GAËL DEPAUW, ENTRETIEN & PORTFOLIO PAR GILLES BERQUET


Enregistrement : 17/02/2015

Femme aux mille visages, Gaël Depauw laisse le spectateur pénétrer dans son univers, toucher les attributs de ses transformations et les traces de son passé. Telle une « relique vivante », elle se recouvre de marques de vénération laissées par ses invités éphémères et souvent inconnus. En reproduisant des rituels devenus automatiques dans la « société civilisée », tels que la pose de maquillage ou les funérailles, elle les pousse à l'excès, introduisant son propre scénario pour faire vivre cette expérience aux autres... à celles et à ceux qui l'osent !

Danseuse, comédienne et performeuse, Gaël Depauw a collaboré avec Jan Fabre sur L'Histoire des larmes et The Crying Body, avec Olivier Dubois sur Pour tout l'or du monde, avec Jonathan Capdevielle sur la performance We Are Accidents Waiting to Happen au Palais de Tokyo, mais aussi avec Gisèle Vienne, Etienne Bideau-Rey, Guillaume Marie, Jean Luc Verna et de nombreux autres artistes remarquables. À partir de 2011, Gaël Depaw commence à travailler sur un projet personnel de triptyque familial, tout d'abord autour de la figure de sa mère, qui lui a transmis la magie du maquillage, dans Did Eve Need Make UP ?, puis To Escape From El Nothing Better Then Heels qui combine les deux personnalités de son père et d'Elvis Presley, avant de conclure avec un dernier volet actuellement en cours de préparation, What a Mess !


Propos recueillis par Alla Chernetska
Photographies de Gilles Berquet




L’univers des femmes est un cabinet d’alchimie, inaccessible aux hommes, mais qui fascine certains d’eux au point de se déguiser en femmes. Il y a une anecdote sur Baudelaire, racontée par Maxime Rude : « Baudelaire m’avait dit une fois, aux Variétés : Je viens de voir une femme adorable. Elle a les plus beaux sourcils du monde, qu’elle dessine à l’allumette ; les yeux les plus provocants, dont l’éclat n’existerait pas sans le kôhl de la paupière ; une bouche voluptueuse, faite de carmin ; et, avec cela, pas un cheveu qui lui appartient. – Mais c’est un monstre ! – C’est une grande artiste ! » Dans ta création artistique, le maquillage se révèle-t-il l’arme puissante d’une femme qui ensorcelle les hommes, par son effigie, comme un œuvre d’art peut nous hypnotiser ? Comme l’a dit encore une fois Baudelaire : « Idole, elle doit se dorer pour être adorée... » Ou est-ce plutôt une façon de te créer une nouvelle identité ? En plus, le maquillage est un élément important dans toutes les cultures, commençant par les tribus jusqu’aux sub-cultures urbaines. Est-ce que tu le perçois de ce côté aussi ?

Le mot cosmétique vient du mot « cosmos » : le « monde ». Jetez une pincée de paillettes par terre et vous verrez l’univers, parez-vous et vous échapperez au désordonné.

Le maquillage permet d’échapper à ce chaos en imposant une organisation… Je pense qu’il permet le plus fin, le plus subtil des masques. Il cache, autant qu’il ne souligne et ne révèle. Et bien souvent, il est présent (quelle que soit la culture), dans les étapes ou états dits de « passage » (adolescence-âge adulte, « entrée » en religion, vie-mort …).

À ce titre, je tiens à préciser qu’au début de Did Eve Need Make-Up ?, je ne suis pas vraiment nue, puisque recouverte entièrement de fond de teint et de poudre couleur chair. Je suis un tableau, prêt à recevoir la matière, mais je ne suis ni vierge, ni nue. Je suis prête…

Dans l'une de tes interviews, tu dis posséder de nombreux « autoportraits ». L’être humain, qui compte déjà des milliers de facettes, se transforme aussi avec le temps. J’ai le sentiment que l’on ne peut jamais saisir la représentation unique de la personne. Que fais-tu avec ces mille visages de toi qui t’entourent ?

Depuis mes seize ans environ, je vérifie et je valide ma propre existence. Ni plus, ni moins. Je dois le voir pour le croire. Et puis, ne dit-on pas du miroir qu’il réfléchit ?

