JEAN-DOMINIQUE LECCIA « CHECKPOINT PIGALLE »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Quarante-huit de garde aux urgences psychiatriques de l'hôpital Lariboisière pour une plongée dans les sous-méandres urbains et leurs populations neuro-modifiées. Une nouvelle de Jean-Dominique Leccia inspirée de ses expériences en milieu hospitalier, à l'époque où il officiait à Paris dans les années 1980.

Jean-Dominique Leccia est psychiatre et professeur adjoint au département de psychiatrie de l’Université McGill de Montréal. Il a déjà contribué à LaSpirale.org avec un article sur la fragilisation du territoire nord américain et la psychose spatiale générée par les événements du 11 septembre.


17:35. Remontée du boulevard Sébastopol, très animé en cette veille de fête. La ville froide brille sous la pluie: circulation lente, trottoirs encombrés, consommateurs fébriles. Cap sur l’hôpital Lariboisière et son urgence récemment reconstruite en sous-sol afin de préserver l'architecture historique du « Versailles du pauvre », en surface. Pendant 48 heures, sur cette nouvelle frontière urbaine, je vais être affecté aux urgences mentales de Paris, version Alphaville. Un point de service pour les recalés du Noël à venir.

Après avoir complété mon kit de survie à la gare du Nord, lames de rasoir, dentifrice, et journaux, je m’enfonce dans le bunker rutilant neuf où, précédées du halo de leurs gyrophares, ambulances et voitures de police accèdent directement via des rampes bétonnées. De leur côté, les piétons, ces éternels suspects de l'urgence, doivent emprunter ascenseurs, galeries et labyrinthes fléchés afin d’atteindre l'interlocuteur souhaité. Arrêt au deuxième sous-sol, coursive de droite jusqu’à ma cabine. 18:02. Le téléphone sonne.

Une vieille dame est annoncée, précédée de rumeurs alarmantes. On ne sait pas très bien si elle a jeté son argent par la fenêtre ou si elle a voulu se défenestrer. Visage usé, expressif, présence volubile : « J’ai mal nulle part, me dit-elle, immédiatement. C’est la concierge qui a appelé la police. Moi, vouloir me tuer, c’est ridicule ! J’ai une peur bleue de la mort. Vous, je suis contente de vous voir, au moins ça me fait quelqu’un à qui parler. Je n’ai rien jeté par la fenêtre. J’arrosais mon balcon, c’est tout. »

Comme dans une toile de Magritte, les murs du bureau aveugle en troisième sous-sol soudain s’entrouvrent à l’évocation de scènes de rues historiques. « Vous la voyez, la rue Caulaincourt, elle est longue, à la Libération, je les ai vus arriver depuis les côtes anglaises. » Notre visionnaire Garbo commente le flot d’images en accélération de plus en plus rapide. Elle s’essouffle : « J’ai cinquante ans de Galeries Lafayette et je ne bois jamais. Le dimanche, je vais boire un chocolat à la mairie. J’ai fait mon devoir toute ma vie. » Elle s’égare et se perd dans les paysages familiers de mon enfance, l’après-guerre populaire avec son lot de valeurs positives : honnêteté, loyauté et reconstruction. « Pour moi, l’hôpital, c’est la fin. » Et brutalement elle se tait, elle abdique.

Mon périscope immergé balaie un territoire au décor contrasté, depuis les flots calmes des canaux non loin à l’est, évoquant son plat pays à une consultante hollandaise, jusqu’au quartier animé de Pigalle, à l’extrême ouest. Sans oublier les gares, bien sûr, celle de l’Est mais surtout, celle du Nord s’ouvrant sur les banlieues brumeuses et les cités-dortoirs. Installé sur une faille sismique entre le Paris-bourgeois-résidentiel avec sa longue histoire et celui des faubourgs chaotiques abandonnés aux pauvres et aux immigrés, sur cette frontière gastronomique entre le steak-frites-vin-rouge et le couscous-gazeuses-thé-vert, je dessers des populations très différentes et une légende urbaine, Pigalle.

Dix-neuf heures. Crissement de freins dans le hall d’entrée. Le client surgit de la voiture en vociférant, étroitement encadré par deux flics hilares. « Je ne suis pas soûl, je les veux, il me les a pris et il me les doit ! » Il faisait le siège d'une pharmacie en réclamant la restitution de ses diamants. Face à une telle tentative de règlement de compte sauvage, le pharmacien terrorisé a appelé la police qui a vite fait de déposer Marcel, dans le couloir de l'urgence, pour le psy. Il continue d’y revendiquer son dû : « Je les veux, il me les doit ! » Après quelques derniers éclats sonores, il va négocier sa reddition, son retour à l'asile en banlieue où il demeure. Il rêve à présent de Nativité réconciliatrice avec ses infirmiers joints au téléphone. Fin de sortie, fin de partie, notre Ulysse post moderne attend maintenant l'ambulance du retour.

