LAURENT COURAU « KICHIGAI, SEULS LES FOUS SURVIVRONT ! »


Enregistrement : Novembre 2008

« Tout avait commencé quelques semaines auparavant, par un cas de combustion spontanée devant le Théâtre National Populaire… »

Chaos social, magie sombre et révélations alchimiques, une immersion dans les derniers soubresauts d'un Occident en déroute. Toute ressemblance avec des situations réelles et/ou avec des personnes existantes ou ayant existés ne saurait être fortuite.

KiCHIGAI - Seuls les fous survivront ! - Une courte nouvelle de Laurent Courau, écrite en novembre 2007 dans le cadre d'une retraite à St-Romain-au-Mont-d'Or et publiée dans Abode of Chaos' Spirit, le troisième opus consacré à la Demeure du Chaos.


Détails de peintures de Cornelis Saftleven (1607-1681)



Tout avait commencé quelques semaines auparavant, par un cas de combustion spontanée devant le Théâtre National Populaire…

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Là-haut, dans les airs, sur les flancs de la cathédrale Saint-Jean, à l’épicentre du vieux Lyon alchimique, une gargouille ricane à la vue des humains qui gesticulent dans la lueur rougeâtre du soleil couchant. Leurs ombres s’étirent démesurément, déjà spectrales, sur les pavés de roche volcanique. Au loin, des colonnes d’une fumée noire, graisseuse, s’élèvent des hauteurs de la Croix Rousse. Les incendies ne décélèrent pas depuis trois jours. L’atmosphère suinte. On assiste sur les bords du Rhône à une multiplication des scènes d’hystérie. Des septuagénaires aux yeux révulsés par une extase impie hurlent comme des possédés à la lueur des braseros. Ridés, exsangues, squelettiques, les vieillards s’arrachent les cheveux par poignées, se déchirent le visage jusqu’au sang. Une fillette les observe d’un air impénétrable, dissimulée derrière sa tignasse pouilleuse. Un sourire l’illumine, sa courte jupe blanche ondule au gré du vent tandis que des larmes de joie coulent sur son visage émacié. À intervalles réguliers, un corps épuisé, déformé par l’âge, roule jusque dans l’eau boueuse avant de dériver et de sombrer dans les profondeurs du fleuve.

Dans toute la ville, les luminaires sont hors d’usage, imposant de facto un couvre-feu ténébreux. Effrayée par un brusque déferlement de sirènes, une colonie de pigeons grisâtres se réfugie à tire d’ailes sur les hauteurs environnant l’hôtel de ville. Éclats des phares, reflets fugitifs sur la chaussée détrempée, un cortège d’ambulances traverse bruyamment l’esplanade, prêt à déverser sa cargaison de blessés devant l’entrée principale de l’Hôtel-Dieu. Les émeutes de la périphérie sud-est génèrent leur lot quotidien d’estropiés. Autant de promesses d’amputations sanglantes pour les équipes des blocs opératoires qui croulent sous la demande depuis plusieurs mois. L’incinérateur de l’hôpital tourne en surrégime. Reconnaissables entre mille à leurs cornettes noires, les sœurs de la Sainte Mort dirigent les infirmiers qui s’affairent au-dessus des brancards. L’une d’elles se saisit d’un balai qu’elle agite avec véhémence pour repousser une horde de rats appâtés par l’odeur des plaies putrescentes.

