MICHAËL SYSTAIME BORRAS « FRENCH TRASH TOUCH »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Bizarre, comme c'est bizarre, vous avez dit bizarre... La Spirale qui croyait avoir tout vu tout entendu et tout subi depuis les suspensions des primitifs modernes jusqu'aux cérémonies de magie noire des vampyres new-yorkais, se trouve encore une fois confrontée à un phénomène hors normes : Michael Borras alias Systaime et sa French Trash Touch.

Entre la manipulation médiatique, un psychédélisme étrange, voire survolté, digne des Teletubbies et une objective attitude que n'aurait sans doute pas renié Jean-Pierre Raffarin, ce net artiste n'hésite pas à déclarer sa flamme au système en citant Johnny pour vanter les mérites du tout, du n'importe quoi et de leurs contraires.


Propos recueillis par Laurent Courau.



Commençons par la French Trash Touch dont tu es l'initiateur. En quoi consiste ce mouvement au nom seyant ?

La French Trash Touch est aussi vaste que son nom est difficile à prononcer ! C'est avant tout un mouvement brut, radical, ludique et décalé ! Elle s'oppose et complète la French Touch. Elle revendique une culture numérique, trash et non-lisse. La French Trash Touch accepte et exploite l'accident créatif (les bugs, encodages répétés, pixels, etc.) et laisse la matière exister par elle-même.

Elle se caractérise par une mise en cause de toutes les conventions et contraintes idéologiques, artistiques, cinématographiques et politiques. Elle revendique une création web, brute, numérique, lo-tech, expérimentale, instinctive et interactive. Une diffusion rapide via le maximum de réseaux et une désacralisation de l'oeuvre d'art. C'est un mélange de net-art, vjing, performances, manipulations médiatiques, créations visuelles et sonores qui s'inscrit dans le flux et agite le flux. C'est punk, rock, techno, dada. Tout et son contraire. La règle, c'est qu'il n'y a pas de règles.

Tu as dit dans une interview que le nom Systaime correspondait à ta volonté de détourner le système en l'aimant et en cherchant à le comprendre. Peux-tu nous en dire un peu plus sur cet amour surprenant ?

Je pense qu'il faut tout simplement et dans l'ordre : aimer, comprendre, faire partie et enfin analyser. Peut-être, ensuite, critiquer. De toute façon je me vois mal à notre époque rejeter le système, le détester... C'est relativement has been ! Et je ne me vois pas non plus cracher dans la soupe que je vais boire ! Ça n'est pas mon truc. J'envisage plutôt les choses comme Thierry Kupferschmid que tu as récemment interviewé : « Transmuter la colère en création et la frustration en résistance. » Mais certainement pas en haine ou en colère car ces dernières sont paralysantes. Il ne nous reste donc plus que l'amour, l'objective attitude !

La création doit être un geste d'amour. Hurler sa haine à la gueule du spectateur ne me passionne pas ! Je préfère partager ma vision décalée, ludique, et ironique. Dans mes travaux, j'essaie dans la mesure du possible d'offrir plusieurs lectures, de manière à ne pas exclure le spectateur. J'essaie de ne pas imposer une vision et de laisser la porte ouverte. J'ai envie de donner envie. L'envie d'avoir envie, comme dirait Johnny. L'art aseptisé me fatigue. Il doit être ludique joyeux et subversif ! Je m'oppose à l'art thérapie et aux clichés existants de l'artiste exclu et plaintif qui vomit sur le spectateur parce qu'il n'a riiiieeeennn cooompris.

Ton intention est louable mais peut-on vraiment aimer ledit système ? Je comprends encore qu'on fasse quelques efforts pour tenter d'apprécier et de comprendre les individus qui le composent, mais le système lui-même ne me semble pas particulièrement "aimable".

Eh bien, je sais pas. Mais moi, c'est le choix que j'ai fait ! Et après tout, on peut aimer en restant objectif. Ouais, je sais pas trop en fait . Si t'es avec un mec pas aimable, c'est toujours mieux de rester aimable, c'est plus jouissif et ça t'empêche pas de penser ce que tu veux et de faire ce que tu as à faire ! Un peu comme Columbo.

