AGNES GIARD « LE SEXE BIZARRE »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Journaliste spécialisée dans les contre-cultures, les nouvelles technologies et l'érotisme, Agnès Giard collabore régulièrement avec des revues françaises et étrangères telles que Technikart, Newlook, Playboy, L'Echo des savanes, Marquis (Allemagne), SM Sniper (Japon) et La Spirale, sur laquelle il lui est arrivé par le passé de publier des interviews de ces artistes déviants qu'elle affectionne tant.

Avec un retard non négligeable du à une actualité chargée, l'eZine des Mutants Digitaux a tenu à l'interviewer suite à la publication fin 2004 du Sexe Bizarre, son encyclopédie des pratiques érotiques hors normes sortie aux Editions du Cherche Midi dans la collection Documents. Petit tour d'horizon d'un univers polymorphe où les amateurs de fessées croisent les fétichistes des missiles sol-sol ou les amoureux des ballons de baudruche.


Propos recueillis par Laurent Courau.



Quel fut le point de départ du Sexe Bizarre ? Qu'est-ce qui a motivé ce projet de livre autour des sexualités hors normes ?

Un article sur la fessée, il y a six ans ! L'occasion percutante d'entrer dans l'univers du sexe fou-fou-fou. Il y avait un Club de la Fessée à Paris - l'équivalent français de l'European Spanking Federation. Ils organisaient des après-midis de fessées, où les participants devaient s'identifier comme fesseur, fessé, switch ou maître fesseur diplômé à l'aide de pin's de couleur. Ils m'ont appris que la canne anglaise n'était réservée qu'à la crème des fessés (fessés de niveau 3) et qu'elle s'appliquait obligatoirement par séries de six coups. Ils m'ont aussi appris que le claquement du fouet, c'est quand la lanière dépasse le mur du son. Brusquement, je suis entrée dans un univers où le sexe faisait des bangs soniques.

Comment se sont passées tes recherches ?

50% des contacts personnels, 50% des recherches sur internet. Dans Le Sexe Bizarre, il y a des français mais aussi des anglais qui vivent en Thaïlande ou en Espagne, des russes, des australiens, des japonais, des hollandais, des américains de tous les états (y compris un réalisateur de cinéma de Los Angeles et un styliste de New York)? Sans oublier un artiste italien qui transforme des missiles sol-sol en accessoires de mode érotique, deux allemands qui se font mettre sous vide dans un emballage de latex transparent et trois belges qui pratiquent l'ablation de la prostate pour de rire (jouir ?).

A-t-il été difficile d'approcher certaines personnes ou certains groupes ?

Oui ! Certaines personnes ont peur qu'on tourne leur sexualité en dérision ou qu'on en fasse une spectaculaire monstruosité, ce qui est assez compréhensible. D'autres nient l'aspect érotique de leurs pratiques et se disent choqués qu'on les assimile à des "pervers" (pour eux, il y a une sexualité normale et une sexualité anormale, qu'il faut soigner). Mais ces refoulés sont très minoritaires. La plupart des personnes que j'ai rencontrées avaient envie de parler, d'expliquer? Les gens aiment bien parler de sexe, en fait. Et contrairement à l'idée toute faite, plus on en parle, plus on s'excite, plus on le fait.

Comment perçois-tu l'évolution des pratiques sexuelles depuis la publication en 1886 de Psychopathia Sexualis, l'essai encyclopédique de Richard von Krafft-Ebing ?

Rien de nouveau sous le soleil !

Les pratiques sexuelles avec des extra-terrestres, par exemple, qui constituent actuellement un phénomène mondial proche de l'hystérie collective - plus de quatre millions d'Américains prétendent avoir été violé par des petits gris - n'est qu'une version moderne de l'incube, de l'esprit démoniaque qui vient depuis l'aube des temps visiter les humains dans leur sommeil?

La commercialisation des "fucking machines" et de vidéos X mettant en scène des robots n'est qu'une réactualisation du mythe priapique de Pan, la sex-machine bestiale primitive. Le fétichisme du latex, commercialisé depuis l'entre-deux guerre, n'a fait que succéder au fétichisme de la soie, qui lui-même succédait au fétichisme de secondes peaux foetales comme la boue, les boyaux frais ou la peau de serpent?