Située en pleine mouvance parisienne, l’urgence représente une halte providentielle pour les populations locales et les voyageurs. Dans ce sas, ils se soustraient aux intensités parfois destructrices de la rue ou viennent se libérer de secrets trop pesants pour être rapatriés à domicile. Véritable filtre, cette zone protégée permet au malaise de retrouver ses aises et à l’individu de recomposer son image, retrouver sa place, un rôle peut-être. M. Plume arrive en début de soirée. Il ressentit un malaise sur le quai de la gare. Il sort d’une visite à l’hôpital, son père est en phase terminale. Il veut simplement un calmant pour pouvoir passer la Noël tranquille en grande banlieue avec sa nouvelle famille. Sa femme l’accompagne, il vient de se remarier. Il me confie discrètement qu'il a déjà eu des problèmes de dépression lors de son précédent mariage mais qu'il ne veut pas en parler maintenant. Une autre fois, donc.

Minuit. Un jeune homme, débraillé, ahuri, en colère : « Bien sûr que je suis orphelin, dit-il. Mais j'ai mon certificat d'étude, et la soirée de Noël au commissariat, c'est vraiment frustrant. C'est une injustice, la police m'a privé de réveillon. J'ai déjà dormi ici, mais ce soir je reste pas. J’ai de l'argent dans mon compte, c'est la Fête, je vais à l'hôtel. » Et il repart avec un simple sandwich. 01:30, deux jeunes fugueuses belges retrouvées alors qu’elles dormaient dans un train immobilisé. Déçues de Paris mais contentes de leur escapade, elles auront droit à un bout de gâteau.

L'équipe de nuit a préparé un petit quelque chose de symbolique, vin mousseux et bûche de Noël. Je m'improvise majordome avant de regagner ma cabine au deuxième sous-sol où la veuve Mao, condamnée à mort, fait la une des nouvelles. On y apprend aussi que le Président de la République est allé réveillonner en toute simplicité à la Martinique pour y apporter le salut de la Métropole. Sous la rubrique Idées, Noam Chomsky, dénonce la fascination des intellectuels français pour les systèmes totalitaires.

En 1980, lorsque je découvre les urgences psychiatriques de l'hôpital Lariboisière, elles n’existent que depuis environ deux ans. Dans cet univers, véritable microcosme du quartier, transitent les invalides de gare, les immigrés déjantés de Barbès, la faune de Pigalle et des paumés du monde entier. Je deviens rapidement un accroc de ces postes d’intervention rapide qui, en me révélant son intimité, me permettent de pénétrer une ville aux portes de laquelle j’avais passé mon enfance. Au fil des ans, je vais être littéralement emporté par la fièvre des urgences qui va d’abord me conduire au Centre de Paris, aux urgences de l’Hôtel-Dieu qui accueillent à l’ombre de Notre-dame, les délires mystiques, les rescapés des bords de Seine, de la préfecture ou du palais de Justice, et les camés du Boul’Mich. Ensuite, plus en périphérie, les urgences du 13e qui tournent au rythme tranquille d’un quartier viennois à l’ombre des psychanalystes. Elles reçoivent une clientèle qui s’accorde avec les canons d’une pratique classique conçue et réalisée dans ce type d’environnement plus traditionnel.

Rapide éclipse de sommeil pour offrir un lit à Rashi. « Onze ans en France, sans travail, sans logement, accro à l'héro. J'en ai marre de Paris, des hôtels, du froid, et de l'angoisse du lendemain. Je ne mange plus que des choses sucrées. Je cherche une désintox et je rentre au Maroc. Ce week-end, je dors ici. » Comme Rashi les psychiatres d’urgence sont essentiellement des étrangers à Paris qui exercent selon un modèle initié durant la guerre de Corée par l’armée américaine. Les psychiatres devaient alors rapidement évaluer les capacités mentales de combattants en état de choc à retourner sur le théâtre des opérations militaires. Après son expérimentation dans les grandes métropoles américaines, cette pratique va se répandre en Europe.