J'ai noté sur ton site que tu as travaillé comme graphiste, notamment pour le web. Qu'en est-il aujourd'hui ? Arrives-tu par exemple à vivre de ton travail ?

Je continue et surtout je multiplie mes interventions graphiques : web, vjing. J'arrive à vivre de tout ça, ce qui me permet de continuer mes expérimentations sans trop m'éloigner de mon domaine mais l'idéal, ce serait de ne faire que du Systaime.

Tu utilises également le terme "art de guerre". Que signifie-t-il et comment concilier l'amour qui t'anime avec une quelconque volonté guerrière ?

Je fais référence à l'Art de la guerre de Sun Tzu. Si l'acte de création est un geste d'amour, il en va tout autrement de la diffusion. L'artiste doit être un guerrier et utiliser les méthodes des médias, des start-ups, des agences de pub, de l'adult business et des réseaux undergrounds... L'artiste devient un produit au même titre que tout le reste, il faut donc se "marchandiser". On consomme de l'art comme on consomme du cinéma ou du jambon. Rien de bien nouveau, mais cela s'inscrit de plus en plus. Pour le moment, j'ai pu faire vivre mes créations de manière autonome, sans faire appel aux subventions ou autres mécénats, ce qui reviendrait à de l'assistanat créatif !

« Quand j'ai remporté une bataille, je ne répète pas ma tactique, mais je réponds aux circonstances selon une variété infinie de voies. » - Sun Tzu

Le terme "assistanat créatif" a quelque chose de clairement péjoratif. Qu'est-ce qui te gêne dans l'idée d'avoir un mécène ou de recevoir des subventions ? Refuserais-tu vraiment les aides financières qu'on te proposerait ?

Ce qui me gêne le plus, c'est le coté formel et politique, mais effectivement si demain La Spirale ou une vieille bourgeoise du 16e m'offrait une belle somme et un beau lieu en me disant : « Voilà, c'est pour toi ! Fais-nous ce que tu sais faire de mieux ! » Je dirais : « OUI, tout de suite !!! Comme je te l'ai dit, la French Trash Touch c'est tout et son contraire ! »

Tu as fait référence plus haut au cinéma X. On sent effectivement au travers de tes créations que la pornographie t'interpelle. Peux-tu nous en dire un peu plus sur cet intérêt particulier ?

Je travaille sur l'image, il serait difficile de se passer de l'imagerie X. De plus, avec l'arrivée du web cette imagerie est encore plus présente .Qui n'a jamais eu devant lui un pop-up X qui l'invitait à voir un show live gratuit (évidemment) ! Ca fait partie du web à fond ! Comme le reste, c'est une chose qu'il faut détourner.
Ceci dit, cet intérêt particulier existait déjà dans mes peintures et, je crois, a toujours été une de mes préoccupations artistiques.

Puisque nous parlons de pornographie, peux-tu nous éclairer sur Elise Cop, tienne amie et égérie de la French Trash Touch, dont le blog nous propose une splendide vidéo de dogging à l'Anglaise ? David Dufresne de Davduf.net semble douter de l'existence de la demoiselle...

Concernant Elise Cop, je ne peux pas vraiment t'en dire plus. Je ne sais pas grand-chose non plus. Elle s'est autoproclamée égérie de la French Trash Touch, à en croire son blog. Je n'en sais pas plus. La règle dans la F.T.T., c'est que les membres soient le moins possibles en contact dans le réel.
Mais je ne mets pas en doute son existence. Puisqu'elle est active dans le virtuel, elle est réelle. Le virtuel est en effet plus réel que le réel, comme dirait Baudrillard : « Cela dit, il ne faudrait pas prendre le virtuel au pied de la lettre. En effet, il n'y a pas de réalité du virtuel ! La réalité n'a jamais été réelle, mais paraissait plus réelle lorsque la télévision avait une seule chaîne, et donc une unique vision du monde ! »

Ton site fait la part belle aux détournements d'images et de symboles de notre joyeux monde post-moderne. Qu'est-ce qui t'a amené à te focaliser sur cette forme de recyclage culturel ?

