TRISTAN EDERN VAQUETTE


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Ceux d'entre vous qui sont à l'affût d'événements hors du commun ont certainement entendu parler du Printemps Bizarre dont la (malheureusement) seule édition reste gravée dans les mémoires. A son origine un certain Tristan Edern Vaquette dit l'Indispensable, version punk hardcore d'un Molière à la langue bien déliée qui écume les squats anars et les salles alternatives depuis 1997 avec un spectacle connu sous le nom de code Plus tard je veux être grand et beau ! Il est également l'auteur d'un livre paru aux éditions Au Diable Vauvert. Je l'ai rencontré à l'occasion d'un passage périlleux en Avignon, quelques jours avant l'hypothétique démarrage de l'édition 2004 du festival.

Propos recueillis par Lukas Zpira.


Peux-tu revenir sur ton parcours pour les lecteurs de La Spirale ?

Il est pour le moins atypique ! Même si j'ai étais viré de partout pour des raisons disciplinaires, y compris de mon école d'ingénieur, j'ai fini à Normal Sup' et au Collège de France et je suis bardé de diplômes ! J'ai fait des études de physique théorique ! J'étais chercheur... Mais bon je me disais bien que c'était pas ça mon truc, alors arrivé à 22 ou 23 ans, j'ai commencé à me poser des questions. Il y avait un type avec qui je bossais à l'époque, Maurice Benayoun, un physicien français assez connu qui m'a dit : « C'est pas ça que tu veux faire, c'est pas ça ta vie. Tu ne va pas rester ici par lâcheté ? »

Je lui disais que ce que je voulais faire n'était pas vraiment possible, que ça ne rapporterait jamais de tune ! Je me suis pris la tête avec lui et il m'a balancé que de toutes façons, je n'aurais pas les couilles de le faire. Après, ça a été pour moi comme un défi. Il m'a donné l'impulsion dont j'avais besoin. Autour de moi, tous les autres me disaient d'assurer et de continuer mon boulot, ne serait-ce que par sécurité et pour avoir de la tune. J'ai tout laissé tomber, comme pour fermer toute les portes derrière moi à double tour et être sur de ne pas avoir la possibilité de revenir en arrière. Je savais que je me coupais d'une grosse source de revenu et d'un petit confort bourgeois dans lequel je me serais plu mais avec chaque soir un peu mal au ventre et l'impression d'avoir raté quelque chose. Quand j'ai écrit La vie n'est jamais que le choix constant entre l'insupportable et le désagréable, c'était un peu pour ça. Mais je ne le regrette pas.

En quelle année as-tu lancé ton spectacle ?

C'était en 1997.

Tu es venu le présenter directement en Avignon ?

Non, seulement au bout d'un an parce que tout le monde me disait qu'il fallait que je vienne ici. Ca a été une grosse connerie, comme quoi il ne faut jamais écouter les autres ! Quelle saloperie Avignon ! Je me suis fait casser la gueule plusieurs fois par des fachos locaux et on m'a pété ma bagnole ! J'ai même été interdit d'affichage par la mairie. Je me suis mis à la boxe depuis car, pour la première fois de ma vie, je me trouvais vraiment démuni. Je n'avais pas jusque-là ce rapport à la violence.

Que s'est-il passé de spécial ?

Rien. Je faisais comme d'habitude mais ça ne plaisait pas à tout le monde. Tu sais quand tu vois un festival off qui te présente du Molière, c'est clair que je fais tâche au milieu ! Avignon a le festival off le plus consensuel qui puisse exister !

De manière plus générale, comment marchent tes spectacles ?

Ce soir, c'est vraiment tragique. C'est rare que ça se passe aussi mal. Je reviens de Belgique où j'ai joué dans un squat très punk, très militant. Le squat 111 à Louvain? C'était rempli à bloc. Le lendemain, j'ai joué dans un autre lieu. C'était organisé par un mec qui est assez fan de mon travail et qui s'occupe de la fédération anarchiste de là-bas. C'était aussi assez rempli. Il y a aussi des fois où c'est plus tragique que ce soir mais c'est rarissime ! Faire douze ou quinze personnes, ça ne m'arrive plus depuis un moment ! J'ai fait une seule date dans tout le sud-est et il n'y a pas 100 personnes qui se déplacent alors que c'est parce que l'on m'a dit que je faisais des dates partout sauf dans cette région que j'ai décidé de venir. Les mecs m'envoyaient des mails en me disant qu'ils viendraient avec du monde ! Je ne les ai pas vus ceux-là.

