COLIN DELFOSSE « LES SORCIERS DU RING - CATCHEURS CONGOLAIS »


Enregistrement : 13/10/2013

Photographe bruxellois, Colin Delfosse a déjà parcouru de nombreux pays en quête de personnalités et d’évènements atypiques. Diplômé en journalisme, c’est en 2005 qu’il décide de se spécialiser dans la photographie documentaire. Il fonde alors le collectif Out of Focus, qui a pour but de documenter différentes questions sociales tout en témoignant des contrastes parfois douloureux à laquelle l’humanité est confrontée quotidiennement. Colin Delfosse est lauréat de nombreux prix, en Belgique comme ailleurs. Il expose et est publié régulièrement, mais intègre aussi l’exposition urbaine, notamment pour présenter les travaux du collectif Out of Focus.

Parmi ses nombreuses séries photographiques à travers le Vietnam, le Kurdistan irakien, la Chine, l’Ouzbékistan ou encore l’Ukraine, c’est tout naturellement sa superbe série intitulée Les sorciers du ring - catcheurs congolais qui a séduit La Spirale. Comme la continuité logique de nos pérégrinations à travers une Afrique exaltante, aussi bien qu’un écho à l’oeuvre de talent de Mwimba Texas, catcheur albinos engagé, dont vous trouverez l’interview dans les pages récentes de l'eZine des Mutants Digitaux.


Propos recueillis par Soizic Sanson




INTERVIEW DE COLIN DELFOSSE

Vous êtes journaliste et photographe, fondateur du collectif Out of Focus. Ce collectif travaille essentiellement sur des questions sociales, des conflits politiques, dans de nombreux pays en développement. Qu’est-ce qui motive votre démarche personnelle et comment s’opère le choix de vos sujets ?


Oui, nous travaillons sur différents types de sujets, en essayant d’alterner les projets “complexes” avec d’autres plus légers et en variant les approches. Pour ma part, les thématiques surviennent souvent pendant des reportages en cours,  lors de rencontres sur le terrain. Lorsque je “trouve” un sujet qui semble intéressant, on se renseigne sur la faisabilité, l’originalité, le cout, etc. Les critères sont assez variables selon les photographes. D’autre se renseignent plus en amont, avant de partir...
 
Vous aviez déjà photographié la RDC avant cette série sur les catcheurs congolais, notamment à travers le pélerinage de l’ECUSE, l’Eglise Chrétienne de l’Union Saint Esprit, un récent mouvement mystique congolais mêlant négritude et chrétienté. Pouvez-vous nous parler de la spécificité de votre rapport à la RDC et plus généralement l’Afrique ?

Je suis arrivé en RDC un peu par hasard, en 2008. On m’a envoyé pour les élections présidentielles, les premières depuis la chute de Mobutu. De ce voyage est né un premier sujet sur les mines, que j’ai réalisé avec Pauline Beugnies. Lors de mon second passage à Kinshasa, j’ai rencontré un membre de l’ ECUSE et je l’ai accompagné au Bas Congo, lors du pèlerinage. A chaque allez-retour en RDC d’autres idées surviennent, mais beaucoup restent dans les tiroirs, par manque de temps et pour varier de thématique. J’étais encore en RDC en Juillet, et j’y retourne encore en Janvier prochain. Entre temps,  j’essaye de proposer des sujets dans d’autres pays.

Comment en êtes-vous venu à réaliser cette série sur les catcheurs congolais de Kinshasa ?

C’est en 2007, à Kolwezi, en RDC, que naît le projet. Je suis alors en reportage dans cette ancienne cité coloniale du Katanga, connue pour ses gigantesques gisements de cuivre et de cobalt. Les activités publiques se font rares et un soir, alors qu’il rentre des mines, je tombe sur un groupe de catcheurs qui parade au milieu de la ville. Perchés sur le toit d’une improbable carriole, des hommes aux corps couvert de talc dansent au son de la fanfare assise sur le capot de la voiture. Une foule s’agglutine pour regarder le spectacle. Après avoir assisté à ce moment, j’ai décidé de m’intéresser à ce sport fascinant et méconnu. J’ai pensé qu’il donnerait à voir un coté plus optimiste de ce pays connu sur le plan mondial pour ses richesses minières, ses guerres à répétitions et les atrocités qui y sont liées.

De retour à Kinshasa quelques mois plus tard, j’ai retrouvé les catcheurs féticheurs. Après un travail de deux semaines dans les communes de Matete, Ngili et Masina, je réalise qu’il faudra du temps pour achever ce projet.  Trois ans et trois voyages plus tard, Les sorciers du ring commencent à être publiés dans la presse.

En RDC, ce sport est comparable au football par sa popularité, à tel point que les matchs s’improvisent dans les rues ou sur les plages, à rythme régulier. Comment se déroulent les matchs de catch dont vous avez été témoin ?

Non, aucun sport n’est comparable au football en Afrique. Cela dit, il y a de nombreuses compétitions.

Note de la rédaction : voici un extrait d’un texte rédigé par Colin au cours de ses pérégrinations, qu’il nous a envoyé pour illustrer cette question complexe.

30 Juin 2010. Alors que le ring se monte à la hâte à quelques mètres du buste de Kabila père, les catcheurs s’échauffent à coup de grandes bières Primus et de chanvre dans les arrière-cours ou aux terrasses des bars avoisinants. L’arène se résume à une structure métallique, quelques planches, une bâche et, parfois, un peu de sciure de bois pour amortir les chutes. Aux alentours, les sponsors déploient leurs banderoles : Turbo King, « la bière des hommes », et Primus, « la bière des leaders », sont pratiquement les seules entreprises à financer ce genre d’activité.

