ELENA MONTESINOS « LE BÛCHER DES ENDETTÉS »


Enregistrement : 08/01/2017

Dans son roman Fahrenheit 451, Ray Bradbury met en scène une société où la lecture, source de questionnement et de réflexion, est considérée comme un acte antisocial par les pouvoirs en place ; un corps spécial de pompiers pyromanes s'y trouvant ainsi chargé de brûler les livres dont la détention est interdite pour le bien collectif.

Genève, décembre 2016. Elena Montesinos détourne ce principe de purification par le feu, pratiqué avec enthousiasme au fil des siècles, depuis l'Inquisition jusqu'au nazisme, en le retournant contre une administration helvétique dévorante. Et d'inviter les résidents de la cité lémanique à la rejoindre pour détruire factures et lettres de relance, de concert et dans un joyeux brasier.

Comme un écho d'une Genève libre et rebelle. Cité de Calvin, mais aussi des squats libertaires et d'une scène alternative toujours active, au sein de laquelle Montesinos s'est illustrée par ses nombreuses performances, expositions et installations, ses sets de djs ou encore son mandat à la tête de l'espace Forde, lieu d'exposition de la fameuse Usine autogérée des bords du Rhône.

Avec, le plus souvent, dans sa ligne de mire : le pouvoir, la finance et l'argent, les outils de contrôle de masse et la remise en question de toute forme de « normalité ». De quoi s'assurer un futur artistique et thématique souriant, source inépuisable de rage, de rire et d'inspiration.


Photographies de Dorothée Thebert et de Galaxia Roijade Konungur
Propos recueillis par Laurent Courau




Démarrons par ton actualité récente et brûlante. Comment t’es venue cette idée magnifique du « Bûcher des endettés » ?

Pas de mystère : ce sont bel et bien mes propres déboires qui m’ont inspiré cette action.

En tant qu'artiste et franc-tireuse, il est parfois bon de savoir prendre ses droits et d'envoyer du lourd, quitte à faire un coming-out de sa propre misère, dans la foulée.

Le principe alchimique du Bûcher des endettés est de transformer la dèche quotidienne bureaucratique genevoise en une fête païenne communautaire sur la place publique, dans l’une des villes au niveau de vie le plus élevé au monde.


J'ai surtout eu la chance d'être la cerise sur le gâteau au final du programme du festival de performances urbaines « Walk on the Public Site », permettant aux artistes invités de réinventer la Ville de Genève au gré de promenades pleines de surprises. J'ai donc choisi de m'attaquer simultanément à deux sujets emblématiques qui me tiennent spécialement à coeur : la chasse aux sorcières et le surendettement.

L'idée : se faire plaisir en mettant le feu à nos démons contemporains selon les règles médiévales anciennement en vigueur dans une cité s’étant illustrée comme l’un des hauts-lieux de l’autodafé.





Raconte-nous un peu, fais-nous rêver… (sourire) Comment s’est déroulée cette performance, dont nous avons pu apercevoir quelques images sur Internet ?

Pour la faire courte : il s'agit d'un best case scenario.

Un peu comme dans un rêve impossible, se trouvaient au rendez-vous tous mes favoris : enfants, punks, roms et artistes maudits en train de jubiler + quelques intellos géniaux qui y croyaient à peine, plus monsieur et madame « Tout le Monde », de passage - très vite convaincus de la bonne rigolade en cours et déçus de ne pas pouvoir participer, car malheureusement pas de factures sous la main - sans oublier aussi la maréchaussée en mode Robocop (officiellement à notre service et hilare de surcroît), ainsi que les Chevaliers du Feu : j'ai nommé les pompiers, à savoir la plus-value absolue de ce moment parfaitement improbable. Ignifugés, casqués, serviables, beaux comme des Playmobils et morts de rire. Rentrés à l'intérieur du bûcher plusieurs fois, pour nous aider à dégommer de la facture en bloc.

Un grand moment de rigolade aigre-douce, difficilement explicable pour les absents.

Fire walk with me.



La presse et les médias genevois se sont emparés de ton projet pour lui donner une belle résonance. Est-ce que tu t'attendais à cet engouement et comment l’expliques-tu ? Peut-être quelque chose de l’air du temps ?

La presse genevoise à grand tirage s'est effectivement penchée « cordialement » sur cet événement, en mode paternaliste sympatoche. Limite rigolard. Mais effectivement, l’événement est tombé à pic à la fin d’une année spécialement rude.

Je suis d'ailleurs étonnée que le seul journal que je respecte dans le quartier (Le Courrier) n'aie pas levé un sourcil sur la question. Ce qui confirme aussi le fait que ce moment à cheval entre art et réalité a été formellement inclassable et difficile à décortiquer de manière rationnelle car foncièrement puissant, simple et efficace.

Ce feu de joie libérateur a donc parfaitement rempli sa fonction rédemptrice et a forcément fait jaser les petits esprits, comme il se doit pour toute action réussie. Sans haters, la fête est moins folle.