Comment le vis-tu ?

Ce soir pour moi, c'était un vrai calvaire ! C'était la dernière date, j'espérais beaucoup de ce moment, prétendument attendu? C'est une énorme déception. En plus, j'ai été super sur scène au cours des trois dernières dates où il y avait pas mal de monde. Alors que ce soir j'étais vraiment merdique. Tu te rends compte que tu es à chier, tu rames, t'essaies de trouver l'énergie mais tu ne la trouves pas. C'est vraiment horrible. D'ailleurs un truc super navrant chez mes contemporains c'est le « Ben je suis quand même content que tu en chies parce que sinon on regretterait de pas l'avoir fait nous aussi ? » Quand on te voit galérer comme ça, on comprend mieux pourquoi on est cadre et qu'on a vendu sa conscience pour 10 000 euro par mois !.

De manière plus générale, est-ce que tu arrives à vivre de ton boulot ?

Oui, grâce à l'intermittence des spectacles... Autrement non ! En dehors de ça, j'en survivrais. Il y a des fois où c'est pas mal, comme la semaine dernière où j'ai fait 2000 euros dans la semaine mais ce soir j'en ai gagné 50 ! J'aspire à vivre de mon public. Je voudrais que le public soit plus militant. Je demande aux gens d'être responsables et de donner en fonction de leurs moyens en libre responsabilisation et les mecs s'amusent à rentrer en grattant et ne donnent rien pour finir !

C'est un vrai principe libertaire de marcher sur donation en fonction des moyens de chacun ?

Tu l'as dit. Je n'aime pas les étiquettes mais j'ai vraiment l'impression de faire un geste libertaire en faisant ça. Ce qui me fout les boules, c'est que c'est toujours les mecs qui en ont le moins qui paient le plus ! Quand je joue dans des purs squats, les mecs me lâchent de la tune et dès que je joue dans des lieux plus conventionnels, je fais les caisses les plus minables possibles. C'est quand même assez délirant qu'après avoir dit aux gens que je fais des entrées en libre responsabilisation, ils osent rentrer sans payer ! Tout est dit. Ils dépensent plus pour un paquet de pop-corn dans un cinéma que pour voir mon spectacle ! Franchement, j'aspire à un délire libertaire mais je ne crois pas que les gens en soient capables. Si tu leur mets un gros black en travers du chemin pour leur montrer où est la caisse, là ils vont gentiment raquer. C'est comme ça que les choses marchent réellement !

Quand j'ai regardé les titres de tes chanson sur le cd Mort aux Juifs par exemple, j'ai repensé aux problèmes actuels de Costes. Ça se passe comment pour toi ?

Costes et moi, en France on est les deux. Pour le morceau Mort aux Juifs, je me suis retrouvé en garde à vue. Les flics ont débarqué chez moi un matin et m'ont déféré au parquet. Pour le roman, c'est pareil. Le plus gros investissement de mon éditeur était en frais d'avocat ! On a eu Thierry Lévy, l'avocat d'Eva Jolie et de Vuillemin. Tiens, je te file un scoop. L'avocat assumera ou n'assumera pas. Je pense qu'il le fera. Par contre mon éditeur lui n'assumera pas, mais quand on était dans son bureau, il lisait le bouquin et riait... « Ha ha ha ! C'est très drôle ça ! Vous le couperez, et ho, celle la ! Très fort super drôle, il faut la couper bien sur. Vous savez à qui vous vous adressez ! » Au bout d'un moment je lui dit qu'il était hors de question d'en couper une et il m a dit : « Ca ne va pas faire rire les avocat de la LICRA. Vous savais ces gens sont très très cons. » Et on devrait couper à cause de ces gens qui sont "très très cons" et ne liront pas mon bouquin, si ce n'est pour en tirer deux ou trois phrase comme prétexte pour me mettre en procès ?! Ils n'en ont rien à foutre ces mecs, qu'ils me laissent vivre ! Et là, miracle ! Jusqu'à maintenant et contre toute attente, c'est ce qu'ils font !