L’organisatrice de la soirée n’est autre que la bourgmestre (maire) de la commune de Ngili. Elle a droit à tous les honneurs. Sa sérénissime a décidé de financer la compétition à l’occasion des 50 ans de l’indépendance congolaise. Baignée par les derniers rayons du soleil, on peut lire sur une guirlande électrique multicolore : « Le marché de la liberté Mzée Kabila souhaite un joyeux jubilé d’or au people congolais ». Plus tôt, à quelques mètres de là, sur le grand boulevard qui relie la ville à l’aéroport de Ngili, ont défilé le président Joseph Kabila et Albert II, roi des Belges, abondamment salués par la foule. Dans la bouillonnante commune de Massina, le public de curieux n’a pas désempli et s’affaire autour des quelques catcheurs déjà présents.

Têtes d’affiche pour ce premier jour de combat : Zimagola, Ebende, Etat-Unis, Sirène, Loboko, Django et Mabokotomo.

En coulisse, les catcheurs se partagent les quelques centaines de dollars de cachet, tandis que l’arbitre grimpe aux cordes et siffle comme un chef scout qui aurait perdu ses jeunes louveteaux. Le commentateur, quant à lui, hurle son boniment mi-lingala, mi-français dans un micro dont le grésillement dépasse le bruit du générateur : « Activez le jeu !.... Premier signal pour les deux catcheurs ! ». Adultes, enfants et ados se pressent autour du ring. Combien sont-ils? 1000, 2000 peut-être. Ça se bouscule, ça crie, ça siffle, ça rigole, ça dégorge et ça sue la Primus. Ignorant le bastringue, la bourgmestre trône avec quelques officiels sur les chaises en plastique bleu estampillées à la « Gloire à Dieu », prêt de l’église Kimbanguiste.

Au troisième coup de sifflet, déboulent enfin de concert un lutteur en survêt’ rutilant et son adversaire. Ce jeune homme long et rachitique est couvert de talc et porte un cercueil sous le bras. Le bien dénommé « Petit Cimetière » ouvre alors le dernier meuble de son ancêtre pour faire apparaître boîtes de sardines, francs congolais et petits animaux qu’il jette à la foule en liesse. Le public se déchire ces quelques cadeaux. C’est la cohue, le carnage avant le carnage. De jeunes lutteurs munis de tiges de bois, chicotent (fouettent) les enfants qui s'aventureraient trop près de l’estrade. L' improbable lutte à mort commence alors entre les deux lutteurs. Le combat est vite plié entre le jeune athlète et son adversaire aux côtes saillantes. Après s’être fait broyer les os, piétiner et retourner les articulations en poussant des cris d’orfraies, Petit cimetière fait une nouvelle fois appel à ses ancêtres et terrasse le sportif d’un cri puissant. Quelques applaudissements et on évacue l’homme à terre.


Au cours d’un échange récent avec le célèbre catcheur albinos congolais Mwimba Texas, celui-ci a souligné le fait que « dans la pratique du catch, ce n’est pas le fétiche qui prime, mais la technique qu’on acquiert par des entraînements assidus ». Il opposait par là le catch classique - utilisant la force physique, spirituelle et psychique - au catch qu’il nomme magico-fétichiste - un catch empreint de croyances locales, représenté par le féticheur, un adversaire dont les pouvoirs sont surnaturels.
Je pense entre autres à « 6 bolites » ou à « Masseke », deux sorciers du ring - en reprenant les termes de l’affiche de votre exposition en Suisse à l’automne 2013 - que vous avez photographiés. Qui sont ces catcheurs que vous avez rencontrés ? Sont-ils majoritairement des féticheurs ? Quel est votre ressenti par rapport à cette pratique particulière du catch ?


J’ai eu également l’occasion de le rencontrer plusieurs fois. Pour Mwimba Texas, seul compte le catch « classique », fruit d’un entraînement sportif. Il rejette l’usage des fétiches comme beaucoup de congolais qui voient d’un mauvais œil l’usage de la magie noire. Dans la pratique, on retrouve effectivement les deux types de catch et il n’est pas rare que les styles se mélangent.  Le fait que de nombreux « féticheurs » s’improvisent catcheurs, énervent ceux qui passent leurs journées à s’entraîner aux techniques de combat.

Dans les quartiers populaires, on voit beaucoup plus de catcheurs féticheurs (et non fétichistes) car c’est ce qui plaît au public des cités.  Roland Barthes disait que « la vertu du Catch, c’est d’être un sport excessif ». Le fait d’utiliser la magie et les fétiches le rend encore plus extrême.

Vous avez photographié la RDC à plusieurs reprises, ainsi que le Rwanda et de nombreux autres pays. Quels sont aujourd’hui les projets sur lesquels vous travaillez et vos prochaines destinations ?

Je suis actuellement au Kenya ou je travaille sur un nouveau projet. J’étais en Juillet à l’est de la RDC ou j’ai poursuivi mon travail sur le conflit au Nord Kivu en vue d’une exposition à Bruxelles en Novembre. En Août, j’étais au Rwanda pour un sujet sur les apparitions mariales.

Entre temps, comme vous l’avez mentionné, je me rends en Suisse pour mon exposition à la galerie Focale. Enfin, à Paris, pour un autre « salon » où seront exposés mes tirages des Amazones du PKK.


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