On peut effectivement parler de recyclage puisque, si ce qu'on me propose ne me convient pas, je le mâche jusqu'à pouvoir le digérer. C'est donc une forme de recyclage. Je n'ai pas l'impression de détourner les symboles mais plutôt de jouer avec leurs failles. Mon époque m'aspire et m'inspire. Je suis depuis très longtemps un TV-addict, en phase de devenir poly-web-TV-addict. J'ai toujours été fasciné par la force du Zapping. Avec une télécommande et plusieurs chaînes, on devient déjà réalisateur. Ce qui m'intéresse, c'est le léger décalage qui va faire basculer le sens. Un peu comme quand tu regardes le journal télévisé sans le son et que tu écoutes en même temps un morceau de bossa nova.
J'aime l'idée du "fake" aussi. Utiliser une symbolique détournée qui va permettre, soit de dénoncer un système, soit d'amener le spectateur vers une direction inattendue. J'ai été contacté par TF1 suite à la mise en ligne d'un faux site proposant un service de vaisselle à domicile. C'était pour l'émission Incroyable mais vrai. C'est allé assez loin... L'idée que des journalistes (si on peut encore parler de journalisme) se fasse piéger me fait halluciner, d'autant que sur le site, si on prend un peu de temps, c'est vite vu... mais ils ne doivent pas avoir le temps chez TF1.

NDLR : A ce propos, La Spirale ne saurait trop vous conseiller la lecture de l'interview des TZ Team au sujet de leur agence de location de punks et de gothiques.

Que penses-tu de la manière dont la télévision, notamment les Guignols de l'info et le Vrai Journal sur Canal +, mais aussi la Ferme des célébrités sur TF1 dans un registre vaguement différent, utilise aujourd'hui la parodie et le pastiche socio-politico-culturel ?

Hum j'en pense pas grand-chose de tout ça. Je trouve que le Vrai Journal est devenu un truc assez beauf. Dans la Ferme des célébrités, j'aime bien le décalage qui s'opère parfois entre le son et l'image. Et les Guignols, je regarde pas vraiment. Mais je suis pas certain d'avoir capté le fond de ta question ?

Pas grave, on va revenir à des questions plus pragmatiques. Tu viens de la peinture, pourquoi as-tu choisis Internet comme support d'échange ?

Oui, je viens de la peinture grand format et, depuis que je n'ai plus vraiment la place de peindre, je me suis mis au web. Une contrainte transformée en avantage. Je pense que si Duchamp était né à l'heure du web, il aurait certainement fait du web. Ceci dit, je reviendrai certainement à la peinture plus tard... au bord de l'eau avec un chapeau et un chevalet.
Internet, c'est un rêve pour moi ! Pouvoir produire et diffuser dans la même heure, dans le monde entier et au même prix ! Le web permet d'avoir un échange direct entre le créateur et le spectateur. C'est un lieu de création, d'échanges et de rencontres ! Dans mes réalisations, les contraintes du web sont devenues un style, un choix esthétique, je les accentue même parfois.
J'aime aussi l'intimité et la proximité avec le spectateur que l'on peut y trouver. C'est un peu comme s'adresser directement à lui. Internet peut créer un rapport très exclusif, très intimiste. Avec l'interactivité, le spectateur peut devenir créateur. J'aime cette idée de proposer au public d'interagir sur l'oeuvre et lui donner envie de créer à son tour. Le web m'a fait rencontrer des gens que je n'aurais jamais croisés dans le réel pour de multiples raisons ! Ce que j'aime dans le fait de travailler via le web, c'est cette focalisation que cela entraîne, axée en premier lieu sur le travail et non sur l'individu. Bien entendu avec les bonnes et mauvaises surprises que cela peut entraîner... Bref... J'aime l'idée d'évolution perpétuelle, de mélange des styles et de fusion des énergies ! J'aime l'idée de partage et de travail en réseau ! Tout le monde ne joue pas toujours le jeu (il y a des suckers) mais quand la fusion s'opère, c'est idéal et cela va directement à l'essentiel.
C'est ainsi que j'aime travailler. De façon autonome mais en fusion, en connexions.0 Comme je l'ai fait entre autre avec Charlélie Couture pour plusieurs webclips, avec Rko de V-atak pour la réalisation du DVD Systaimatak ou encore avec AÎ-Hz, Fetish Doll, Subversiv, Cerise, Charlie Mars... Tous ces artistes, je ne les aurais peut-être jamais rencontrés dans le réel ! Grâce au web, c'est comme si on pouvait entrer quasiment en direct dans l'atelier de Bacon, Picasso, Basquiat, Dali, ou celui d'un inconnu, talentueux ou non. Évidemment, sur le net, le meilleur côtoie le pire. De cet ensemble irrégulier naît l'intéressant, le pertinent et le Beau.

