DENIS GRRR


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Céroplastie, tatouages, pornographie et démonologie... Horreur, malheur ! La terre tremble et le ciel s'embrase ! Denis GRRR, notre enlumineur païen préféré a accepté de répondre aux questions de La Spirale et nous laisse entrevoir le dédale de son esprit tortueux au travers d'une interview sans concessions.

Illustrateur, tatoueur, concepteur de pochettes de disques pour les scènes hardcore, métal et industrielle, et décorateur de lieux undergrounds en tous genres, le Baron de GRRR fait aujourd'hui figure de référence parmi les mouvances tribales qui agitent la contre-culture de ce début de millénaire.

Propos recueillis par Laurent Courau.


D'où vient ce patronyme de GRRR ? Pourquoi pas Urgh, Brrr ou Gwar à la place ?

Eh! Tout simplement pour mon côté grincheux avec une certaine antipathie pour ce qui m'entoure et les 3 R comme un 3 étoiles !!!

Ta biographie te décrit comme une créature en croisade. Quelles sont donc les cibles de tes fourches caudines ?

Parfois on se demande où mènent ces utopies? Mais souvent les choses resurgissent de façon à ce que le dard de la vérité s'enfonce inexorablement dans la carapace de ce monde de mensonges et d'intérêts. Ceci dit, il y a effectivement des thèmes récurrents comme le catholicisme, la pornographie et la démonologie. Cette trinité placée au même niveau et bien remuée donne des hybrides assez amusants, leur point commun étant d'être iconographique. « L'homme a créé Dieu à son image. »

Et toute cette hypocrisie bien macérée dans les abysses spirituels dégueulés en une gerbe noire aux traits incisifs et révélateurs? « Beaucoup ont fait commerce de l'illusion et des faux miracles, pour tromper l'ignorante multitude. » - Léonard De Vinci

D'où te vient ton penchant affirmé pour la démonologie et les sciences occultes qui transparaît effectivement dans nombre de tes peintures et tes dessins ? S'agit-il de provocations ou d'un intérêt plus profond pour la face sombre de l'ésotérisme ?

Le fait que j'y sois tombé? Comme je l'ai dit plus haut, ces sciences étant très iconographiées, la raison en est évidente. Encore que, est-il bien raisonnable de se perdre ainsi dans les méandres infernaux de la déraison... Et c'est peut-être là justement d'où peut ressurgir une passion illuminée proche de cette représentation de l'oeil, de celui qui voit : POST TENEBRA LUX. De cette devise apparaît une technique de travail et une recherche personnelle, de l'ombre vient la lumière. J'ai parfois fait de la provocation facile avec un certain côté laxatif, il est parfois raisonnable de se vider? afin que l'aigreur ne se pointe? Mais honnêtement je suis passé outre et ne fait plus attention à la provocation, je crois que c'est inné dans mes illustrations d'après les observations entendues et lues.

Tu viens de parler de déraison. N'est-il pas dangereux de manipuler certains symboles ? Je pense à cette phrase de Nietzsche : « Si tu plonges longtemps ton regard dans l'abîme, l'abîme te regarde aussi »?

Et tu dis coucou ! Tout dépend de ce que tu manipules, comment et à quelle fin, c'est comme l'humour, on ne peut pas rire de tout avec n'importe qui?

Crois-tu que nous soyons dans une phase de retour au mysticisme en occident ? Et si c'est le cas comment expliques-tu ce regain d'intérêt qu'on perçoit au travers du mouvement new age ou de choses plus sombres comme le satanisme ?

