CHAOS TECHNIQUE DE FRED ROMANO


Enregistrement : Printemps 2008

Chaos technique ou le grand retour de Fred Romano dans l'eZine des Mutant Digitaux avec cette nouvelle anxiogène au style inimitable. Que dire de Fred, sinon que ses contes cruels avaient déjà leur place dans La Spirale, bien avant la publication et le succès important de son premier roman Le Film pornographique le moins cher du monde.

Actrice, écrivain, artiste, Fred Romano est depuis 2002 atteinte de sclérose multiple. Mais elle a trouvé une cure et repris goût à la vie et à la création, depuis l'île de Formentera, aux Baléares, en Espagne.



Photographie de La Zaza from Toulouse

Au départ, j’ai simulé l’indifférence. Avais-je le choix ? Le choix existe-t-il réellement... Péroraisons dépourvues d’avenir. Dès le lever, j’allai m’asseoir dans le fauteuil du séjour et j’allumai la télévision. Je regardais des cours de jardinage, des analyses de la haute finance ou des programmes pour enfants. Ça n’avait pas vraiment d’importance. Je devais me contenter d’une seule chaîne, zapping interdit, ce qui, en fin de compte, me facilitait les choses. À moins que ce ne fut un mauvais contact de la télécommande. Pas moyen de savoir sans faire appel. Alors je restai là, tassée dans mon fauteuil, sans rien faire d’autre que de béer légèrement de la bouche, m’acharnant à ressembler à une petite vieille presque inoffensive. Puisque c’était ce qu’ils voulaient...

Parfois, je m’endormais sur place, ça faisait partie du programme ou c’était programmé à l’avance. J’ai ainsi réalisé, à ma plus grande surprise, que j’y prenais plaisir. Oh, un certain plaisir, et non pas une jouissance. Un peu comme flotter dans le sac, notre conscience n’est alors qu’une sorte de tube. Par procuration, nous vivons là, immobiles, tout ce que l’être qui nous porte vit, avec les sentiments en moins. Plus exactement, les sentiments qui ont traversé la barrière intestinale nous parviennent, réduits à leur plus simple expression d’éléments périodiques. L’être qui nous porte n’en a pas même conscience, voire niera que de tels phénomènes, purement chimiques, l’habitent ainsi. Car cet être n’a pas la même perception de l’univers que ceux qui flottent dans le placenta. J’avais remarqué que les séances de télévision matinales, lorsque je ne suis pas encore tout à fait réveillée, me ramenaient à ces temps heureux. Ces instants cathodiques m’étaient devenus indispensables, je vivais par procuration ce qui se passait là sur l’écran, sans pour autant ressentir quoique ce soit. Ces rares moments de solitude m’offraient ainsi de nouvelles perspectives. Rien de plus, mais cela indiquait la nécessité d’un rééquilibrage, afin de rester dans l’énorme. Ici, ceux qui ne hurlaient pas étaient condamnés au silence. Or, je ne tenais pas à ce que l’on me supprime mon ultime outil de plaisir, mon poste.

Par conséquent, à partir d’un certain moment, je pris l’habitude d’entrouvrir la porte du séjour qui donnait sur l’extérieur, pour faire diversion, afin que mon trouble fut considéré comme part de l’agitation mondaine. Je désirais donc que ce monde pénètre petit à petit mon univers, non pas qu’il l’envahisse d’un coup, car ma propre frilosité me désignait dans l’obscurité et je ne souhaitais guère me transformer en cible ambulante.

La maladie Ebola, propagée par les tests dangereux des laboratoires pharmaceutiques dans les jungles africaines, se glissa par-dessous la porte de mon séjour, puis dérapa sur le lit de boue de la grippe aviaire qui se déversait là, ce déchet d’usine à poulet asiatique, pour aller ensuite se répandre sur le monceau de cadavres animaux de la maladie de la vache folle, fosse commune où se décomposaient pêle-mêle bovins, caprins, ovins, cervidés, félins, porcins, rats et chiens et même bisons et visons et surtout humains, faille profonde creusée par l’avidité des politiciens européens. Quelqu’un, d’une petite voix ridicule, annonça une fin du monde prochaine.

Mais, moi, la petite vieille presque inoffensive, je regardais un dessin animé mettant en scène une ferme où les animaux pouvaient marcher debout comme des humains mais aussi aller à quatre pattes comme des animaux. Ils avaient des appétits d’animaux et des désirs humains. Un chef d’oeuvre d’humour et de fraîcheur.

