RU SIRIUS « COUNTERCULTURE THROUGH THE AGES »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Cofondateur du magazine Mondo 2000 au milieu des années 80 et parrain de la cyberculture originelle, Ken Goffman alias RU Sirius effectue son grand retour dans le bouillonnement pop culturel contemporain avec Counterculture Through The Ages, le premier livre d'histoire consacré aux cultures alternatives et aux modes de pensée subversifs, depuis l'Athènes des socratiques et la Chine des taoïstes jusqu'aux développements les plus récents des contre-cultures numériques.

Originellement initié par Dan Joy et Timothy Leary, ce projet anthologique remonte la longue chaîne de penseurs et d'activistes qui ont pris le risque de défier le statu quo en professant des opinions résolument progressistes. Sans conteste, un nouvel ouvrage de référence à ranger sur les rayons de votre bibliothèque aux côtés de Mutations pop et crash culture, l'inénarrable anthologie de La Spirale, pour ceux qui en ont fait l'acquisition avant qu'elle ne soit épuisée.

Propos recueillis par Laurent Courau.



L'avant-propos de Counterculture Through The Ages a été écrit par Timothy Leary à l'époque où ce projet de livre fut initié. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cet ouvrage ?

Ca a démarré dans les années 90, un jour où Dan Joy et Timothy Leary traînaient ensemble et parlaient de projets de livres. Bien que Timothy Leary ait toujours été obsédé par l'idée d'appartenir à une longue tradition historique, c'est Dan qui a eu le premier l'idée d'un ouvrage sur l'histoire des contre-cultures. Outre son fameux slogan « Pense pour toi-même et questionne l'autorité », Leary pensait que la contre-culture a de tous temps lutté pour libérer les technologies, les idées et les connexions de l'emprise des élites, en les rendant accessibles aux individus et aux petits groupes.
C'est de cette manière que Prométhée a volé le feu à Zeus (ainsi que la technologie et la science au passage) pour l'offrir à l'humanité. Les radicaux du Zen ont de leur côté reçu l'illumination des patriarches bouddhistes avant de réaliser que cette illumination pouvait également se produire au moment où l'étudiant rejette le maître pour aller la chercher dans sa propre conscience. Puis, les transcendentalistes américains ont à leur tour retiré le dieu chrétien des mains des autorités cléricales pour le rendre aux individus afin qu'ils en fassent directement l'expérience, sans limites. Cette approche learyesque de l'analyse historique se ressent dans la majorité des chapitres de Counterculture Through The Ages.

Dans son avant-propos, Leary définit la contre-culture comme la « crête mouvante d'une vague, une zone d'incertitude où la culture devint quantique, quelque chose comme l'équivalent culturel du troisième état thermodynamique, la région non-linéaire où l'équilibre et la symétrie ont ouvert la voie à une complexité tellement intense qu'elle apparaît comme l'oeil du chaos. » C'est une très belle définition. Quelle en est la votre ?

Pour moi, ça commence au moment où trois individus se réunissent pour jouer, vivre, conspirer ou collaborer avec aussi peu de restrictions que possible, avec la capacité d'explorer, d'expérimenter, et de découvrir sans rigidité, hiérarchie ou brutalité. Alternativement, j'adhère aussi la définition de Tim. Et encore plus alternativement, j'apprécie aussi l'idée développée par Hakim Bey, selon laquelle nous avons tous participés à des fêtes, vécus des moments ou traversés des situations libérées du joug des autorités - ce qu'il appelle les Zones d'Autonomie Temporaires.
A un niveau plus large encore, la tentative de certains éléments de la société libérale occidentale d'évoluer au-delà des concepts rigides, théocratiques, absolutistes, punitifs, autoritaires et sexuellement restrictifs qui ont défini la plus grande partie, voire la totalité de l'histoire humaine, afin de permettre quelque chose de plus drôle, de plus humain, de plus libre et de pluriel.
Mais il y a encore une foule d'autres définitions possibles et nous devrions déjà commencer par parler de contre-cultures au pluriel et non d'une seule et unique contre-culture.

Qu'est-ce qui vous a décidé à écrire un livre sous votre vrai nom, Ken Goffman, au lieu d'utiliser RU Sirius, le surnom sous lequel on vous connaît depuis près de deux décennies ? Etait-ce une manière de vous réinventer et de toucher un nouveau marché, celui de la middle-class américaine à laquelle vous faisiez référence dans l'interview que vous avez accordé à Boing Boing ?

C'est à peu près ça. Quelques crétins coincés (Wavy Gravy, Jello Biafra) auront peut-être quelques difficultés à dépasser RU Sirius, le surnom sous lequel on me connaissait jusque-là, pour voir ce que contient l'emballage. Mais je n'ai voulu exclure aucun public de ce livre.

J'ai lu sur votre site que la traduction espagnole de Counterculture Through The Ages est déjà bien avancée. Existe-t-il une chance de voir votre livre traduit en français ?