Tu travailles d'après tes rêves, avec les brides de mémoire fixées dans ta conscience. Notre vie n’est que ce que notre cerveau retient de la multitude des choses qui se passent avec nous. Est-ce que ton art serait un moyen de créer ta propre réalité, de la matérialiser, en balayant les choses secondaires pour ne retenir que l’essentiel ?

Je suis une grande cauchemardeuse, une terrible rêveuse, je note ces bribes de fictions nocturnes quand j’en ai le réflexe, au réveil si je suis suffisamment alerte pour attraper carnet et stylos. Beaucoup d’images, même les plus dures, sont de sublimes compositions : le cerveau est un metteur en scène de génie.

Tu parles souvent de ton père, qui était ingénieur de physique nucléaire au CNRS. Quel impact précisément avait cette partie de ta vie sur ta création ?

Le cadre des laboratoires scientifiques, que je visitais régulièrement enfant, faisait référence dans ma caboche de mioche à des décors de fiction (James Bond, Star Trek, Docteur Jekyll et Mr Hyde notamment, mais la liste est longue). Le protocole d’entrée dans certaines antres, dites de danger, la façon de se comporter, les tenues parfois particulières (censées, pour certaines, protéger de la radioactivité), jusqu’à la façon de communiquer (à voix basse et en langage codé), tout était théâtralisé et ritualisé. Je n'en comprenais pas les enjeux, alors je fictionnalisais en jeux.

Dans une interview, tu dis que ta performance Did Eve Need a Make-Up ? est en quelque sorte la répétition de tes propres funérailles. Tu y invites les spectateurs à participer à ce rituel « funéraire ». Quel est leur rôle de participants de ta performance ? Est-ce que leurs actions sont spontanées ou participent-elles d'un scénario préétabli ? Est-il arrivé que les spectateurs qui t’émeuvent ou te blessent par leurs actions ? Dans l’histoire de l’art, il existe quelques cas assez dramatiques où les artistes ont laissé au public un accès libre à leur corps, comme celui de Rythme 0 de Marina Abramovic…

À plusieurs reprises, j’ai été très choquée et affectée par des funérailles de proches, funérailles aseptisées, glaciales et surtout tellement peu « fidèles » à la nature profonde des disparus . Ce hiatus, cette dissonance me sont intolérables. De l’insupportable à devoir subir ce que le social fait du corps mort… Je pense au personnage de Marlon Brando dans Le dernier tango à Paris, où sa femme suicidée repose dans son cercueil « maquillée comme une pute », elle qui apparemment ne l’était jamais. Il pleure sa perte, mais aussi cet irrespect crasseux, insupportable.

Dans Did Eve Need Make-Up ?, je mets en scène mon corps inanimé dans un rite païen que je « maitrise », que je cadre et définis. Il s’agit avant tout d’une exubérance de vie, d’un trop-plein de sources sonores, d’une overdose d’onguents, de couleurs, de scintillements. Rien, ni personne, n’est mort, car je veux jouer et survivre (c’te prétention…). Mais cette satanée faucheuse m’a pelotée à maintes reprises, avec insistance, alors je me dois de la gifler, en invitant les survivants à mes orgies du trop et de l’excès. Avec, et je le revendique, une grande douceur possible…

Jusqu’à présent, mes complices voyeurs, toucheurs et/ou maquilleurs n’ont jamais « dérapé », sans pour autant systématiquement ne faire sur ma peau que du joli. J’ai reçu de sublimes confessions. Dernièrement, une femme en pleurs qui m’expliquait que son métier consistait à préparer des corps morts, une ultime fois. Elle me disait à quel point elle était heureuse de savoir que moi j’allais revivre. Et puis cette comédienne, Moni Grégo, me susurrant un texte de Beckett, avec une main sur ma bouche. Et puis des déclarations « insensées », des lâchers-prises verbaux, des trésors, rien que pour moi...J’ai découvert d’énigmatiques signes inscrits sur ma carcasse, puis j’ai constaté en photos que certains n’osent pas s’approcher, n'osent pas toucher, mais regardent, pleurent et passent le relais dans une apparente impuissance performative, qui n’est en fait que l'aveu d’une puissante humanité.

