UN JOUR J’AI RÊVÉ DE FRED ROMANO


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Ecrivain, journaliste et agitatrice multifonctions émigrée à Barcelone, Fred Romano nous a envoyé ce petit texte saignant et scato en guise de réaction aux événements du 11 septembre.

Et nous sommes ravis de vous proposer cet étrange objet littéraire dans lequel des hippopotames et des petits poissons s'ébattent en compagnie de Sylvester Stallone, de quelques trusts agroalimentaires et d'une orgie mathématique de binômes.


Tout ne s’était pas déroulé exactement comme nous l’avions souhaité dans notre enfance, imbibés du caca honteux de nos parents, qui avaient survécu à deux guerres mondiales et autres atrocités civiles. Ils avaient du payer le prix, en comptant de rêves piétinés, humiliés ou tout simplement fusillés, et en avaient eu une chiasse constante sous laquelle ils avaient enfoui leur progéniture, afin de la protéger de leur propre honte. Dans ce monde de merde charpenté d’excellentes raisons – qui impliquaient la mort ou l’aliénation de centaines de milliers voire de millions d’Autres, marqués au coin de l’altération grâce à ce A majuscule -, nous avions fermenté et grandi, nous nourrissant des cadavres des Autres et des restes en décomposition de nos parents, des rêves oubliés et piétinés et déchiquetés, mais qui n’en faisaient pas moins un excellent fumier. Nos parents avaient voulu croire à « l’après-guerre », parce qu’ils avaient vu « l’avant-guerre » sombrer dans l’oubli et la honte que l’on réservait habituellement aux vieillards incontinents. Ils ne songeaient qu’à nous protéger, nous leurs enfants, de la désolation des utopies, contre lesquelles ils luttaient si farouchement. Mais nous avions pris goût à leur merde secrète, qu’ils expulsaient si violemment à la superficie du marécage fétide où nous croissions à toute allure, tels des végétaux délétères, et toute la colique de leurs illusions était remontée depuis le fond de la raison – en décomposition -. Nos parents ne l’ignoraient pas tout à fait, mais ils pensaient pour notre bien et parvinrent ainsi à se persuader que les centrales nucléaires, les industries pétrochimiques, les trusts agro-alimentaires, Armstrong marchant sur la lune, l’Economie comme science exacte et enfin et surtout la Télévision, nous protégeraient des mirages qui les avaient engendrés. Ainsi emmerdés de tous côtés, nous, la progéniture coprophage, avions développé une constipation sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Nous bouffions à pleines dents le sacro-saint excrément, sans croire à rien et sans chier la plus petite boulette. Un progrès significatif dans l’histoire de la Philosophie, une autre activité vouée à la Putréfaction depuis l’ignoble clarté des textes de Heidegger, l’une des causes de la chiasse ininterrompue de nos parents, qui avaient trahi jusqu’à leurs anus à force de remords.

Notre génération eut le privilège de se faire imploser les entrailles. Beaucoup d’entre nous succombèrent, mais certains parvinrent à s’adapter et survécurent à tous les espoirs déçus par la distension phénoménale de leur tripe, ce qui les amena à un mode de vie semi-amphibie. Il s’agissait là indubitablement de la première grande victoire de notre génération sur le caca honteux de nos parents. Nous étions alors d’impotents hippopotames, gras, le cuir épais, au point de ne jamais sentir les morsures des parasites, et nous flottions le ventre plein, plongés dans une transe aquatique, tous orifices grand ouverts en une immobilité extatique. De minuscules poissons se frayaient le passage au risque de leur vie et nous les hippopotames constipés, les laissions généreusement picorer jusque dans nos intestins nos fécès de pierre, et cela nous soulageait infiniment. Nous vivions dans une symbiose avec les petits poissons, conscients cependant de notre supériorité de volume sur ceux-ci. Beaucoup de ces pathétiques Autres mourraient, dans leur angoisse désespérée, dans le transcendantal désir de merde que nous leur avions insufflé en plongeant nos tripes pleines et dures dans le marécage de la raison. Mais les petits poissons se reproduisaient si vite qu’il n’y avait pas à craindre pour cette espèce si serviable. Nous, les hippopotames, en étions venus à penser que la mort rapide était inscrite dans leur extrême fragilité, aussi n’éprouvions-nous aucun complexe à refermer parfois nos anus sur leurs délicates branchies. Il faut dire que la population des petits poissons s’était considérablement agrandie. Nous ne déféquions plus et par conséquent la superficie du marécage s’était dégagée, permettant ainsi la Vie, cette euphorie de minuscules Autres remuant notre merde au creux de nos intestins. Nous n’étions alors ni tout à fait hippopotames ni tout à fait petits poissons, mais un monstrueux hybride multicéphale et indissociable, avec de surcroît tous les avantages moraux de la constipation, sornettes et colombins, refrains humanitaires et couplets humanistes, « oui, nous sommes égaux entre espèces –bien que nous prenions plus de place-», et dans notre immense générosité, ou plus exactement au creux de nos intestins, nous incluions les Autres défavorisés. Ce qui représentait une autre grande victoire sur le caca honteux de nos parents, qui, nous le savions à présent, n’auraient jamais toléré que les petits poissons se glissent dans leurs intestins et bouffent la merde qu’ils réservaient à leurs enfants. Notre société avait évolué, c’était incontestable.