Posez la question aux éditeurs français. Je ne doute pas que Random House soit prêt à leur en vendre les droits en vue d'une traduction.

Qu'est-ce que ça vous a fait de revoir Douglas Rushkoff, John Perry Barlow, Genesis P-Orridge et de nombreux anciens de l'époque de Mondo 2000 à la soirée de lancement de votre livre dans un club new-yorkais ? N'était-ce pas comme remonter le temps ? N'y avait-il pas quelque chose de nostalgique dans cette soirée ?

J'étais tellement impliqué dans ce qu'il se passait, dans l'évènement en lui-même, que le parallèle avec l'époque de Mondo 2000 ne m'a pas effleuré l'esprit avant que Douglas Rushkoff n'en parle sur son site. Mais j'ai adoré cette idée. Je pense que c'était vraiment une bonne chose.
Je trouve que le poème sur la mutation d'un point de vue biologique, personnel et corporel en révolte contre l'Adn, récité par Genesis durant la soirée était vraiment très actuel, très 2004, bien qu'il faille reconnaître que Stelarc explore ce terrain depuis un moment.

Vous avez dit qu'aucun acteur de la contre-culture ne devrait se satisfaire de votre travail et que vous seriez déçu si personne ne répond à la publication de ce livre avec des arguments passionnés. Avez-vous déjà eu à faire face à ce type d'objections ?

Pas vraiment. Dans un email amical, Daniel Pinchbeck, qui a écrit Breaking Open The Head (un livre impressionnant), m'a avoué qu'il aurait utilisé une approche différente, plus centrée sur le chamanisme et les modernes primitifs, de la voie radicale anti-autoritaire que j'ai choisi. Ce n'était pas vraiment une critique, mais ça m'a donné à réfléchir? sans que j'en éprouve de regrets pour autant, mais ça aurait également constitué une approche intéressante.

En parlant d'objection passionnée, Douglas Rushkoff a écrit sur son blog qu'il avait toujours haï le terme contre-culture parce qu'il implique que nous sommes les ennemis de la culture, quand en réalité c'est la sur-culture autoritaire qui tue la fertilité d'une culture vivante. On pourrait d'ailleurs en dire autant, voire pire, du terme sous-culture, comme me l'avait fait remarquer mon ami Lukas Zpira. Que pensez-vous de ces termes ?

C'était tellement contre-culturel de la part de Dougie de prendre cette position ! Je suis partant pour une large variété de descriptions. Le langage ne fait jamais que limiter les choses et pourtant nous avons toujours besoin des terrains communs afin que je puisse communiquer avec vous ou le critique littéraire du New York Times, afin de pouvoir partager un vague sens de ce dont nous parlons. En d'autres termes, je peux me contenter de ce que les mots sous-culture et contre-culture, de la manière dont les médias et moi-même les utilisons, soient compris par chacun d'entre nous. Ce qui ne veut pas dire que j'en sois pleinement satisfait. Lorsque nous décrivons des faits, nous avons besoin de mots qui nous permettent d'être compris. Dans la poésie, certains manifestes ou des paroles de chansons, nous voudrons sans doute utiliser les mots pour leur beauté ou pour faire muter la langue vers ce que nous signifions réellement.
Cependant, le truc bien dans cette appellation de CONTRE-culture, c'est que les cultures partagées par des groupes de gens finissent TOUJOURS par s'agglomérer au travers de nouveaux dogmes et de nouvelles règles comportementales. Ce qui est bien jusqu'à un certain point, puisque partager des idées permet de créer une communauté. Mais après ça, nous avons besoin de l'intervention de nouvelles personnes pour secouer le consensus, de manière à ce que de nouvelles choses puissent se passer. En quelque sorte, d'éclaireurs qui explorent de nouveaux territoires. La vie prend sa source entre la stabilité et le chaos. Et la contre-culture génère juste la bonne dose de chaos, qui plus est une forme de chaos plutôt gentille.

La table des matières de Counterculture Through The Ages, que l'on peut découvrir sur le site officiel de ce livre, nous indique que vous remontez au moins jusqu'à Socrate et Diogène. Jusqu'où êtes-vous remontés dans vos recherches sur la contre-culture ?

Jusqu'aux socratiques pour l'Occident et jusqu'aux taoïstes pour l'Orient. Dans les deux cas, environ 3000 ans avant Jésus Christ.

Ici en France, nous avons Jean-François Bizot, un sympathique vieux grincheux (éditeur d'Actuel et de Nova Magazine) qui déclare (selon certains de ses collaborateurs que nous ne nommerons pas) que rien n'est réellement arrivé depuis les années 70, que l'histoire ne fait que se répéter. Qu'en pensez-vous ? Est-ce que vous gardez toujours un oeil sur les cultures marginales actuelles et que pensez-vous de leur évolution depuis les années 80 et l'époque de Mondo 2000 ?