De l’extérieur, Genève et la Suisse dans son ensemble conservent l’image d’un pays de Cocagne, habité par des gens riches et bien portants. S'agirait-il uniquement d'un fantasme doré, loin de la réalité, comme ta performance semble le contredire… ?

De l'extérieur et même de l'intérieur, un pays de Cocagne se fabrique la plupart du temps sur le dos d'esclaves, consentants ou non.

Oui, la Suisse est un pays de Cocagne sans aucun doute. Et l'esclavagisme amical fait partie de son savoir-faire séculaire.

Un feu de joie sur la place publique délie les langues et fait office de danse de Saint-Gui.

Soudain ont surgi toutes sortes de blasphèmes à l'encontre de l'Office des Poursuites, des caisses maladies aux tarifs affolants, des amendes abusives, de la folie des chiffres à laquelle nous sommes astreints… Le feu a régné, certes, mais néanmoins, une fois encore, beaucoup de passifs se sont délectés en mode voyeur sans trop oser y croire.



Peux-tu nous dire quelques mots sur l’Office des Poursuites et Faillites ?  Une spécialité suisse que nous ne connaissons pas encore en France, bien que l’informatisation galopante et le croisement des bases de données nous amènent tout droit vers un schéma similaire.

Que répondre ?

À chacune de mes visites dans ces lieux glauques à souhait, je ne peux m’empêcher de penser au film Brazil de Terry Gilliam : les ressemblances sont saisissantes ! La réalité a dépassé la fiction depuis bien longtemps, par ici, avec une petite touche spécialement véreuse qui consiste à devoir se faire délivrer un acte de « non poursuites » si on espère tout simplement louer un appartement ou trouver un job.

Nous sommes fort nombreux à posséder un « acte de poursuite », un peu comme des casseroles accrochées à la queue d’un chien devenu fou malgré lui. Une poursuite, c’est une facture ouverte qui n’a pas été acquittée. Et un acte de non-poursuite, c’est un peu comme un « certificat de bonne vie et mœurs administratif » dans le genre parfaitement inacceptable et pourtant devenu monnaie courante par ici.

Excellent combustible, ces poursuites, cela dit. ;)



Est-il légal de détruire l’ensemble de ces documents, relatifs aux poursuites, en Suisse ? Et quelle fut la réaction des autorités genevoises à l’organisation de cette performance ?

Noui = je pense que non, mais oui quand-même.

Le concept de performance artistique peut permettre de « surfer » un peu au-delà des règles, et c’est bien là que se situe la magie de ce domaine, dont il faut savoir user (et parfois abuser).

Bon, je pense que, sur ce coup-là, on a vraiment tablé sur la capacité de discernement de chacun.

À toi de choisir. Selon ton degré d'agacement et d'engagement tu décides ce que tu veux bien poser dans le bûcher, et comment. Ton récépissé ou une photocopie. Beaucoup étaient des voyeurs. D'autres apportaient trois sacs de merdasse. Effectivement, pas eu trop d'ennuis légaux, mais ça aurait pu arriver.

En gros : on peut aussi bien brûler cela tout seul devant sa cheminée en dansant devant, ou le déchirer en mille morceaux au guichet , le payer tel un mouton docile, le garder dans une enveloppe pendant quinze ans ou s'asseoir dessus. Same shit. Chacun trouvera une satisfaction adaptée à son cas dans ces différents cas de figure.

Le feu de joie public, quant à lui est une nouveauté inédite et beaucoup demandent de l’instaurer dorénavant en tant que tradition annuelle !



L’argent et le pouvoir sont au centre de tes préoccupations artistiques. Sans revenir à la vision réductrice d’un pays de Cocagne évoquée plus haut, considères-tu que la concentration de pouvoir et de richesse caractéristique de la Suisse a influencé ta démarche artistique ?

Pays de Cocagne pour certains, mais pas pour tous.

Oui, l'obscénité environnante m'inspire.
Et l'injustice inhérente d'autant plus.

Cette action en est une synthèse assez criante (…mais je n’ai pas encore dit mon dernier mot à ce sujet, il y a d’autres cadeaux-surprises du même ordre en gestation).





Je sais que la question peut paraître ardue, jusqu’à avoir alimenté des thèses entières. Néanmoins, comment envisages-tu le rôle de l’artiste, aujourd’hui, dans un 21e siècle aussi crucial qu’agité ? Une question que je te pose d’autant plus volontiers d’après l’engagement de tes oeuvres.

Le Rôle ? :) Je dirais plutôt la fonction.

Un garde-fou, dans certains cas, mais parfois aussi un boulet, selon son degré d’auto-estime et l’importance que l’artiste en question voudra bien accorder à son « œuvre ».

Les plus efficaces travaillent souvent dans l’ombre, sinon le mépris ambiant.

