CHASSEUR DE BOTS DE FABRICE DEMURGER ET FRANçOIS-XAVIER BOFFY


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Chasseur de Bots se veut le premier roman interactif entièrement dédié aux gamers et à leur passion.

Fabrice Demurger et François-Xavier Boffy, ses deux auteurs, le décrivent comme un récit héroïque et universel qui se déroule dans le contexte d'un jeu vidéo en ligne et revendiquent une approche réaliste de ce thème en restant aussi proche que possible de l'expérience que peuvent avoir de nombreux joueurs sur le réseau.


Résumé : Au vu des scores qui s'étaient affichés pendant le chargement du jeu, la partie avait commencé depuis un bon moment lorsque le héros fit irruption sur le serveur. Nilstorm savait que toute arrivée tardive au sein d'une bataille ayant déjà atteint son rythme de croisière met le joueur en situation d'infériorité. Conscient de sa vulnérabilité, il ne soupçonnait cependant pas la grosse baffe qui l'attendait. Ayant malencontreusement, par le plus pur des hasards, atterri en plein champ de bataille, au beau milieu de quatre guerriers surarmés et survoltés, il fut instantanément salué et réduit en cendres par une foudroyante avalanche de missiles, sans même avoir l'ombre d'une chance d'esquisser le moindre mouvement.

45 SECONDES DE ROUTINE DANS L'ENFER D'UN QUAKE-LIKE

"Ouch !!! Les enfoirés ! Nilstorm desserra la machoire tout en grommelant. Hum... Pour l'échauffement, on verra une autre fois..."

Il appuya sur la touche de tir et se matérialisa dans une petite pièce d'eau, sorte d'alcôve rectangulaire, encastrée dans le grand rempart en pierres taillées, et donnant sur le jardin, qui justifiait son nom par la présence en son centre d'un bassin et d'une fontaine murale. D'emblée, il plongea au fond du réservoir pour ramasser une boite de grenades dont il connaissait l'emplacement. Trois secondes plus tard, Nilstorm pointa son nez à l'extérieur. Il n'y avait personne à l'horizon, son premier geste fut de se ruer au centre de la petite cour, en direction de la recharge de bouclier (une bleue, à 100 points) qui flottait à quelques centimètres du sol. Il quitta la pénombre et s'élança sur le parvis. Vaguement inquiet, car n'ayant en poche que son arme de base et quelques grenades, le joueur avait brièvement évalué la situation, puis échafaudé plusieurs itinéraires susceptibles de le conduire à un gros flingue. Pour l'heure, à vrai dire, à la moindre altercation, il ne donnait pas cher de sa peau. Quelque part, forcément pas très loin, dans ce mouchoir de poche qui tient lieu d'arène, six autres furieux, manifestement de vieux inconditionnels du bazooka, s'en donnent à coeur joie, bondissant comme des démons et s'entre-déchirant dans la plus totale jubilation, sous une pluie harcelante de roquettes, dont l'écho parvenait sans peine jusqu'aux oreilles de Nilstorm. Ce bouclier ne constituait pas le bonus le mieux approprié avec lequel il pourrait rejoindre dignement la mêlée, mais grâce à sa longue expérience de guerrier, il savait qu'il ne fallait pas négliger un tel accessoire.

À mi parcours, tandis qu'il s'approchait à grandes enjambées de l'objet tout en jetant un coup d'oeil sur la droite, vers le grand portail qui donne sur la cour principale, le profil d'un gladiateur se découpa brusquement dans l'embrasure. Ce coin de la terrasse était dans la pénombre, mais le joueur identifia instantanément le type d'arme que brandissait son adversaire : une mitrailleuse lourde. Alerte ! Gros danger en vue ! Tant pis pour l'armure, il bifurqua à 90 degrés et fonça tout droit sur le premier abri qui se présentait à lui, en l'occurrence, un tunnel bas de plafond, assez faiblement éclairé. Déjà, l'autre, instinctivement, envoyait la purée. Nilstorm n'était plus qu'à deux ou trois mètres de l'entrée du couloir, il exécuta un grand saut en avant, grâce auquel il s'extirpa in extremis de la trajectoire d'une rafale de clous brûlants, qui finit lamentablement sa course sur la paroi du tunnel, en produisant une nuée crépitante d'éclats de roche.