Un autre de ces matins qui se ressemblaient tous, de joyeux présentateurs relookés au silicone hypodermique initiaient aux joies de l’art de scier, voire de faire scier, tous ceux qui comme moi avaient renoncé. Le fantôme de Marie Curie en profita pour se matérialiser dans mon séjour. Elle semblait un peu pâlotte, voire inexistante, derrière son paravent de plomb de cinq millimètres d’épaisseur qu’elle traînait comme un boulet, d’université isotope en université radioactive, s’imposant de voir un monde contaminé à travers son étroit judas comme pour se faire pardonner d’avoir percé les secrets de l’atome. Elle s’imposait ce lest infernal qui épuisait éternellement ses dernières forces, pour avoir ainsi mis entre les mains des hommes une si terrifiante merveille. Je ne réagissais pas, je n’allais pas me laisser prendre à un piège aussi primaire.

Aussi, je lui désignais un siège à mes côtés face à la télévision, afin qu’elle apprenne à apaiser ses angoisses, voire à tuer ses pensées, grâce à cet outil idéal. Le fantôme de Marie Curie s’installa, non sans avoir soigneusement déployé son paravent de plomb. Les paupières roses de ses yeux pâles papillonnaient, ses narines s’enflaient comme les spis d’un brigantin, elle semblait fascinée par l’ineptie du programme, comme si elle découvrait une nouvelle dimension, illimitée, au-delà de tout ce qu’elle avait pu imaginer : la connerie moderne. D’une voix affectée et cependant saccadée –sans doute l’accent polonais, à moins que ce ne soit la condition fantomatique – elle expliqua que le paravent de plomb lui permettait de se livrer à des expériences « inoffensives au regard du profit qu’elles signifiaient pour la SSScience ! ». Elle prononça ce dernier mot en zézayant brusquement sur le S majuscule, avec toute l’emphase que mirent les dictateurs à présenter leurs missiles nucléaires longue portée. Ses yeux étincelèrent soudain de cent mille Nagasaki, ses doigts se tordirent comme autant de foetus japonais au moment de l’impact, ses seins se redressèrent comme deux obus décorés de pin-up sexy comme la mort qu’elles apportaient, et son cul se trémoussa et se fendilla comme un atoll de corail polynésien pris d’une crise aiguë de civisme gaulois. Le fantôme de Marie Curie était si agité de tics qu’un instant, je craignis de perdre le fil de l’histoire.

Pourtant, le gentil petit lapin asthmatique avait été guéri par les pets du taurillon adolescent. J’agrippai furieusement les accoudoirs de mon fauteuil, tâchant de me concentrer. Cela signifiait-il que le chien allait accepter l’invitation gastronomique du couple de cochons ? Rien ne l’indiquait, aussi j’en profitais pour asséner un grand coup de pied au cul du fantôme de Marie Curie. Elle se répandit en criailleries et protestations, comme autant de centrales nucléaires se disséminant sur la planète sous des prétextes écologiques, ou tombant aux mains des plus extravagants dictateurs lors d’économiques ventes aux enchères de l’atome, au profit des victimes du socialisme.

Mais, au moins, même si le dessin animé s’était terminé sur une inconnue –on ne savait toujours pas ce qu’allait faire le chien-, de mon côté j’en avais fini de cette apparition rongée par la culpabilité, cette pauvre Marie Curie, plus paumée qu’un neutrino. J’imagine que ce n’est pas par hasard qu’ils l’avaient laissée entrer dans mon séjour. Mais je suis restée impassible. Rétrospectivement, je crois cependant que ce fut ce qui faillit me perdre. Le précédent avait été crée, le défi ne demandait qu’à être relevé.

Ils ont failli m’avoir, un matin, bien entendu. J’ai allumé la télévision, pris la télécommande et me suis assise. C’était un rituel que j’effectuais à la limite de conscience tant les muscles nécessaires à cette routine y étaient accoutumés. Pour cette raison, quelques minutes s’écoulèrent avant que je ne saisisse l’ampleur du désastre. La télévision ne répondait plus à la télécommande. Je soupçonnai un instant un sabotage : ils avaient grillé le transistor afin que je les appelle à la rescousse. Puis, je distinguais une petite boîte noire, disposée aux côtés du poste, ornée d’une diode rouge et percée d’une fente de la taille d’une pièce d’un euro. J’y glissai la seule pièce dont je disposai, plus exactement, la seule pièce que l’on m’avait laissée. Ces cent tolars slovènes n’étaient plus en circulation depuis longtemps, mais la diode passa au vert. Je respirai, j’avais eu chaud. On aurait pu me reprocher ma présence en ex-Yougoslavie. Je choisis cependant de ne pas m’asseoir. Le chien fut invité au repas gastronomique des cochons, qui s’étaient mis sur leur trente et un, et se montrèrent si empressés qu’ils provoquèrent les vomissements d’angoisse de leur invité. La petite porcelette en profita pour branler le petit lapin asthmatique. Je commençai à me demander si ce programme s’adressait réellement aux enfants. J’avais un peu mal à la tête.