Chaque nouvelle invention scientifique génère des pratiques sexuelles bizarres. Mais ces pratiques se rattachent toujours à un vieux fond de fantasmes communs.

Peut-on parler d'une évolution, voire d'une généralisation des pratiques dites déviantes au cours du 20eme siècle ?

Ce n'est pas parce qu'elles l'ont lu dans un livre que des femmes vont se mettre à faire l'amour avec une pédale d'accélérateur ou les hommes avec un ballon en forme de haricot géant. Les déviances sexuelles ne concernent qu'une minorité de gens. Leur nombre n'augmente pas. Ils deviennent juste plus "visibles" d'abord parce que la loi ne les condamne plus, ensuite parce que ces gens ne s'interdisent plus d'être eux-mêmes.

Quant aux origines de leurs fantasmes, elles sont toujours si lointaines qu'ils ont l'impression d'avoir grandi avec, de la façon la plus normale et la plus naturelle du monde. Les hétérosexuels disent : "J'ai toujours été attiré(e) par les filles/les garçons. Elles sont mignonnes/Ils sont mignons". Les bizarrosexuels : "J'ai toujours été attiré(e) par le contact visqueux du yaourt/la gueule ouverte des hippopotames/les garçons avec une jambe dans le plâtre".

On a beaucoup glosé sur la révolution sexuelle des 60's et des 70's. Peut-on parler d'une seconde révolution sexuelle à propos de ce qui se passe actuellement ?

On aimerait toujours dire que notre génération a fait ou vécu une révolution !

Malheureusement, il y a toujours une majorité qui pense, comme dans la série Ally Mc Beal, que "ce qui rend con les femmes c'est leur coeur. Et que ce qui rend con les hommes, c'est leur queue"? Comme si les femmes étaient par nature romantiques (la maternité, les petites fleurs, tout ça) et les hommes sexuels (les besoins, les pulsions, les fantasmes sauvages, etc.). Pour moi, il y aura une révolution quand cette vision binaire des sexes - mâle / femelle ou Mars / Vénus ? sera remplacée par la notion de perversion polymorphe générale?

Le propre des humains, c'est de tirer du plaisir de tout? et de n'importe quoi d'ailleurs. C'est ce que j'ai fini par comprendre, à force d'interroger des furries fétichistes du vinyle (des hommes qui se travestissent en renarde et qui aiment porter par-dessus leur fourrure des tenues cuir vinyle ou des tutus), des balloon-lovers (des gays ou des hétéros qui font l'amour avec des ballons dont on ignore s'il s'agit de ballons mâles ou femelles), des amateurs d'aliens (des femmes qui rêvent de se faire kidnapper par un extra-terrestre doté non pas d'un sexe mais d'une dizaine de tentacules), des adeptes de freeze (qui aiment ? quand leur femme habillée de façon banale fait le ménage ? claquer des doigts pour qu'elle reste brusquement figée, son aspirateur à la main, dans une pose de statue), etc. Il n'y a pas de sexualité standard. Une infinité de possibles.

D'après tes recherches, quel est l'impact de l'Internet sur l'évolution récente des pratiques sexuelles ?

C'est le bon côté de la mondialisation : quand tu cherches quelqu'un dans ta ville pour partager ton amour des femmes hautes comme King Kong, tu finis toujours par trouver? dans l'Ohio, mais bon quand même, c'est chouette. Les grandes femmes, on peut en parler des heures. Il y a même des fans qui s'échangent des logiciels permettant de calculer la taille de bonnet ou la masse mammaire des géantes, selon leur taille. D'après tous les calculs, il faut compter deux tonnes par sein pour une femme de quarante mètres, c'est vraiment très excitant.

En tant que journaliste, que penses-tu de l'engouement croissant des médias occidentaux pour le sexe ? A trop exposer la chose, n'y a-t-il pas un risque de lui ôter de son piment ?

Ca c'est la grande théorie des crypto-chrétiens qui trouvent que plus il y ara de pubs Aubade dans la rue, moins il y aura de libido? C'est un peu comme si je disais : "Plus on entend de la bonne musique, moins on l'aime" ou "Plus on mange de bonnes choses, plus on se lasse de ces bonnes choses."

Cet engouement médiatique opère en parallèle d'un fort retour au religieux. Est-ce que tu vois une concordance entre ces deux phénomènes ?

