UN VERITABLE RAYON DE SOLEIL DE FRED ROMANO


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Une seconde nouvelle de Fred Romano, écrivain, journaliste et artiste multi-supports française émigrée à Barcelone, dans laquelle il est question d'amour, de zone irradiée et de mutations génétiques.

Son premier roman Le Film pornographique le moins cher du monde est sorti aux éditions Pauvert en février 2000.


Je les avais rencontrés par hasard, alors que je cherchais un sujet pour couvrir l'Accident. Ma carte de journaliste m'ouvrit bien des portes à cette occasion. Certains scientifiques que le silence de rigueur écœurait m'orientèrent sur l'hôpital militaire du Val-de-Grâce. J'attendais une entrevue avec le médecin-colonel, quand je les aperçus, me faisant des signes derrière la porte de verre. Le vieux écrivit un mot sur un papier, puis le colla à la vitre, tandis que la vieille s'agitait à ses côtés. MIRACLE, à gros bâtons maladroits. Le médecin-colonel claqua des talons dans mon dos, et je me retournai en sursaut. Il se présenta, puis désigna le couple, avec un clin d'oeil complice.

- Ils sont amusants, non? Si vous voulez, je peux vous arranger une entrevue.... Leur histoire est tout à fait symptomatique...

Le gradé m'assomma durant quelques heures de son jargon officiel. Ainsi que l'avait annoncé le Président de la République, la situation était sous contrôle. Des mesures exceptionnelles avaient été prises, et l'accès aux châteaux de la Loire était désormais interdit. Les touristes n'auraient cependant pas à s'en plaindre, puisque la reconstruction de ceux-ci, en Vendée, serait achevée pour l'été prochain, grâce aux fonds internationaux. Quant aux tests Geiger, ils démontraient l'innocuité totale des terres en dehors du périmètre de sécurité. Je soupirais. Comme à l'accoutumée, l'assoupissante logorrhée autorisée. Il me proposa alors de rencontrer le couple. Vivant illégalement dans la zone interdite, ils avaient été soumis à une forte dose de radiations. Cependant, leur organisme avait montré certaines traces d'adaptation à ce milieu hostile. Ce couple, cobaye par hasard, était précieux pour la science. Le gradé m'offrit de revêtir la combinaison de sécurité, puis me laissa seule avec eux. Ils s'appelaient Emile et Simone, et me racontèrent leur histoire. Elle me sembla si belle que je l'écrivis aussitôt. Mais le rédacteur en chef de mon magazine la refusa, prétendant que son aspect anecdotique ne rendait pas compte de la gravité de l'Accident. J'en fis donc, quelques années plus tard, cette nouvelle. Jamais je n'ai cependant cessé de penser à eux, à la profondeur de leur détresse, à leur courage, à leur amour invincible de la vie. Emile et Simone.

Se renversant sur la couverture de survie, il soupira d'aise, puis allongea le bras vers sa compagne. A son accoutumée, elle grogna, tentant de se défaire de son emprise. Mais Emile lui prit le menton entre les doigts et la força à le regarder. Un sourire d'enfant se lisait au fond de ses petits yeux gris dépourvus de cils. Simone releva la tête du nourrisson qu'elle enlaçait. Emile l'embrassa avec passion. Dieu! Qu'ils étaient heureux, nimbés des phosphorescences bleutées de la Loire. Ils virent passer, dans le cours des eaux sauvages, le dos énorme de l'un de ces silures géants, devenus si célèbres depuis l'Accident.

Emile ne put retenir un sourire. Ces poissons géants qui provoquaient l'horreur étaient pour lui et sa famille une bénédiction, qui leur permettait de survivre pendant au moins une semaine. L'Europe toute entière avait qualifié d' "accident du millénaire" la plus royale des aubaines. Lorsque la zone entre Tours et Angers avait été évacuée d'urgence, Emile le pochtron, habitué du Pont-Neuf, avait eu l'idée de génie de s'en rapprocher. Ce qu'il y découvrit dépassait -et de loin- ses délires les plus éthyliques.