Tu viens de citer les noms de Bacon, Picasso, Basquiat et Salvador Dali. Et justement, quels sont les artistes (tous supports confondus) qui t'ont inspiré ? L'influence de la culture pop, au sens le plus littéral du terme, me semble centrale dans ton travail...

Ils sont nombreux ! Je pense à Rouault, Basquiat, Warhol, Di Rosa, Klimt, Duchamp, Nam June Paik, Tony Oursler, Dubuffet, Le Facteur Cheval, Cronenberg... et beaucoup d'artistes du moment.
Je revendique une influence pop au sens des transformations de la culture de masse dans le contexte de la société d'abondance (affluent society). Mes créations ne cherchent pas à se conformer aux goûts du public ou (comme dans l'abstraction) à s'en éloigner, mais à suivre les normes posées par la société des mass medias, de la publicité. En cela, elles peuvent devenir populaires, car leur compréhension est aussi immédiate qu'un message publicitaire, une chanson ou un magazine à grand tirage. De plus, la démarche du Pop Art impose un regard, une distance qui donnent à l'objet, à l'image, une signification nouvelle et rend dans une certaine mesure au citoyen sa liberté face aux marchands, aux publicitaires et aux hommes des médias. En cela mes créations sont proches du Pop Art, mais je revendique aussi une appartenance aux mouvements Dada, Fluxus, Cobra, Arte povera, Art brut, Figuration Libre...

Comment envisages-tu l'évolution de ton travail ? Penses-tu par exemple continuer longtemps à opérer sur le net ?

Je pense que j'opérerai sur le web encore longtemps car c'est un outil de création et de communication formidable ! J'ai envie de multiplier les supports comme je l'ai fait avec mon DVD. C'est une première étape qui m'a permis de sortir du web. Je veux surtout continuer à expérimenter et découvrir !
Systaime peut pénétrer tous les systèmes : clips, télé, pub, cinéma, radio et galeries traditionnelles. La vie est tellement bien faite et surprenante on est jamais à l'abri d'une bonne surprise !

Pour terminer, une question triviale mais néanmoins amusante et qui te correspond bien. Admettons que La Spirale soit un génie qui ait le pouvoir d'exaucer tes voeux les plus fous... Que souhaiterais-tu ?

Je dirai donc la démission de...

Et comme apparemment, j'ai plusieurs voeux, je réfléchirais un peu et je dirais...

Connexion haut débit et accès à Internet pour tous !

Et le financement total de mon premier long-métrage et de tous mes futurs travaux.
Une belle maison à la campagne ou bord de mer.
Une somme de 3000 euros par mois sur mon compte et celui de 100 personnes que je choisirais...


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Titre : MICHAËL SYSTAIME BORRAS « FRENCH TRASH TOUCH »
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : La Spirale.org - 1996-2008
Date de mise en ligne :

Présentation

Michaël Borras alias Systaime - Une interview tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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