Non. Ca ne touche pas les mêmes populations et il n'y a aucun lien entre elles.

Mais revenons au point de départ... Les lecteurs assidus de la presse française n'auront pas manqué de remarquer ta signature dans des titres comme Technikart, Newlook ou L'Echo des Savanes à la suite d'articles généralement liés à l'érotisme et à la contre-culture. Qu'est-ce qui motive cet intérêt particulier pour les déviances de notre temps ?

Pourquoi est-ce qu'il y a des filles mignonnes sur les couvertures des magazines ? Ca fait vendre. Les gens aiment lire des magazines sur ce qu'ils trouvent joli, excitant et qui les concerne de près : "ça les touche", si j'ose dire. C'est loufoque, délirant, ça donne envie de s'amuser, ça donne le goût de vivre.

Qu'est-ce qui t'a le plus étonnée, choquée ou émoustillée parmi les formes de sexualités recensées dans ce livre ?

Les furries. Les humains déguisés en animaux anthropomorphes sont vraiment attirants. Ils se dessinent avec des queues de renard ou de chat, des grandes oreilles pointues et ils imaginent que leur corps est recouvert d'une fourrure douce? Ils ont l'air très mignons mais souvent ils se représentent en train de baiser à cinq ou six, au cours d'orgies sauvages et frénétiques, hétéros, bis, homos, transgenres ou sado-masos ! Ce sont des bêtes de sexe.

J'avais pour ma part été surpris par l'absence de réactions négatives suite à la publication de Mutations pop et crash culture, l'anthologie de La Spirale - au point que c'en était presque décevant. De ton côté, quelles ont été les réactions suite à la publication du Sexe Bizarre ?

Même chose : des réactions positives, de la curiosité.

Certains pensaient qu'ils allaient lire un livre sur la scatophilie et le fist à cinq mains, mais finalement non - que des pratiques incluant le port d'une blouse de nylon avec les trois boutons sur l'épaule gauche ou d'un déguisement en père Noël - le livre a plus excité leur curiosité que leur libido? Quant à ceux qui se targuaient d'avoir des pratiques extrêmes, ils se sont trouvés finalement bien communs? à la limite du conventionnel.

Les derniers tabous de notre époque concernent assez logiquement les pratiques marginales extrêmes qui portent atteinte à l'intégrité physique de leurs participants comme le cannibalisme ou le bareback assumé. Peut-on imaginer qu'elles se développent, y compris dans le cadre restreint de cercles réservés aux seuls initiés ?

Effectivement, il y a toujours et dans tous les milieux des individus qui jouent aux apprentis sorciers et qui, par égoïsme ou égocentrisme, s'autorisent à jouer avec la santé (ou la vie) des autres.

Dans le milieu des modifications corporelles, certains pratiquent des actes extrêmes et illégaux qui mettent en danger tout le combat des primitifs modernes. Dans le milieu homosexuel, des meurtriers en puissance se procurent des émotions fortes avec la bonne conscience de ceux qui se disent "subversifs" ou "libertaires" (comme ce pédophile qui s'est vanté dans un livre d'avoir fait du tourisme sexuel en Inde). Même chose dans le milieu échangiste, il y a des gens qui continuent à penser encore aujourd'hui que le sida ne les concerne pas.

Heureusement, dans tous ces milieux, ces gens-là sont extrêmement minoritaires.

Tu prépares actuellement un nouveau livre intitulé L'Imaginaire Erotique au Japon. Peux-tu nous en parler et nous dire ce qui t'a amené à t'intéresser plus particulièrement a la péninsule nippone ?

Les sashimis. Et puis Albator. J'adore sa cicatrice.

De manière générale, comment envisages-tu les sexualités du futur ? Si la déviance devient la norme, que restera-t-il à transgresser pour les générations a venir ?

La transgression suprême ce sera de faire l'amour tout nu dans un champ de pâquerettes, à la missionnaire. Les fétichistes des cagoules à clou seront alors les maîtres du monde et imposeront comme norme le déguisement érotique en ballon rose pour les femmes et le port du parapluie style Marie Poppins pour les hommes. Ce sera au choix :

01. d'un ennui total
02. festif et convivial


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Titre : AGNES GIARD « LE SEXE BIZARRE »
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Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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Agnès Giard, Le Sexe Bizarre - Une interview tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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