Par la porte entre ouverte s’infiltrèrent alors d’infâmes effluves d’argent, remugles de cloaque provenant des égouts de la planète. Dans ce réseau immense vivent des créatures immondes et purulentes, aux us ignobles, comme de prendre des pourcentages sur des transferts d’argent vers les ogéhèmes au nom de penauds mirages comme la générosité humaine. Il professe des traditions répugnantes et féodales, comme de voler un peu les pauvres qui sont si nombreux, ce peuple squameux et abject, que l’on appelle agioteurs dans le langage bancaire. Ils sont vautours tournoyant autour des Tours du Silence, les dettes accumulées des pays les plus pauvres. Leur bec aigu, empoisonné de charogne, déchiquète morts et vivants en une même orgie de merde jaillissant des intestins crevés des victimes. Ils gouvernent la Terre entière depuis leur refuge souterrain, où ils entassent toute la sanie absurde qu’ils traient à même la société humaine. Nous leur appartenons, nous sommes leur fonds, leur trésor, leur cheptel. Ils ont créé les lois du marché afin de mieux pouvoir nous assaisonner. De temps à autre, ils nous refilent un peu de charogne, pour que nous engraissions, par le biais de Loteries et autres opérations magiques. Il faut absolument que l’on ait l’impression qu’il s’agit toujours d’un miracle. Il paraît que cela rend notre chair plus tendre, lorsqu’on nous assomme en pleine innocence pour mieux nous dépecer.

Heureusement, dans la ferme aux couleurs pastel, les trois gentilles vaches ont décidé d’une petite fête cordiale afin de dérider l’atmosphère, mais la poule, jalouse de la classe des vaches, sème le désordre, entraînant le lama sud-américain dans la révolte. Il semblerait qu’en réalité, la poule a plutôt un canard derrière la tête, celui qui drague une des vaches avec ses discours intellectuels. Tout reste dans le champ volatil. La journée vient tout juste de commencer mais je crois que je peux aller me coucher tranquille pour ce soir.

Hélas, ils ont découvert que j’écris et m’ont incitée à continuer. Il paraîtrait que ça me profiterait de m’exprimer. Je ne comprenais pas comment ils s’y étaient pris pour violer ainsi mon intimité. Je ne me consacrais à l’écriture que dans la solitude de mon tête-à-tête télévisuel, puis je cachais mes productions dans le poste de télévision. Peut-être une micro-caméra y était-elle dissimulée. Ce bouton décoratif était sans nul doute l’oeil délateur, le traître technologique. Mais je choisis, une fois de plus, de ne pas réagir. Ou du moins, de ne rien laisser filtrer dans le bouton décoratif du poste de télévision. Au cours d’une nuit d’insomnie, je mis en pièces une gomme que j’avais dérobée dans la cabine du garde. Elle lui servait à gommer les chiffres qui sortaient lors des tirages de la Loterie. Il était persuadé qu’il en deviendrait riche, la combinaison gagnante de la Loterie finirait par s’inscrire toute seule sur le mur à force de gommages.

Une autre nuit sans sommeil me fut nécessaire afin d’insérer intégralement tous les morceaux de la gomme volée dans la ceinture de ma robe de chambre. Avec un peu d’entraînement, j’étais persuadée que j’arriverais à imiter le mouvement de l’écriture, alors je gommerais mes écrits devant l’oeil trompeur ainsi trompé. Ils croiraient que je continue à écrire mais personne ne me lirait jamais. Plus de mots pour la postérité. Plus de maux, plus de guerres, plus d’horreurs économiques. Le futur sera une paix plate et ordonnée devant laquelle nous serons obligés à l’égalité. Il ne nous restera plus qu’à mourir. Puisque c’était prévu au programme...

Fred Romano


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A propos de cet article


Titre : CHAOS TECHNIQUE de Fred Romano
Auteur(s) :
Genre : Fiction
Copyrights : Fred Romano
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Chaos technique, une nouvelle anxiogène qui constitue le grand retour de Fred Romano dans l'eZine des Mutants Digitaux.

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