Comment expliques-tu que ton spectacle ne sorte pas du circuit alternatif ? C'est toi qui le cherches ?

Non, ça n'est pas moi qui le cherche. Je n'ai absolument aucun snobisme de l'underground. Je n'ai pas de snobisme de l'alternatif ou de l'échec ! C'est même un truc qui m'insupporte un peu. Mon bouquin est d'ailleurs très clair là-dessus. Je trouve que je devrais être subventionné, passer dans des salles normales, avoir du public et le soutien d'une certaine presse dite de qualité? Moi, je n'ai pas de contradiction par rapport à eux. Ils adorent Sade maintenant, ils adorent Balzac maintenant, ils adorent Ferré maintenant, après les avoir laissés crever de faim ! Et si tu le leur dis, ils te répondent que ça n'était pas eux, que c'étaient les autres, ceux d'avant. Comment font-ils pour avoir si bon goût quand les artistes sont morts et si mauvais quand ils sont vivants ?! Comment fait-on lorsqu'on travaille par exemple à Télérama pour écouter dans la même journée Ferré et Dominique A ? Il faut vraiment être abruti !

Costes, Vuillemin, toi ? As-tu l'impression de faire partie d'une espèce de famille d'artistes anars ?

Ca me fait chier de le dire parce que je n'aime pas les étiquettes, mais oui. Évidemment ma famille, c'est Mocky, c'est Siné, c'est Costes, etc. Oui je suis d'une famille artistique anar. Pour foutre la merde, je dirais anar de droite. L'entarteur est venu à mon spectacle en Belgique et il m a dit : « Voila maintenant tu fait partie de ma famille. Ca veux dire tu vient quand tu veux a la maison, etc. » Tu sais, nous ne sommes pas si nombreux.

Comment analyses-tu le fait que la médiocrité se vende mieux que le talent ?

C'est la théorie du 14 que je développe dans le bouquin. Notre monde est basé sur l'imposture !

Et ce fameux bouquin ?

Ca s'appelle Je gagne toujours à la fin. Il est sorti en septembre au Diable Vauvert, un éditeur de la région. Je te file des exemplaires du bouquin et du cd. Il fut un temps où j'aurais dit à mon éditeur : « Au fait j'ai filé un cd et un bouquin à un mec qui a fait une interview. » Mais, au mieux, j'aurais l'argent dans dix ans sur celui qu'elle m'aura volé sur mes droits d'auteur? Alors ce n'est peut être pas la peine !

Et il plaît ?

J'ai reçu mon premier prix littéraire ! C'était dans un lycée ! J'y suis vraiment allé pour faire du militantisme et leur dire que toute leur vie, on allait leur dire que le champ des possibles est très réduit alors que ce n'est pas vrai. On peut très bien, enfin moyennement bien, vivre d'une passion et en être très heureux.

Tu n'as pas été invité pour le Prix de Flore !?

Si ! Ne rigole pas, j'ai même failli l'avoir ! Avec un putsch en ma faveur parce que Beigbeder ne voulait pas me mettre dans la sélection. Je l'ai raté à deux voix près. Le truc a été lancé par Frédéric Taddeï qui a dit qu'il voterait pour moi. Beigbeder a dit que c'était pas possible car je n'étais pas dans la liste mais beaucoup d'autre ont suivi. Beigbeder a été un enculé là-dessus. Il a fait la remise du prix, sans citer mon nom, et il a eu cette phrase extraordinaire (qui a été filmée - qu'on ne dise pas que je raconte que des conneries) : « On avait le choix entre la déontologie ou pas. Hé bien, on ne l'a pas pris ! » Et tout le monde a applaudi !
Quand je dis dans mon spectacle qu'on peut tout faire à condition de ne pas tout dire, c'est exactement ça ! C'est à dire que si moi j'arrive derrière en disant que c'est dégueulasse, on va me dire que je suis aigri, que je devrais savoir perdre et que je prends la tête.