La galerie formait un coude peu après, offrant au joueur en fuite un refuge temporaire. Nilstorm eut le raisonnement suivant : à moins qu'il ne soit cruellement blessé et en priorité à la recherche d'un bonus de santé, le type s'est très probablement jeté à sa poursuite. Devant lui, une longue portion de tunnel, sans le moindre obstacle pour se mettre à couvert. Pas terrible. Il y a bien un fusil à plasma, tout au bout du couloir, en haut des escaliers menant au large balcon de la tour fortifiée qui domine la cour principale. Avec un peu de chance, il pouvait atteindre l'arme et riposter. Mais son poursuivant avait certainement fait le même calcul que lui. Dans la cour, lorsque Nilstorm était complètement exposé à l'éclairage de la pleine lune, l'autre avait probablement tout de suite noté l'absence d'une arme véritablement dissuasive entre ses mains. Le héros stoppa net et fit brusquement demi-tour. Faisant face à l'angle du couloir qu'il venait de franchir, tout en reculant de quelques enjambées, il arma une grenade, attendit quelques fractions de secondes, et, se fiant au bruit des pas du guerrier, lança le bras approximativement à l'horizontale. Après une chute en légère courbe, le petit engin de mort ricocha sur le sol. Au même moment, l'ass aillant jaillit dans le champ. Il était en plein dans l'axe et n'eut même pas le temps de ne serait- ce que songer à appuyer sur la gâchette. La grenade, au deuxième rebond, lui faucha les jambes et explosa instantanément. Des lambeaux de chair volèrent aux quatre coins du couloir.

"Tiens ! Mange tes dents !"

Nilstorm exultait, son perso poussa un bref cri de guerre en brandissant le poing. C'est le genre de coup qui réussit une fois sur dix. Si le gladiateur avait marqué la moindre pause avant de s'engager dans la seconde partie du couloir, s'il n'était pas resté au beau milieu de l'allée, il aurait facilement pu battre promptement en retraite, ou faire un écart et franchir l'obstacle sans subir le moindre dégât. Mais il avait présumé un peu trop vite de la passivité de sa proie. Résultat, au centre d'une mare de sang qui constituait la plus grosse trace de son ancien propriétaire, la mitrailleuse tendait les bras à Nilstorm. Bien évidemment, il s'en empara aussitôt.

Les affaires se présentent pas trop mal, songea-t-il. Un adversaire humilié par un bon vieux kill à la grenade à main (c'est toujours très râlant de se faire piéger par un procédé aussi archaïque et aussi aléatoire), la récompense bien concrète que représentait cette mitrailleuse rotative dont le chargeur est presque plein, un niveau de santé encore intact, bref, il y a de quoi être optimiste pour la suite des événements.

Du moins, c'est ce qu'il croyait.

Alors qu'il faisait volte-face, s'apprêtant à ressortir dans la cour, histoire de récupérer le bouclier bleu, un violent souffle le projeta en arrière, lui arrachant la tête et les membres supérieurs, tandis que le reste de sa carcasse exécutait une grotesque pirouette avant de choir lamentablement, telle une marionnette disloquée. Un autre guerrier, vraisemblablement sur les talons de la fraîche victime de Nilstorm, avait surgi à l'entrée du couloir et ouvert le feu au bazooka. Imparable, à cette distance. Le joueur avait eu juste le temps d'entr'apercevoir, à la limite de son champ de vision, la roquette en plein vol. Curieusement, alors que cette apparition avait frôlé le subliminal, sa rétine avait saisi une image très nette du projectile à ailettes. Représenté sous la forme d'un imposant objet 3D, celui-ci était sur le point de s'écraser et de libérer toute sa puissance explosive contre le mur, à moins de deux mètres de Nilstorm.

"B....l de M...e !!!" pesta le joueur, le coeur bondissant, alors que l'image de la roquette refusait de se laisser chasser de son cerveau, malgré la confusion ambiante et un sentiment de colère mêlé de frustration naissant.

Après avoir décrit quelques roulés-boulés, la tête de son perso, les yeux toujours grands ouverts, avait fini sa course par une sanguinolente glissade sur l'oreille droite, le regard tourné vers l'arrière. Notre héros, avec un point de vue en contre-plongée assez peu habituel, eut le loisir de contempler son agresseur, un cyberpunk massif, aux bras nus couverts de tatouages, avec une crête métallique et un plastron de hockeyeur hérissé de clous, qui, enjambant les restes fumants en poussant un ricanement lugubre, s'enfonça dans le couloir.
"Allez !!! Magne-toi !!!" Nilstorm, d'un index agacé, meublait la brève interruption de l'image qui précède son retour dans la partie en écrasant - tout à fait inutilement - la touche de tir, avec de multiples pressions. Ce laps de temps n'excède jamais plus de deux ou trois secondes, mais Nilstorm s'en prenait quand même à la lenteur du chargement.