Il y eut tout d'abord ces longs mois de printemps, durant lesquels il erra de palaces en demeures, de réfrigérateurs en entrepôts, dormant dans des canapés de cuir et mangeant du confit d'oie arrosé de Pomart au petit déjeuner. Dans son nouveau domaine, il jouissait d'une liberté absolue, sans craindre d'être ramassé par les brutaux services de la police ou de l'assainissement. Une étrange transformation s'opéra alors en lui.

Emile n'avait jamais connu d'autres animaux que les chiens galeux ou les rats gras à qui il disputait le contenu des poubelles parisiennes. Or, dans le périmètre de sécurité déserté par l'homme, la nature revenait à elle-même. Le premier matin où Emile aperçut le troupeau de biches broutant paisiblement l'herbe irradiée de la pelouse, il se leva comme magnétisé et, seulement enroulé dans l'un des rideaux du manoir, les rejoignit. Elles l'accueillirent paisiblement. Emile s'étendit sur le sol et les biches parfois l'effleuraient de leur museau tendre et humide. De toute son existence, il n'avait mémoire d'un bonheur aussi complet. Il bénit du plus profond de son âme l'énergie nucléaire qui lui avait ouvert les portes du Paradis Terrestre.

Cette vie idyllique se prolongea tout l'été. Ce fut avec les premiers frimas de l'automne qu'Emile commença à penser, lui qui toute sa vie n'avait fait que boire. Boire. Toutes les caves de la région lui étaient ouvertes. Mais il n'avait plus le coeur à se saouler des échos de sa seule ivresse. Les premiers silences de la nuit, chuchotant l'hiver au final des crépuscules rosés, lui firent prendre conscience de la nécessité d'organiser sa vie. Il tenta cependant de résister à cette pensée. Tant d'années à lutter contre la nécessité des contraintes, à refuser à se plier aux bases élémentaires de la société, avaient endurci son coeur. Mais un fait était certain. Il avait besoin de compagnie.

Parfois il se rendait jusqu'à la clôture de sécurité, et regardait de l'autre côté. Ca n'avait rien de spectaculaire. Les arbres là-bas aussi, se paraient des ors de l'automne. Comment savaient-ils qu'ici c'était dangereux et que deux mètres plus loin ce ne l'était plus? Emile de temps à autre apercevait une voiture dans le lointain et son coeur battait la chamade. Mais toujours le véhicule s'éloignait aussi rapidement qu'il était apparu.

Un beau jour, au cours de ces errances mélancoliques, il longeait la clôture tout en faisant rouler devant lui une bûche, quand celle-ci alla se ficher dans le grillage. Sous le choc, un pan s'en défit. Emile, stupéfait, s'approcha. C'était une porte, retenue par de petites attaches en fil de fer. Il remit soigneusement le dispositif en place, puis inspecta les alentours, à la recherche du poste d'observation idéal. S'il y avait une porte, c'est que quelqu'un devait entrer.

De longs jours il attendit. Souvent il s'endormait, mais, allant vérifier les traces auprès de la porte, il pouvait constater que quelqu'un était venu. Puis enfin il découvrit la cause de ces entrées clandestines. Dissimulé au coeur d'un fourré dense, se trouvait un jardin potager, admirablement entretenu. Les dernières tomates de la saison rougissaient encore sur les châssis, n'attendant que la cueillette. Emile se creusa une niche dans le corps du fourré, et attendit de nouveau.

Mais en vain, inexplicablement les tomates désertaient le jardin, sans qu'il en soit jamais alerté. Le mystérieux visiteur était aussi remarquablement silencieux. Emile se saisit, sentant ses chairs tressaillir. Il ne pouvait s'agir que d'une femme. Un désir animal le jeta au sol la bouche ouverte, il téta longuement le terreau humide. Ses sens affolés prenaient d'assaut son corps endolori, que de longues années d'alcool avaient plongé dans l'oubli de sa sève. Une femelle! Il mordit et griffa l'écorce des arbres, puis enfin chia entre les plants de tomates phosphorescentes, et laboura la terre, son corps tendu comme un arc électrique par cette douleur si plaisante. Retenir et enfin laisser aller. Il lui sembla que c'était la première fois. Il hennit au crépuscule, à la lune rousse montante dans le ciel blême, avant de s'endormir ivre de son désir, au beau milieu du potager ravagé.