A Paris dans la plupart des grands hôpitaux, une garde mentale va peu à peu s’imposer. Nous aurons, nous aussi, à décider rapidement du sort de nos blessés de l’âme ; les exclure, parfois autoritairement du terrain, au contraire les aider à y retourner ou simplement leur offrir un repos de quelques heures ou d’une nuit, en lit porte, avant d’y revenir. Ce véritable sas de décompression nerveuse a bien fonctionné pour l’élégant Rashi qui en repartira discrètement en milieu d'après-midi.

Petit matin blême, Gilles m’attend dans mon bureau. Il est en face de moi, accoudé, la tête appuyée sur le poing de son bras replié. Il ne parle pas. Son immobilité est douloureuse. Le moindre geste coûte, même celui de tendre la main pour saisir la cigarette. L'acte de parler redevient physique. Il porte une veste trop légère pour la saison et des souliers vernis. Après avoir erré toute la nuit, il vient s’échouer, exténué, sur cette arrière scène qui lui est familière. Gilles colle à la ville et participe à ses théâtralités clandestines : travelo à Pigalle, prostitué au Bois de Boulogne, homosexuel de club, toxicomane, punk, squatter (« Parce que ça fait des regroupements »). Comme pour d’autres, son passage à l’urgence représente un point de repère au fil d’une histoire personnelle qu’il décline perpétuellement au gré des modes de la ville.

Retour dans mon cubicule. Avant de sombrer dans le sommeil, je griffonne quelques notes à la volée : « Situé à la frontière du dedans et du dehors, le thérapeute doit être immédiatement sensible au rythme propre des consultants en relation avec le mouvement de la ville auquel ils devront éventuellement être réintégrés. Gilles passe à l’urgence pour valider son identité ou simplement, assurer sa survie… l’urgence, c’est son côté famille. » J’émerge pour le déjeuner antillais de l'équipe de jour - boudin créole, biscuits à la noix de coco et ti-punch. L'ambiance exotique retombe rapidement. On revient au cours normal des choses, lumières crues des néons et bande sonore radiophonique couverte à intervalles réguliers par le bruit rassurant des systèmes de ventilation qui reprennent leur souffle.

Une dame modeste et bien mise annonce la décrue de la fête et scelle le retour à la normale. Elle est assise avec ses valises comme Piéra en gare de Milan et attend de retrouver place dans son récit. Elle a perdu son emploi de couturière première main parce qu'il ne la laisse plus se reposer. « Hier, j'ai préparé un réveillon avec des huîtres et du vin blanc. Mon mari est arrivé avec un ami. Ils étaient déjà soûls, ils ont fini par se battre au couteau. Mon premier mari était un cavaleur qui m'a abandonnée pour avoir une liaison avec ma mère. » Son père, mort d'une cirrhose éthylique, lui donnait jadis des bonbons pour qu'elle lui serve d'alibi lorsqu'il allait voir ses maîtresses. « Aujourd'hui, je n'ai pas trouvé de foyer ouvert, mais demain peut-être. »

Par opposition, Mademoiselle Else qui attend son tour dans la pièce voisine fait figure de véritable nantie. D’ailleurs, elle connaît la musique. Si elle est en face de moi, c'est uniquement parce que son psychiatre et sa psychanalyste sont en vacance. Excédée d’avoir dû attendre, elle s'adresse à moi rapidement, sûre de sa demande : « Une prescription de tranquillisants. » Pour me « faire plaisir », elle consent à me révéler que son réveillon, comme chaque année, « s'est très mal passé ». Elle m'avise que ce malaise familial n’est pas de mon ressort et fera l’objet d’un récit en haut lieu avec ses thérapeutes d’excellence. Je ne lui en veux pas. Pour Mademoiselle Else, comme pour les mandarins de la profession d’ailleurs, nous faisons figure de sous-fifres mal payés pratiquant une sorte de prolo-psychiatrie bâtarde et ponctuelle, à mi-chemin de l’indigence conceptuelle et du fast-food clinique. Une pratique du direct fondée sur l’instantanéité de la réponse.

L'Algérien qui arrive est pâle, fatigué, perdu, hagard. Il est obsédé par les images d'enfer du tremblement de terre d'El Asnam, près d'Oran : jambes cassées, maisons effondrées, familles ruinées. Jointe au téléphone, la Française qui l'a recueilli confirme : « J’'ai un magasin d'art africain, il errait dans la rue. Naïvement, il est venu à Paris avec les économies de sa famille pour gagner de l'argent. Je l'héberge et des amis lui cherchent du travail. Dites-lui de revenir chez moi. » Psychiatres d’action soumis à de nouvelles exigences en matière de régulation urbaine, nous intervenons comme à la guerre dans des coulisses rapprochées où le front, celui de la ville, déverse à la chaîne son trop-plein de réfugiés du même souffle qu’il impose son rythme bref et segmenté. Impératif : maintenir la cadence sous peine d’être submergé.