Et puis il y a l’humour aussi ! Certains n’ont pas lésiné sur les moyens pour me faire « craquer », pour que le masque se fissure, se marre… Cette « transgression » est aussi une belle preuve d’humanité. Guillaume Marie (par ailleurs partenaire de scène chez Jan Fabre, Etienne Bideau-Rey et Gisèle Vienne, puis chorégraphe avec qui j’ai travaillé ) officie dans ce premier volet, comme maitre de cérémonie et gardien du corps (non non, je n’ai pas écrit garde du corps ;). Il veille… Et tout corps, dans une situation d’éventuel péril, mérite protection. Il y a toujours un risque, oui, toujours, à commencer par la vraie vie, alors…

Tu collabores avec de nombreux artistes et metteurs en scène, tels que Jan Fabre, Gisèle Vienne, Jean-Luc Verna, Guillaume Marie, Eva Truffaut, Arnaud Cohen, Sabine Pigalle, Gilles Vidal, Claire Dorn, Marc-Antoine Coulon ou Florence Paradeis. Que recherches-tu dans ce travail en commun avec d'autres créateurs ?

J’aime être interprète, j’aime admirer le travail de l’Autre, j’aime être désirée, j’aime aussi être objet : demeurer soi chez l’inconnu, se découvrir de nouvelles facettes, un corps différent, une concentration alors jamais obtenue, c’est tout cela servir un monde qui n’est pas sien. Et c’est aussi, parfois, l’ennui… c’est important l’ennui. Il permet de cogiter, notamment à ses propres recherches.

Un temps, ma « vraie mère » a tenu son propre rôle dans ma fiction, il s’agit désormais de la comédienne Gwenn Le Métayer avec qui, au delà d’une précieuse amitié, je partage un solide ancrage à l’ouest, ce qui, pour cette reconstitution onirique, est essentiel ; un inconscient géographique commun, cela fait sens et m’importe beaucoup. Hugo Indi, multi-instrumentiste et créateur sonore, signe les nombreux mixes de To Escape From El Nothing Better Than Heels et, je le souhaite, m’accompagnera encore pour What A Mess ! Cédrick Debeuf, costumier, et Pascal Saint-André, accessoiriste capillaire font également partie de l’aventure.

Raconte-moi sur tes projets réalisés en dehors de la France. Je sais que tu jouais dans un spectacle en Russie…

Je me suis retrouvée sur scène avec des danseurs tchétchènes au théâtre Maïakovski à Moscou, juste derrière la place Rouge. Ce dont je me souviens aussi, c'est d’avoir été en pèlerinage dans l’immeuble de Mikhaïl Boulgakov, d’avoir rencontré Béhémoth déguisé en policier, puis d’avoir vu Lenine dans son mausolée (Did Eve Need Make-Up ? était « lancée »). Et puis la gare de Moscou, Anna Karenine… Comme l’impression, en une tournée, d’avoir embrassée des idoles familières, tant aimées. Ah, ma Russie…

Pour conclure, peux-tu nous parler de tes projets artistiques à venir ?

Je serai en résidence au mois de février, puis à plusieurs reprises dans le courant de l’année, au CCN de Roubaix. Notamment pour commencer à travailler sur What A Mess !, ultime volet de ma trilogie familiale. Dans les deux premières parties, j’ai convoqué la figure du palimpseste, de l’accumulation (objets, souvenirs, symboles) ; les « restes » de Did Eve Need Make-Up ? demeurent le temps de To Escape From El Nothing Better Than Heels.

Il s’agira maintenant d'en faire disparaître les traces et de faire le vide, avant une dernière réincarnation. Je pensais également m’attaquer à Noël, vous savez ces horribles fêtes qui brillent et brisent les familles en révélant d’horribles choses entre la dinde et les marrons, car « on est enfin tous ensemble »... Cette thématique sera très probablement évoquée par l’intrusion d’objets emblématiques dans le dernier volet What A Mess !, sans en constituer la matrice, avant d’être développée ultérieurement et de devenir une performance « indépendante ».

Sinon, je projette de me rendre à Memphis, d’y arriver en Elvis de papier et de pénétrer Graceland (des caméras cachés témoigneront de cette intrusion). Affaire à suivre, j’attends le feu vert du Colonel Parker… Jean-Luc Verna prépare également un spectacle Ucelli Ucelacci and The Birds, avec lui, moi et un danseur. On y verra des postures issues de tableaux dits « classiques », mises en miroir avec des attitudes de chanteurs rock et new wave, qui deviendront danses ; une prolongation scénique de son travail plastique en quelque sorte. Et puis je souhaite me ré-attaquer à la parole, aux mots anglais, français, allemands…

Une chose est certaine. Dans cette clôture, il s’agira de précarité et là, très habillée, je serai à nue.


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