C'est un gros morceau. Il ne m'est pas facile de répondre rapidement à ces questions mais essayons. Je crois qu'il y a un large fossé entre Mr Bizot et Héraclite qui ne se baignait pas deux fois dans le même fleuve. Je crois que la mutation est toujours en marche. La Révolution ne sera pas digitalisée mais ça en constituera un élément. Je m'intéresse de près à tout le mouvement de l'open-source, aux systèmes d'échanges de fichiers, aux réseaux basés sur la réputation, à la culture WIKI. J'y vois les modèles de nouvelles structures économiques qui ne seraient plus basées sur la peur. Des économies basées sur le don, l'enthousiasme et le jeu qui remplacerait le travail. Il se passe beaucoup de choses en ce moment. Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de raisons de s'inquiéter de notre environnement, de la tentation de la guerre et de l'hystérie autoritaire de masse qui pourraient s'interposer de manière assez radicale face à ces initiatives évolutionnistes.

Votre livre se termine sur un chapitre intitulé Global. Digital. Doomed? Est-ce que vous pouvez nous expliquer en quoi les nouvelles technologies de l'information risquent de causer la ruine de la contre-culture ?

Bon, pour commencer, le mot Doomed (NDLR. Ruiné) est suivi d'un point d'interrogation dans le titre de ce chapitre. Depuis le onze septembre, la vision qu'ont les américains du monde est plutôt triste et apocalyptique. Mon intention au travers de ce titre était notamment de faire référence à ce sentiment de désolation. D'un autre côté, la contre-culture risque d'être simplement ruinée parce que l'idée d'une culture qui ne soit pas basée sur la hiérarchie, d'une culture mouvante et changeante, commence à être assumée et partagée. Et de fait, la contre-culture ne serait plus CONTRE.

Je me souviens de ce que Gareth Branwyn me répondait a sujet de la récupération des marges par les médias de masse lors d'une interview publiée à la fin des années 90 dans La Spirale : « Lorsque vous faites quelque chose de bien, les géants des médias finissent toujours par vous contacter et vous proposer pas mal d'argent - que vous finirez sans doute par accepter. Vous vous engraisserez et la qualité de votre travail s'en ressentira. Mais pendant ce temps, de nouveaux pirates des médias apparaîtront et produiront de nouvelles choses plus fraîches et pas encore gangrenées. »
Etes-vous d'accord avec cette citation ou pensez-vous qu'il y ait un moyen de collaborer avec les géants des médias sans vendre son âme ?


Je crois que c'est en grande partie vrai. Mais le problème tient peut-être plus à une question d'âge que d'argent. La période la plus intéressante des Beatles a eu lieu après qu'ils soient devenus les plus grandes pop stars de la planète. Mais ils ont quand même perdu la flamme et sont devenus ennuyeux au moment où ils ont atteint la trentaine. Eminem a encore récemment fait preuve d'une capacité d'évolution intéressante avec son morceau Mosh et la vidéo qui l'accompagne. Et il a pourtant pas mal d'argent derrière lui. Mais je ne m'attends pas à ce qu'il m'intéresse encore lorsqu'il atteindra la quarantaine, bien qu'on ne puisse en réalité préjuger de rien. De grandes choses sont produites par ceux qui ont faim et ce que j'appelle la "faim" peut provenir d'un grand nombre de facteurs, pas uniquement de la pauvreté ou du manque de reconnaissance.

J'ai aujourd'hui 52 ans. Je ne saurais vous dire si ce que je fais aujourd'hui est plus ou moins inspiré que lorsque je faisais Mondo 2000 ou que je participais à un obscur groupe de punk rock de Rochester, New York au début des années 80. Travailler à Mondo 2000, c'était comme vivre dans l'oeil d'un cyclone. Ecrire un livre d'histoire comme je le fais aujourd'hui me met plus dans le rôle passif de l'observateur, mais vous ne pouvez jamais vraiment savoir ce qu'il résultera de ce que vous faites.

Comment concevez-vous votre rôle aujourd'hui, celui d'un porte-parole des freaks et des marginaux, celui d'un virus contre-culturel dans la culture de masse ?

J'essaie surtout de parler en mon propre nom et de ne pas trop me préoccuper de tout ça. Si je suis invité à m'exprimer sur la contre-culture ou en réaction à l'autoritarisme, la plupart des gens qui me connaissent sauront que je ne fais que représenter mon point de vue et que j'aurai peut-être l'occasion d'intégrer quelques idées intéressantes dans le fil de mon discours. Ceci dit, j'ai parfois eu l'impression de correspondre avec un américain moyen, intelligent et tolérant en écrivant ce livre.


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Titre : RU SIRIUS « COUNTERCULTURE THROUGH THE AGES »
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Ken Goffman - RU Sirius - Une interview tirée des archives de La Spirale.

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