Chaque jour, des foules plus importantes s’agglutinent dans les rues engorgées de Saint Romain en Mont d’Or avec l’espoir d’approcher l’enceinte de la Demeure du Chaos. La rumeur populaire relayée par les rares médias encore opérationnels prête au domaine des propriétés miraculeuses, les plus exaltés allant jusqu’à en faire le siège d’un renouveau christique. Vingt-quatre heures plus tôt, un prédicateur s’est immolé par le feu sur un tas de poubelles. L’odeur de sa chair calcinée flotte encore dans les rues du village, mélangée aux effluves douceâtres de kérosène incrustés dans le plastique des conteneurs fondus. Un gamin se balance comme endormi, contre un parapet. Un filet de bave coule sans discontinuer sur son justaucorps. Ses yeux éteints au regard vide, débile, papillonnent sans but. Impassible, la foule le contourne, sans lui accorder la moindre attention. Les esprits sont ailleurs, anxieux, concentrés dans l’attente d’un signe. On se pousse, on se bouscule. Des corps tombent sous la pression, s’écrasent contre les grilles et disparaissent, aussitôt ensevelis. Instantanés de faciès piétinés, déformés par la douleur. La tension croît, une clameur enfle. « La Source ! Pitié, par pitié, laissez-nous accéder à la Source ! Nous voulons l’Eau, laissez-nous accéder à l’Eau Sacrée  ! » Menée par un géant, une équipe cagoulée repousse les téméraires qui tentent de franchir les murs. À dix-huit heures cinquante-cinq, une pluie de cendres anthracite s’abat doucement sur le site. Les particules flottent, menaçantes dans leur mollesse.

À dix-neuf heures précises, une silhouette sombre se découpe sur la plateforme faîtière éclairée au néon industriel. Deux dogues colossaux conduits par deux succubes vêtues de cuir noir l’entourent, la disposition de leur quintette formant un pentagramme parfait. L’excitation est à son comble. Transports chaotiques, scènes de transe, ruts. Une jeune femme déchire ses vêtements pour s’offrir à son entourage immédiat. Le geste provoque une orgie impromptue. On frôle l’émeute. Là-haut, l’un des molosses hurle, comme pour exiger le silence. Tous s’interrompent. Les hommes obéissent à la Bête. De l’index et du majeur, l’Alchimiste désigne calmement l’éther où trône l’étoile du berger. L’assistance s’interroge sur la signification de ce geste. Quelques instants passent, un éclair traverse la voûte céleste, suivi d’une boule de feu qui éclaire d’un soleil brutal et crépusculaire l’agglomération lyonnaise. Un Airbus A380, le plus gros avion civil jamais conçu et le troisième plus gros avion de l'histoire de l’aviation, vient d’exploser, percuté par un missile sol-sol guidé aux infrarouges. L’onde de choc bouscule toutes les créatures vivantes présentes sur son passage. Au milieu de la multitude agglomérée devant les grilles, une mère de famille vomit par longs jets une bile écarlate et pâteuse, sans pour autant relâcher son étreinte sur ses deux enfants. Ses déjections tapissent le sol à leurs pieds. Ils fixent avec terreur le bâtiment qui se met à vibrer. Les visages blafards peints à même la pierre sur les murs carbonisés prennent un relief inattendu. Leurs orbites vides saignent. Ils s’illuminent, s‘incarnent dans la réalité consensuelle et entonnent un cantique désaccordé. Blasphématoire, la litanie monte dans la nuit, reprise avec solennité par la cohorte de damnés massés sur le bitume.

Une transe funèbre gagne l’assemblée. Elle ondule au rythme de la mélopée, la transmutation s’opère. Et aux premières lueurs de l’aube, un monde nouveau accouche, humide et souillé, de l’entrecuisse béant du néant.

Laurent Courau

* Kichigai signifie « fou » en japonais. Le mot est composé de « ki » qui signifie « esprit » et de « chigai » qui signifie « différent ». Littéralement : une personne qui pense différemment est folle.


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A propos de cet article


Titre : LAURENT COURAU « KICHIGAI, SEULS LES FOUS SURVIVRONT ! »
Auteur(s) :
Genre : Fiction
Copyrights : Laurent Courau - 2007
Date de mise en ligne :

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KiCHIGAI - Seuls les fous survivront ! - Une courte nouvelle de Laurent Courau publiée dans Abode of Chaos' Spirit

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