Le Paris de la fête s'épuise. En début de soirée, arrivée bruyante d’une jeune antillaise en menottes entourée de policiers. Elle aurait sans raison tout cassé dans la salle commune décorée de l’obscure maison de retraite où elle travaille. Aujourd’hui elle a craqué, elle est devenue "folle", nous apprend la police. De son côté, elle insiste pour dire qu’elle n’a rien cassé, simplement réagi au racisme de cadres et pensionnaires aigris. Le brigadier dépêché sur les lieux du désordre, nous confie en aparté : « Plus de bruit que de mal. » Simple détournement d’espace public, véritable crime de lèse territoire. Animatrice de parades bien connue à la Martinique, elle gagne maintenant sa vie comme femme de service. Un parfum de Nashville et de cheerleader déchue flotte sur ses propos, au moment ou elle quitte l’urgence avec sa sœur. Diagnostic : plus de mal que bruit.

Si l’urgence psychiatrique recueille le hors champs des services d’ordre, le vide juridique, elle accueille aussi celui des services de santé, le rien somatique. Une Tunisienne de 26 ans débarque à son tour, anxieuse. Elle se plaint de maux de tête et d’amaigrissement depuis son arrivée en France. Après avoir consulté tous les spécialistes, elle veut encore savoir ce qu’elle a, si c’est grave et si on peut faire quelque chose pour elle. À Kairouan, elle n’avait jamais été malade. Cet après midi, elle s’est regardé dans la glace, nue. Elle a eu peur : dépérir ou mourir ici. Explosives ou implosives, les migrantes payent avec leur corps leur droit de cité.

Fin de soirée à saveur locale. La jeune fille à moitié endormie a pris des comprimées. Son ami, garçon de café, ne la comprend plus : « Elle revient de chez son père, dit-il, » Le prince charmant abdique et rentre seul à la maison tandis qu’elle, entêtée et silencieuse, repartira clandestinement de bonne heure pour le rejoindre.

Les 48 heures s'achèvent, je suis las. Dans la chambre de garde en désordre, les journaux sont dispersés. Il me reste à signer la sortie de Gilles. Il repart comme moi, au petit matin, sans demander son reste; il sait que nous nous reverrons. « C’est l’urgence où je viens le plus souvent possible. Tout le monde me connaît. On me reçoit bien. C’est pas "vide ton sac et casse toi". » Dehors, il fait encore nuit.

Expresso et lecture de la presse du jour à La Ville de Dunkerque, brasserie qui n’enregistre à cette heure que les courtes haltes du boulevard et de la gare. Le film lentement s'achève. Le générique défile tandis que personnages et dialogues désertent l'écran. Terminé le Paris de la fiction du différé ; après l’ivresse de l’urgence, le retour à la normale est parfois lent. Il peut épouser certains matins rédempteurs, le rythme d’une flânerie sur les rives du canal St Martin puis dans le Marais avant de franchir la Seine, et traverser le Jardin Botanique pour finalement, s’arrêter boire un thé chaud avec des pâtisseries orientales dans les jardins de la Grande Mosquée de Paris.

Jean-Dominique Leccia


Commentaires

Vous devez vous connecter ou devenir membre de La Spirale pour laisser un commentaire sur cet article.

A propos de cet article


Titre : JEAN-DOMINIQUE LECCIA « CHECKPOINT PIGALLE »
Auteur(s) :
Genre : Fiction
Copyrights : Jean-Dominique Leccia
Date de mise en ligne :

Présentation

Checkpoint Pigalle - Une nouvelle de Jean-Dominique Leccia tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

Liens extérieurs

Geomental.com/

Thèmes

Nouvelles (fiction)
Roman noir
Trash culture

Mots-clés associés

Jean-Dominique Leccia
Checkpoint Pigalle
Urgences
Psychiatrie

Contact

  • Captcha capttchaaa

Connexion


Inscription
Lettre d'informations


Flux RSS

pub

Image aléatoire

pub
« Fuck Consensual Reality »
© Laurent Courau
pub

Contenu aléatoire

Texte Photo Texte Texte Graphisme Photo Texte Texte Texte