Il entra à nouveau dans le jeu, à une extrémité de la cour principale du niveau. Cette zone ouverte de grande dimension a été conçue pour être le passage de prédilection des joueurs. Elle recèle quelques bonus de santé et d'artillerie fort intéressants, dont les deux armes fétiches de la plupart des joueurs, à savoir le lance-roquettes et le fusil--harpon (une longue carabine équipée d'une lunette de visée, au look assez peu réaliste, mais ultra redoutable entre les mains d'un expert). Le lieu, qui constitue habituellement le théâtre de la plupart des empoignades, se présente comme un grand jardin arboré savamment agencé. Le Level Designer, en partant d'une forme d'arène, s'est inspiré de règles esthétiques et techniques paysagères d'une rigoureuse symétrie pour ériger, au beau milieu de l'endroit, dans une cuvette de profondeur modeste, un labyrinthe à double entrée, composé de haies bien évidemment parfaitement taillées, et desservi par plusieurs larges escaliers. Sur le plan du gameplay, le truc un peu spécial de l'endroit qui rend ce tableau particulièrement fun, c'est que le lance-roquettes et le fusil-harpon sont tous deux exhibés sur un socle en pierre, au centre exact du labyrinthe. L'accès à ces appâts de choix s'avère donc assez problématique, vu la distance à parcourir et la totale exposition aux tirs ennemis (les buissons sont complètement perméables aux projectiles et juste assez hauts pour qu'on ne puisse pas les franchir d'un saut).

Le héros, face au jardin, vit immédiatement le guerrier qui, en contrebas, lui tournait le dos et courait en direction de l'entrée du labyrinthe. Comme le témoignait le logo aux initiales du jeu, peint à l'arrière de son gilet de protection, c'était un bot. " Une proie facile " pensa Nilstorm. Les bots, bien que pourvus eux aussi d'un système de points d'expérience, ont été bridés par les programmeurs de manière à ce qu'ils ne puissent pas acquérir une puissance supérieure à celle du commun des joueurs. En vieux brisquard du Shoot 3D qu'il était, Nilstorm possédait un niveau largement au dessus de la moyenne et n'allait pas se laisser impressionner par un bot. De sa position, le joueur avait le choix. Soit il emboîtait le pas du bot, afin de s'approcher suffisamment près pour lui régler son compte, en trois ou quatre tirs du flingue de base, éventuellement en visant à travers les haies. Soit il s'engageait dans la seconde entrée, toute proche de lui, bénéficiant d'une avance qui lui permettrait d'atteindre l'emplacement du lance-roquettes avant l'autre. Suivant une impulsion, le joueur opta pour la première solution. Nilstorm mit à profit les méandres du dédale, il parvint à deux reprises à blesser et ralentir sérieusement le gladiateur programmé à travers le feuillage. Ils n'étaient plus séparés que de quelques mètres, un dernier pruneau bien placé devrait lui régler son compte. Nilstorm visa la tête et fit feu. Manqué ! Le bot a bifurqué au moment même et il ne lui reste plus qu'un bout de ligne droite à parcourir pour atteindre le lance-roquettes. Le joueur piqua un sprint, gardant espoir d'intercepter son adversaire d'une balle dans le dos. Mais il surgit trop tard. Le bot avait ramassé l'arme et fait demi-tour, Nilstorm, en plein dans le sillage du missile, fut illico réduit à l'état d'éclaboussure. Sentant monter en lui une irrépressible poussée de rage, il parcourut en diagonale l'écran de ses statistiques.

"Ça commence à bien faire, cette histoire ! En trente secondes, ça fait trois fois que je me fais exploser la tronche !! Non mais, c'est quoi ce cirque ???"