Ce doit être la soit disante fin du millénaire. Chacun se pose des questions quant à l'avenir de ce monde déjà bien entamé. Chacun sa secte, chacun son intégrisme, chacun est libre de se frotter aux arbres ou d'effectuer des sauts à genoux avec un air béat... Quant au satanisme, ça me fait bien rigoler puisqu'il a été écrit par des chrétiens et qu'il est basé sur les anciens cultes diabolisés par ces derniers afin de mieux les annihiler. Il y a dans ce mouvement un certain manque d'humour alors que justement, c'était un moyen de se libérer du joug de cette religion de crucifixion. Celui qui rie de lui se connaît et existe par lui-même, donc il est le Shatan, l'adversaire, c'est ça le satanisme. Ce n'est pas un effet de mode, cela ne regarde que soi. Mangeons des pommes... ! La seule chose qui m'intéresse là-dedans, c'est cette puissante iconographie séculaire entretenue par l'église, puis réinterprétée pour notre plus grand plaisir par nos talents d'iconoclastes?

Lors d'une interview qui sera prochainement publiée dans La Spirale, le peintre Joe Coleman m'avait comparé la période actuelle à la chute de l'Empire Romain. Est-ce que tu partages cette vision d'une société occidentale actuellement en pleine décadence ?

Oui, la décadence en plastique, l'avènement de l'abrutissement organisé, la décadence insoutenable de l'être, le règne de la connerie, la décadence par l'ersatz, la décadence lobbyiste des intérêts, et d'ailleurs la décadence se vend bien ! Allez encore un pas de danse?

Finalement, en quoi l'époque actuelle serait pire que les siècles passés ? Le vingtième siècle, pour ne prendre que cet exemple, n'a pas été des plus lumineux. Et je ne suis pas certain qu'il ait fait bon vivre au Moyen-Âge ?

Effectivement, mais ta question parlait de décadence.

Les femmes occupent une place très importante dans ton oeuvre. J'ai même lu que tu entendrais réhabiliter la place de la femme au travers de tes images. Peux-tu nous éclairer sur ce besoin de réhabilitation ?

Comment peux-tu réhabiliter le culte de la femme qui fait la vaisselle, fait les courses, des chiards? Donc peut-être cette envie infinitésimale de voir, de sentir les choses très différemment, de les représenter autrement, bref de dépasser cette agressive réalité. La femme incarne le rêve, le divin, la Lilith de nos pulsions. Et il est vrai que d'une certaine façon, je contribue à la réhabilitation de la Déesse, longtemps diabolisée, rendue impure, bafouée par les hystériques castrateurs. Chez moi, même de façon pornographique, elle n'est jamais représentée de façon vulgaire (dixit les amies). Ca n'est pas la peine de rallumer le bûcher, déjà vu ! Encore que, la nouvelle mode chez certains extrémistes? Imagine les nouvelles couvertures de Vogue avec des femmes à rideaux. Les temps obscurs ne sont pas les plus éclairés?

Le sado-masochisme fait également partie de tes thèmes récurrents. Qu'est-ce qui t'attire dans les pratiques sexuelles dites déviantes et comment expliques-tu que de plus en plus de créateurs contemporains utilisent cette imagerie ?

En fait pas tant que ça, je dirai plus fétichiste avec toutes les dérivations que je peux faire au niveau des matières genre cuir ou métal. L'autre raison, et là je me posterai plus en observateur, c'est ce truc qui peut pousser le commun des mortels (l'est-il vraiment?), à prendre son pied, parfois chez lui, avec ses propres rituels pour atteindre un nirvana d'une façon extrême. Pour le reste, bah ! Encore du pillage de l'underground, faut croire que ça en titille quelques uns de frôler les interdits, ça me rappelle les bourgeois qui venaient s'encanailler dans les guinguettes à absinthe?

Plus largement, quels sont les artistes (toutes époques confondues) qui ont éclairé ton parcours d'autodidacte ?

La liste serait trop longue ! Le premier qui m'a éclairé vers mes dix ans, niveau charnel, fut F. Rops. Puis quelques peintres Pompier, ce qui m'a aussi donné l'envie de découvrir tout le reste comme le symbolisme, la gravure (à partir du 17ème siècle), « l'art » médical (céroplastie, gravure, lithographie...), la pornographie, les fumetis, tout ce qui est relatif à l'illustration érotique, la science-fiction, l'horreur, le fantastique, le dark art, l'underground le plus cramé... Et ma période préférée reste le 19ème siècle et le début du 20ème (photographie, architecture, art décoratif).