Tu accordes une importance toute particulière aux scènes et aux musiques alternatives, que tu joues en tant que DJ sous le nom de Punkhaontas, entre autres incarnations. Et tu as pris la direction de l’espace d’art Forde, à l’Usine, pour un mandat. Que trouves-tu dans ces marges, en quoi t’inspirent-elles ?

Elles ne m’inspirent pas, elles font tout simplement partie de ma vie et je suis fière d’en être, mais aussi de les faire vivre sous un nouveau jour au travers de mes interventions publiques.

J’aime l’idée d’être une « ambassadrice de l’underground », avec une main de fer dans un gant de velours.




Parlons un peu plus de l’espace Forde et des expositions que tu y as organisées, car je sais que tu gardes un excellent souvenir de cette période, à commencer par cet événement fou, où tout se mangeait…

Tout d’abord, la particularité de l’espace Forde. Le fait d’être co-géré à tour de rôle tous les deux ans par une différente équipe, sur vote au concours du comité composé de toutes les équipes précédentes ! Ce mode de fonctionnement extrêmement dynamique laisse donc très peu de temps aux heureux élus pour s’endormir sur leurs lauriers.

De ce fait, nous avons décidé avec mon co-équipier de l’époque de « mettre les bouchées doubles » lors de ce mandat. Et nous avons commencé par une exposition entièrement mangeable, présentant des oeuvres d’artistes internationaux déclinées sous forme comestible. On y croisait un pneu en chocolat doré à la feuille d’or de Sylvie Fleury, des hosties imprimées « Paramour » de Jean-Luc Verna, des tessons de bouteille en sucre de Pierre Vadi ou un tapis d’Orient de Laurent Mareschal hallucinant de réalisme et composé de houmous et d’épices venues d’Israël. Un type a même réussi à glisser dedans à la fin du vernissage, tant le trompe-l’oeil était réussi, même si il n’en restait plus grand-chose. Le tapis était vraiment délicieux soit dit en passant. (sourire) Et il y avait même des pains pita pour le consommer dans les règles de l’art !

Effectivement, cette expo-événement aura marqué les esprits, tout en n'ayant duré qu’un soir... à savoir le temps d’être entièrement ingurgitée !





Il y a aussi eu l’exposition « Psychedelica », qui plongeait ses visiteurs dans un délire psychotrope. Et justement, Genève fait partie des villes les plus défoncées qu’il m’ait été donné de fréquenter. Comment expliques-tu cette particularité, est-ce qu’un trop-plein d’ordre motiverait le désordre ?

Oui, c’est exactement ça.

Tu viens de t’en prendre aux dettes et aux poursuites, avec le « Bûcher des Endettés ». L’argent, le luxe et l’ordre en général font partie de tes cibles privilégiées. À quelles icônes, à quels monuments ou administrations comptes-tu t’attaquer dans le futur proche ?

Mes prochains projets en cours sont plutôt d’ordre didactique et ludique .

Je m’intéresse entre autres choses, actuellement, à la gestion des déchets et j’ai approché la Voirie de la Ville de Genève en vue de proposer une exposition collective autour du thème de la poubelle, en tant que personnage de science-fiction (avec lequel il vaudrait mieux faire ami-ami plutôt que l’inverse). Il est fort possible que le morceau des Cramps, « The Garbage Man », m’ait un peu inspirée sur ce coup-là. (sourire)

Question rituelle sur LaSpirale.org, comment vois-tu le futur ? À la fois d’un point de vue personnel, individuel et global ?

THERE IS NO FUTURE.
THE FUTURE ALREADY HAPPENED.

En guise de conclusion, un génie t’offre trois voeux, sans limites, ni contreparties. Qu’est-ce que tu choisis ?


Hihihi. J’y ai déjà bien pensé un bon millier de fois depuis l’enfance à ces trois voeux...

Donc, tout d’abord je demanderais au génie de pouvoir obtenir ses pouvoirs, ainsi je n’aurais plus besoin de lui.

Puis je le libérerais de sa lampe, car il serait devenu inoffensif et chômeur, une fois dépourvu de ses pouvoirs. ^^

Et je garderais le troisième voeu en réserve, enterré dans une grotte sous-marine secrète au cas où il y aie une arnaque avec les voeux infinis que j’aurais obtenus.

Et voilà le travail. (sourire)



Toujours ce foutu génie, tu as le pouvoir de détruire ce que tu veux, là, tout de suite, mais tu n'as droit qu'à un coup... Quelle est ta cible ?

La connerie humaine, bête et crasse. Sous toutes ses formes. Juste ça en moins, ce serait déjà immense.

Un monde parfait où tout serait « chouette » et composé uniquement de happy ends à la chaîne, cela me semblerait purement cauchemardesque et je ne demanderai jamais une pareille aberration.

Néanmoins, la méchante bêtise, de laquelle est issue la plupart des miasmes qui nous empoisonnent tous (à commencer par la guerre, cette idiotie ultime), ce serait déjà du bon boulot, non ?



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