L'éblouissement provoqué par l'éclair de téléportation qui précède l'apparition du joueur dans l'arène ne s'était pas encore totalement dissipé, mais Nilstorm avait déjà reconnu les lieux. Il était sur le balcon au sommet de la tour qui domine le grand jardin, avec au premier plan le fusil à plasma, bien en évidence, au centre du perron. Il pensa aussitôt au cyberpunk qui, quelques instants plus tôt, dans le tunnel, avait pris la direction des escaliers. " À tous les coups, le gus a fait le détour par la petite salle secrète où sont stockées les munitions pour le lance-roquettes, pensa le joueur. Et logiquement, il va rappliquer sous peu. " Les quelques dizaines de marches étroites, en colimaçon, de surcroît assez raides, lui donnait, estima-t-il, deux à trois secondes de répit. Mais avant tout, elles mettaient le punk dans une position d'infériorité évidente.

"Yeah ! !"

Le joueur n'allait pas passer à côté de cette excellente occasion de lui faire passer au plus vite le goût de sa toute récente victoire, au gros primate hirsute. Il s'empressa de ramasser le fusil et de s'en équiper. Tournant les talons, il s'arrêta sur le seuil des escaliers, la mire pointée en contrebas et tendit l'oreille, le coeur battant, tout en retenant son souffle. Lorsque l'autre apparut, Nilstorm ouvrit instantanément le feu et balaya tout le champ à hauteur de ceinture. Le fusil, doté d'une fréquence de tir presque aussi soutenue que celle de la mitrailleuse rotative, expulsa une longue salve de boules de plasma qui, se propageant dans tout l'espace vital du cyberpunk, explosèrent au premier contact, sur les marches, sur le mur et sur le guerrier lui-même. Manifestement, ce dernier avait récupéré le bouclier bleu, tout à l'heure, lors de son passage dans le petit jardin. Le cumul des dégâts directs et indirects entama sérieusement son capital de points d'armure et de points de vie, mais il avait encore suffisamment d'énergie pour tenter de sauver sa peau. Toujours sur sa lancée, quelque peu gêné par les volumineuses boules de plasma qui remplissaient son champ de vision, il tira une roquette au jugé. Cependant, Nilstorm avait accompagné sa première rafale d'un strafe (déplacement latéral) sur le côté droit. L'ogive frôla ce dernier et s'écrasa sur le plafond, à plusieurs mè tres de lui, sans aucun résultat. Le cyberpunk, réalisant qu'il était en fâcheuse posture, bondit pour franchir les dernières marches, tout en gardant le doigt appuyé sur la touche de tir, de manière à faire feu dès la fin du rechargement de son arme. Il rectifia approximativement sa visée et lâcha un deuxième projectile, en direction du mur le plus proche de sa cible. Nilstorm, grâce à sa bonne connaissance de la cadence du lance-roquettes, anticipa sans peine la deuxième roquette. Juste avant l'impact, il strafa contre le mur opposé et, afin de s'éloigner au plus vite du rayon d'action de l'explosion, d'une puissante détente, il plongea sur son adversaire. Il est intéressant de noter que ce dernier geste avait en partie été insufflé par une soudaine bouffée d'héroïsme hargneux, presque inconsciente de la part du joueur, mais aux intentions très claires : jouer les prédateurs et intimider le gibier.

"Banzaï !!!"

À bout portant, alors que ses pieds n'avaient même pas encore repris contact avec le sol, il remit une deuxième couche, en plein dans la poire du cyberpunk qui n'avait pas atteint le perron. La rafale défonça le guerrier au niveau du poitrail, séparant dans un nuage de sang la tête du plastron bardé de clous. Le corps disloqué bascula en arrière, pour échouer sur le dos, quelques marches plus bas. Nilstorm contrôla rapidement son niveau d'énergie, tout en ramassant le bazooka. Son compteur affichait 62 points de vie et il se rappela que les batteries de son bouclier étaient toujours à plat, ce qui l'incita à ne pas s'attarder davantage sur son succès. Pas la peine de compter sur le bouclier bleu, pensa le joueur, c'est le plus près, mais il ne réapparaîtra pas avant plusieurs dizaines de secondes. Bon. Allons voir ce qui se passe dans la grande cour.

A suivre...


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A propos de cet article


Titre : CHASSEUR DE BOTS de Fabrice Demurger et François-Xavier Boffy
Auteur(s) :
Genre : Fiction
Copyrights : © 2001 www.chasseurdebots.com - Tous droits réservés
Date de mise en ligne :

Présentation

Chasseur de bots - Une nouvelle de Fabrice Demurger et François-Xavier Boffy tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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