La musique a longtemps fait partie de ton univers. Tu as notamment collaboré avec des groupes de metal et de hardcore tels que MST, La Muerte ou Noxious Enjoyment, réalisé des illustrations pour le magazine Rage et conçu des couvertures pour les compilations Masters of Brutality et Ondes de choc. Est-ce que tu suis toujours l'actualité musicale et si c'est le cas, où trouves-tu ton inspiration aujourd'hui ?

Oui, bien sur, puisque je travaille en permanence avec. Ca va du métal en passant par le hardcore, le rock 'n' roll, du garage, de l'industriel, les musiques de film, les musiques ethnique et quelques inclassables comme Magma.

La céroplastie fait également partie de tes passions. Je crois que tu fais partie des inconditionnels du musée Fragonard. Qu'est-ce qui t'intéresse dans cette pratique ? Et quel est ton rapport à la mort et aux corps morts ?

Fragonard a travaillé avec du vrai matériel humain et animal, ce qui lui a valu une réputation de fou. Le docteur Von Hagens en est l'héritier. Quant à la céroplastie, je considère que c'est plus que de l'artisanat à but d'enseignement, qu'il s'agisse des moulages tératologique et dermatologique (collection Spitzner et celle du docteur Baretta au musée St Louis) ou de reproductions anatomiques (La Specola, Florence). On ne peut qu'admirer cette incroyable finesse d'exécution, jusqu'au moindre ligament, ou cette frénésie scrupuleuse de reproduire les diverses teintes de la peau et de ces pathologies qui nous paressent bénignes mais autrefois infernales sont souvent tellement réalistes que l'on est pris de compassion...

Mon rapport à la mort est peut-être lié au départ trop rapide de mon père, ce qui a déclanché un intérêt soudain et m'a fait prendre conscience du fait d'exister. De là les premiers dessins de crânes et autres morbidités, avec les début de ma collection de crânes de toutes sortes et d'instruments chirurgicaux. Affinée par le regard soutenu que j'ai pour le médical et en particulier la médecine légale (dégradation, conservation des corps, autopsie, etc.), l'architecture mortuaire et certains rites funéraires ancestraux. Régulièrement je me promène dans les cimetières afin de collecter des photographies concernant l'érotisme tombal et quelques bas-reliefs à la symbolique étrange?
En gros (avec l'accent?): « La Mort me fascine. » - Salvador Dali

Tu t'investis donc depuis peu dans le tatouage. Outre l'amour immodéré que tu portes à cette forme d'expression dermique, comme en témoignent les nombreuses oeuvres qui décorent ton corps d'éphèbe, qu'est-ce qui t'a amené à pratiquer la chose par toi-même et quelles sont les différences majeures entre des supports tels que le papier et la peau humaine ?

Le fait de se démarquer et ses conséquences m'ont toujours intrigué. Ça a commencé avec des amis en 1986 chez Christian de Belleville. De là sont venus mes premiers tatouages et ma première planche de flash que j'avais dessinée en échange. De fil en aiguille (!), des gens m'ont demandé de dessiner des motifs pour eux. Avec la satisfaction de les voir joliment reproduits sur leur corps, je me suis dit qu'il n'y avait qu'un pas ! Après quelques hésitations, le challenge d'une nouvelle orientation graphique devenait plus concis et c'est donc grâce à Laura que je m'y suis vraiment mis sérieusement en travaillant chez Exxxotic-tattoos il y a plus d'un an. Depuis peu, je me régale de graver les épidermes dans mon cabinet de curiosité personnel : CarnEvil.