Une volée de coups s'abattit sur lui. Emile se réveilla dans un grand cri de douleur, et piètrement rampa sur le sol, tentant d'esquiver. Mais son pantalon se défit de plus belle, et l'immobilisa, le cul à l'air et le sexe maculé de terre. Elle se figea alors, pantelante, indécise. C'était une ogresse, aux formes carrées et aux traits rustres, qui agitait en grognant une branche d'arbre. Emile, stupéfait, ne put s'empêcher de noter ce fourmillement au bas-ventre qui l'avait surpris la veille au soir. Son pénis rebelle était un tronc sans branches qui l'enracinait dans cette terre qu'il avait souillée. Il pesta contre lui-même. Mais déjà l'ogresse s'approchait. Elle s'abattit sur le sol et engloutit d'une seule bouchée son sexe boueux.

Leur passion née de la terre ne fit que s'exalter dans les remugles humides de l'automne. Avec les premiers gels, ils décidèrent de s'installer. Leur choix se porta sur un petit château aux tours chapeautées de toits pointus, en bordure du fleuve. Simone -c'était son nom- aimait à rêver le soir devant ses eaux bleutées. Elle ne parlait pas beaucoup. Emile avait cependant appris à interpréter ses grognements. Elle vivait dans un village voisin de la zone de sécurité. Ses yeux bridés, son air ahuri, ses manières maladroites l'avaient toujours désignée à la risée générale. Mais Simone avait beau être trisomique, elle n'en était pas pour autant sotte, et avait appris des avantages de l'imbécilité. Il n'en était pas un au village pour soupçonner que les fruits et légumes qu'elle vendait dans les marchés de la région provenaient de la zone de sécurité. Un journaliste anglais lui avait demandé le pourquoi de la phosphorescence de ses produits, et elle l'avait laissé répondre, ponctuant son discours de grognements comme autant d'encouragements.

Simone sortit alors de son soutien-gorge un pli de papier. Emile se pencha, émerveillé, sur la coupure du journal The Guardian, rédigé en une langue incompréhensible. "MILLENIUM ACCIDENT: French at risk. The security perimeter determined by French authorities may be under-estimated." clamait le gros titre, au-dessous duquel s'étalait une photo de Simone, radieuse devant son étal. Emile avec fougue renversa sa star sur le canapé de cuir, où il la fourragea violemment jusqu'à extinction des braises.

Tous deux ils allaient le soir jusqu'aux berges de la Loire, et elle dansait pour lui dans les lueurs bleutées, se débarrassant de ses frusques et de sa lourdeur, pour n'être plus qu'une naïade mythique baignée de l'aura du fleuve. A chaque instant, le désir renaissait de lui-même. Simone lui avoua n'avoir connu d'autre homme que lui, ceux qui jusque-là l'avaient renversée dans l'ombre des granges n'étaient que des porcs dont elle n'avait jamais vu le visage. Ses poétiques métaphores, ses grognements suggestifs bouleversaient Emile, et mettaient ses sens au délire. C'est ainsi que petit à petit Simone en vint à bredouiller des mots, puis des phrases.

Quelques mois plus tard elle lui annonça qu'elle était enceinte. Emile, bouche bée, la dévisagea interdit. Aussitôt froissée, elle prétendit vouloir retourner au village, où son imbécilité la protégerait des questions embarrassantes. Mais Emile la serra dans ses bras, en éclatant d'un rire nerveux. Jamais il n'aurait pu penser que le Ciel daigne lui réserver ce cadeau. Un enfant. Elle la mongolienne attendait un enfant de lui l'alcoolique dans le périmètre de la zone de sécurité. Il s'agenouilla à ses pieds et lui baisa les mains.