Au niveau de la distribution est des ventes ça se passe comment ?

Pas très bien. Mon éditeur en a officiellement tiré 6000, quand il s'agissait d'être sympa avec moi, et n'en a vendu que 1000 quand il s'est agi de payer mes droits d'auteur. Et quand la Librairie Libertaire de Paris essaye de le commander, on leur dit qu'il est en rupture de stock ! Fais le calcul toi-même ? Il doit bien y avoir un moment où elle m'a menti ! Le bouquin n'a pas eu la sortie qu'il mérite. Je pense qu'il est au-dessus de ce qui est paru lors de la rentrée littéraire. Ca touche pas tout le monde, ça j'en ai bien conscience. Qu'on achète Nicolas Rey je comprend, mais si on en a marre de la littérature de merde, mon bouquin est quand même plus alternatif et plus rentre-dedans.

Tu ne pense pas aussi que le fait d'avoir commencé par tourner dans les circuits alternatifs et d'appartenir à cette famille ne constitue pas finalement une ornière où tu te trouves bloqué et dont tu ne pourras peut-être jamais sortir ? Comme si, quelque part, tu avais choisi ton camp et que de ce fait ceux qui n'en font pas partie ne veulent pas de toi ?

J'y ai pensé. Dans ce sens, la sortie de mon bouquin était très importante pour moi en terme d'expérimentation. Ce fut ma première signature dans le vrai système et j'ai vraiment cru que jusque-là, je m'étais mal démerdé et que ça allait enfin changer puisque que j'acceptais de jouer le jeu. Finalement, ça n'a rien changé. Beigbeder quand il a reçu mon bouquin, il l'a reçu comme celui des autres.

Tu ne crois pas qu'il a lu ton bouquin avec un certain mépris, parce qu'il avait été écrit par un auteur anarchiste, donc ne faisant pas partie de la famille "rive gauche" ?

Non parce qu'il l'a reçu d'un éditeur très tendance qui lui fait partie de la famille.

Peut-être aussi qu'il la reçu comme un bouquin d'un éditeur tendance qui publie un auteur anarchiste ?

C'est le serpent qui se mort la queue !

Peut être que, comme je viens de te le dire, le fait que tu sois issu d'un milieu alternatif fait de toi quelqu'un de définitivement marqué.

Il est vrai que pour eux il y a le problème que je sois incontrôlable, car jouant avec d'autres règles. Quand Ardisson fait venir Titoff dans son émission, il sait très bien que ça ne risque pas de faire de vagues. Bafie a le droit de parole car, même s'il est toujours à la limite, il ne la dépassera pas? C'est un bon chien ! Quand Beigbeder me demande un article pour sa revue, que finalement il ne le publie pas, quelque part c'est un test. Il me demande de couper ça ou ça et moi je refuse. A partir de là, ils savent que je ne suis pas contrôlable. En fait, ils me proposent de venir jouer dans leur cour mais uniquement si je suis leurs règles. Et comme je refuse, ils me plombent.

Mais bon le temps joue pour moi. Ces mecs-là, maintenant que Ferré est mort, le trouvent génial alors que la plupart d'entre eux ne comprennent pas un mot de ce qu'il disait ! C'est dommage qu'il faille en arriver là. En plus, ils ne conserveront de tout ça que ce qui les intéressent. Mais je sais que je gagne toujours à la fin. D'ou le titre de mon bouquin !

Tu penses à monter un nouveau spectacle ?

Oui, il devrait être prêt depuis trois ans. Mais j'ai perdu deux ans à trouver un éditeur donc ça a pris du retard. Ca va s'appeler Crevez tous !


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Titre : TRISTAN EDERN VAQUETTE
Auteur(s) :
Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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Tristan Edern Vaquette - Une interview tirée des archives de La Spirale.

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