Le gros souci a été effectivement de s'adapter au support humain. Le corps est courbe, comporte une « géographie » de tous volumes, la peau avec les particularités différentes de chacun ainsi que son épaisseur d'un endroit à un autre, le maniement de la machine qui vibre assez fortement et parfois, tracer un simple trait d'une épaule à un pectoral peut se révéler être du tout-terrain ! En faisant très attention de piquer à la bonne profondeur, car la feuille de papier ne crie pas, elle ! C'est cette « géographie » tellement variable qui est passionnante à anticiper le plus esthétiquement possible, de par la diversité des motifs et selon, bien entendu, l'envie de la personne. Le plus intéressant reste le free hand, c'est-à-dire le dessin direct sur la peau. La confrontation avec le corps devient réelle, avec le souci évident de marquer pour la vie le motif demandé. Je considère, si je puis me permettre, que le tatouage est un métier d'Art à part entière, qu'il ne s'improvise pas et que modestement, pour le moment, il est loin de me lasser, satisfait d'en découvrir les subtilités? Ad aeternam? Enfin presque !

On peut voir des exemples de tes travaux de tatouage les plus récents dans la galerie de La Spirale. Comment crées-tu tes motifs et s'agit-il de pièces uniques ?

Bien évidemment, je ne refais jamais deux fois le même motif par simple respect pour la personne qui n'aimerait pas se retrouver nez à nez avec son propre tatouage. Soit la personne est intéressée par un motif déjà dessiné et dans ce cas on l'adapte en fonction de l'endroit, soit la personne a sa propre idée et dans ce cas, on met au point le motif par rapport à ses critères et la possibilité de le réaliser. C'est avant tout un dialogue. En général les gens qui viennent me voir veulent quelque chose de particulier, ce qui est d'autant plus motivant !

Il y a aujourd'hui comme une mode du tatouage, comme on a encore pu le constater cet été sur les plages qui débordaient de motifs tribaux. Que penses-tu de ce nouvel engouement ?

Il y a comme partout du bon et du mauvais dans cette démocratisation. Mais cette systématisation du tribal qui en fait ne signifie rien et rabaisse cet Art au niveau de la photocopieuse. Parfois la demande au niveau créativité est moins intéressante que ce que peut offrir un tatoueur qui possède son style propre. Donc son rôle, c'est de proposer quelque chose de plus original, de créer une certaine émulation. Après tout c'est l'histoire de chacun qui est mise en scène sur son propre corps. Si certains veulent par ce biais ressembler à « tout le monde il est gentil », autant mettre des tee-shirts !

Outre tes travaux personnels, tu t'occupes de l'organisation d'expositions à la Cantada. Peux-tu nous en toucher un mot et en profiter pour nous parler de ce lieu de débauche ?

Uh ! Y cause de mon QG, on commence par quoi?! Les sept péchés capitaux y sont pour quelque chose? On peut déguster jusqu'à huit excellentes absinthes, boire de bons vins sélectionnés avec goût, je peux vous en dire un mot? Les autres aussi? Le tout sur un fond varié de musiques contemporaines énervées. Les gens y sont un peu plus vrais et hauts en couleur (salut Pascal Tourain, qui y fera bientôt son spectacle de Bulldozer au mois d'octobre) que dans certains autres bars rock. Le fait aussi qu'il y ait une certaine diversité d'activités draine des gens de milieux confondus, ce qui fait un lieu relativement sympa et de caractère.

À partir du 15 septembre, j'exposerai avec plaisir Fabrice Lavollay dont j'apprécie beaucoup le style très personnel. Après lui, je pense que j'exposerai Virginie Notte de Modern Pin-Up. Modern Pin-Up est un hommage photographique tout personnel de la pin-up moderne ! Le tout dans cette histoire est de se régaler les mirettes, la cabine et le gosier qui va avec !

Comment vois-tu le futur ? Est-ce que tu arrives à te projeter dans les années qui viennent ou préfères-tu vivre l'instant sans te préoccuper de la suite ?

Attends, j'ai dû égarer mes jumelles?


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Titre : DENIS GRRR
Auteur(s) :
Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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