Emile dès lors se sentit investi d'une mission. Il se fit chevalier au service de la reine et du prince à venir, écumant la région pour ramener à son aimée les plats les plus fins. Mais celle-ci dédaignait la nourriture en conserve. Emile se procura alors un câble d'acier, un croc de boucher, une barre de fer et lui jura de ramener du poisson. Il étudia tout d'abord les moeurs de ses proies, et s'aperçut de leur préférence pour la laitue, qui de toutes les salades était celle qui brillait le plus la nuit. Il fallait voir les poissons géants se jeter sur le légume phosphorescent emporté par les eaux bleutées. Monter à bord de la petite barque le premier silure (un jeune exemplaire, d'à peine trois mètres) qu'il pêcha ne fut pas une mince affaire. Il dut détruire la tête monstrueuse de l'énorme poisson-chat à coups de barre de fer afin que celui-ci ne fasse pas verser son embarcation dans les eaux tumultueuses. Son courage fut récompensé par l'appétit que montra Simone à son retour, dévorant à pleines dents le rôti de silure, puis ensuite, dans le même élan enthousiaste, son propre sexe. Il aurait combattu Moby Dick elle-même pour plaire à sa reine trisomique.

Il construisit un chassis de bois et elle tissa une nasse de jonc. Ils s'installaient devant la cheminée avec le berceau, il touchait son ventre, et elle lui souriait. L'enfant viendrait avec le printemps.

L'accouchement s'était déroulé sans problèmes, un tiède soir de mai. Emile coupa consciencieusement le cordon ombilical, puis éleva dans le ciel bleu le nourrisson maculé qui hurlait sa joie de nouveau-né. Un garçon. Emile tremblait de tout son corps. Simone lui avait donné un fils. Ils le nommèrent Miracle, et le baptisèrent dans l'eau du fleuve, une cérémonie biblique, dénuée de toute mièvrerie. Miracle était né de la terre empoisonnée, du fleuve contaminé, de ses parents dégénérés. C'était un bel enfant souriant, de plus de trois kilos.

Plus d'une fois, Emile trouva Simone penchée sur le berceau, guettant le visage du bambin. Mais leur rejeton, qui grandissait à une allure stupéfiante, ne semblait pas affecté par les maux de ses parents. Simone s'inquiétait. Un enfant aussi beau et sain pourrait-il supporter leur laideur? Mais le grand rire d'Emile, la force de ses bras la rassuraient, puis la convainquirent qu'ils auraient toujours la force de surmonter les épreuves. Car à présent Miracle était là. Leur famille s'épanouissait dans un bonheur hors du commun. Emile songeait une fois de plus aux bienfaits du nucléaire, quand un bourdonnement lointain leur parvint. Simone s'agita, nerveuse.

Avant qu'ils aient pu réagir, l'hélicoptère était sur eux, et les aveuglait de ses phares. Simone, affolée, serrant son fils contre son sein, voulut s'échapper du halo de lumière vive. Elle ne dut la vie sauve qu'à la poigne d'Emile, qui la plaqua au sol, alors qu'à quelques mètres, la rafale faisait sauter de petits nuages de terre. Un groupe d'êtres armés, vêtus de scaphandres métalliques, descendit de l'engin qui s'était posé. Brutalement, ils forcèrent Emile et Simone à les suivre.

- Où les emmène-t-on? Demanda le pilote
- Au Val de Grâce... répondit celui qui était le chef.

Emile et Simone sont depuis devenus des objets de recherche. Ils ne peuvent pas sortir de leur prison de verre, mais ils ont tout de même le droit de se voir, et même de se toucher, toutefois en présence des médecins revêtus des combinaisons réglementaires. Emile et Simone font parfois l'amour sur les tables cliniques. Mais ce n'est plus la même chose. Simone, pour plus de sécurité, a été stérilisée, car les radiations ont atteint sa moelle épinière et provoqué des changements génétiques. Emile quant à lui est traité à la cortisone, et son corps n'est plus à la mesure de sa fougue. Mais on les nourrit bien et ils n'ont jamais froid.

Ils ne savent pas ce qu'il est advenu de leur fils, et m'ont chargée, moi l'écrivain de leur édifiante aventure, de faire passer ce message: si jamais vous croisez un Miracle qui brille la nuit, faites-lui savoir que ses parents l'aiment beaucoup et espèrent qu'un jour ils se retrouveront tous au Paradis Terrestre, entre Tours et Angers.

Fred Romano


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Titre : UN VERITABLE RAYON DE SOLEIL de Fred Romano
Auteur(s) :
Genre : Fiction
Copyrights : Fred Romano
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Un Véritable rayon de soleil - Une nouvelle de Fred Romano tirée des archives de La Spirale.

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