Nous gisions dans le marécage de la raison, les tripes pleines de petits poissons frétillants et les yeux morts d’extase, et nous n’avons pas vu toute l’immense avidité de chiasse de notre propre progéniture. Nos enfants ne voulaient plus rester immobiles le ventre pesant et, pas plus que nos parents, ils ne désiraient partager avec les Autres, les petits poissons. Nos enfants n’aspiraient qu’à couvrir de merde toute la surface du marécage, parce qu’ils avaient déjà survécu à Three Miles Island et Tchernobyl et l’Amococadis et Seveso et Toulouse et Bhopal et l’Encéphalopathie Spongiforme Transmissible et le Sida et les écoles d’amiante et les universités radioactives, en bref toutes les conséquences réjouissantes de l’après-guerre, et ils avaient appris, même si beaucoup d’entre eux succombèrent, décimés par des maladies inédites apparues à point nommé comme solution miracle aux problèmes de surpopulation. Nos enfants ne voulaient pas donner à manger aux poissons, déjà que leurs réserves de graisse s’amenuisaient, ils ne désiraient que déféquer de l’OPA, du stock market, des micro-ondes et de la rentabilité, du Sylvester Stallone et des extasy, de la House Music et du déodorant antibactériologique à bille, du MTV, du DVD et du HTTP en chapelet, en bref tout ce qui se consommait et pouvait se chier très rapidement, une sorte de mélange détonnant de romantisme du laxatif et de suicide collectif. Pendant ce temps, nous les hippopotames gonflés à en imploser d’après-guerre, avions été relégués à la condition d’Autres, ce qui d’une certaine manière nous avait rapproché plus encore des petits poissons. Afin de communiquer entre nous, nous en étions venus à établir un langage très simple et très pratique, sans aucune syntaxe et n’admettant qu’un binôme de mots : « oui » ou « non », « vrai » ou « faux », « blanc » ou « noir », « 0 » ou « 1 ». Un langage pour partisans du moindre effort, qui permettait même de communiquer avec les petits poissons afin de les inciter à continuer à s’empoisonner de nos restes somptueux, ce qui, il faut bien l’avouer, nous soulageait infiniment.

Cependant, tout ne s’est pas déroulé exactement comme nous l’avions souhaité, ni même imaginé. Car le langage simplet pour parler aux petits poissons serviables décida brusquement de lui-même de s’organiser comme ça lui chantait, en un monde qui fut dit virtuel et dont la principale vertu était de rendre encore plus réel notre univers de merde, qui se réduisait lui aussi à un couple : « dehors » ou « dedans ». Nous bramions de délices extatiques dans l’orgie mathématique des binômes qui se multipliaient en un infini jeu de miroirs, un dangereux abyme où nous avions transposé l’essentiel de nos activités. Dans cet espace qui n’existait pas, nous copulions entre cultures, des actes extrêmement lents et voluptueux qui suçaient toute notre sève dans cette grande orgie binaire, dans cette éjaculation ininterrompue de l’inexistence, cette odieuse parodie de conscience à laquelle nous nous livrions, nous les hippopotames les plus civilisés de l’histoire de l’humanité, vautrés dans la monumentale indécence de nos idées reçues…

Mon téléphone mobile sonne avec insistance dans la chambre obscure. J’ouvre les yeux avec difficulté, encore secouée par ce rêve absurde. Manuel dort à mes côtés. Quelle heure peut-il bien être ? Je décroche enfin et Luis Miguel me lance, fébrile :

- Alors, tu as vu ?

- Quoi ?

- Tu n’as pas la télé, sans blague ?!

- Non. Mais que se passe-t-il ? Excuse-moi, je faisais la sieste et j’ai eu un cauchemar je crois.

- Tu ne crois pas si bien dire. Deux avions se sont écrasés contre les Tours Jumelles du World Trade Center à New York et les ont totalement détruites. Un autre avion s’est écrasé sur le Pentagone, à Washington. On parle d’attentat terroriste. Tu peux venir à la radio pour en parler ?

- … d’accord…

Je suis restée un long moment en silence dans l’obscurité et j’ai compris qu’il était temps de se réveiller.

Fred Romano
11/10/2001


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Titre : UN JOUR J’AI RÊVÉ de Fred Romano
Auteur(s) :
Genre : Fiction
Copyrights : Fred Romano
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Un Jour j'ai rêvé - Une nouvelle de Fred Romano tirée des archives de La Spirale.

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