RÉMI SUSSAN « YOG-SOTHOTH »


Enregistrement : 25/11/08

Où il est question de l'influence de l'écrivain Howard Phillips Lovecraft et des Grands Anciens sur les formes de magie post-modernes...

Journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies de l'information, Rémi Sussan a écrit pour Science & Vie High Tech, Computer Arts, Info PC et Technikart. Il s'est également illustré avec Les Utopies posthumaines, un ouvrage de référence dans le champ des contres et des cybercultures, ainsi que dans La Spirale avec une interview d'Alexander Bard et un Manuel de survie à l'usage de l'étudiant des religions du futur qui resteront dans les annales de ce site. Le voici aujourd'hui de retour avec un long article consacré à l'influence de l'oeuvre de l'écrivain Howard Phillips Lovecraft sur les formes de magie post-modernes.

HOWARD PHILLIPS LOVECRAFT

Né en 1890 à Providence et décédé en 1937, Howard Phillips Lovecraft a radicalement renouvelé le genre fantastique. Entre 1923 et sa mort, à 47 ans, il a publié un grand nombre de nouvelles dans des pulps comme Weird Tales. Même s’il vivait en reclus (on l’a surnommé l’ermite de Providence), il a entretenu tout au long de sa vie une correspondance avec une multitude de jeunes écrivains qui allaient devenir à leur tour des icônes de l’heroic fantasy ou de la science-fiction  : Robert Howard, Clark Ashton Smith, Robert Bloch, Fritz Leiber...

A mi-chemin entre le fantastique et la science-fiction, l’œuvre de Lovecraft met en scène des créatures à la monstruosité si extraordinaire que seul le langage de l'horreur est susceptible de traduire leur présence. Cette thématique atteint son apogée dans les nouvelles du Cycle de Cthulhu, nommé ainsi après sa mort, qui exploite un mythe de son invention, celui des Grands Anciens, qui occupèrent jadis la Terre et qui reviendront un jour, anéantissant l’humanité au passage.

La vie onirique de Lovecraft a joué un grand rôle dans sa créativité littéraire. Un ensemble de nouvelles et de poèmes, concernant le "monde du rêve", utilise certains éléments du mythe de Cthulhu mais présente une vision du monde moins noire, plus encline au merveilleux, que ses autres nouvelles. La personnalité de H.P. Lovecraft déplaît souvent à cause du racisme et du sexisme qui transparaissent clairement dans son œuvre. Sur le plan métaphysique, Lovecraft se considérait comme un matérialiste et un rationaliste, et n’éprouvait que mépris pour l’occultisme et le mysticisme.



« On peut juger une philosophie à ce qu’elle dit sur Lovecraft. » - Graham Harman

Jour après jour, mois après mois, la mythologie fictive crée par Lovecraft pénètre le monde réel. A l’instar du monde d’Uqbar de Borges, un univers imaginaire remodèle peu à peu les mentalités, interroge notre métaphysique et renouvelle notre rapport au monde. Du roman au jeu de rôle, puis du jeu de rôle au rituel, du rituel à la philosophie : voilà l’itinéraire tortueux que les Grands Anciens ont finalement choisi pour revenir d’entre les étoiles.

Mais l’entrée des Grands Anciens dans la culture contemporaine se fait au profit d’un changement de camp : les Divinités de Lovecraft étaient conçues pour susciter l’horreur pure. Seuls des idiots ou des dégénérés pouvaient s’adonner à leur culte. Ceux qui invoquent aujourd’hui Cthulhu ou Yog-Sothoth (métaphoriquement ou pour de vrai, avec cercle de bougies et tutti quanti) doivent nécessairement leur trouver quelque chose de sympathique. De fait, Cthulhu et les autres sont devenus des icônes populaires. En période de Noël, on trouve même des Cthulhu en peluche ou en plastique (avec ses "petites victimes" en option) sans oublier, à l’approche des élections américaines, l’indispensable tee-shirt « Cthulhu for President ! –Why choose a lesser evil ? », et une poupée caressant son petit Cthulhu sur ses genoux.

Nous ne nous étendrons pas sur l’œuvre littéraire de Lovecraft, ni sur ses névroses, ses problèmes sexuels ou son racisme viscéral. Des cahiers de l’Herne au livre que lui consacra Michel Houellebecq (H.P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie OU), en passant par les biographies de Sprague De Camp ou de S.T. Joshi, les analyses et travaux sont légion. Pour le lecteur néophyte, un tour sur Wikipedia suffira à combler les principales lacunes.

Résumons cependant le panthéon lovecraftien : dans son œuvre, les dieux sont des êtres extraterrestres infiniment plus puissants que les humains, qu’ils considèrent grosso modo comme des insectes. Ces Grands Anciens ont autrefois dominé la Terre, et aspirent à revenir dans notre monde. Des traîtres à l’espèce humaine leur livrent un culte (nécessairement blasphématoire) de ces êtres pour favoriser leur retour, qui déclenchera une terrible apocalypse. Les secrets de ces créatures surpuissantes sont contenus dans un livre rédigé au Moyen Age par un Arabe dément, Abdul Al-Azred. Le contenu en est si terrifiant qu’on dit que sa lecture seule peut engendrer la folie...

UNE HISTOIRE DU CULTE – HORS LITTERATURE

On sait aujourd’hui, sans le moindre doute, que Lovecraft était un complet rationaliste, qui n’avait que mépris pour les religions et toutes les formes d’occultisme. Si, de temps à autre, une publication ou une autre reprend le thème de "Lovecraft grand initié", cette affirmation n’a plus guère de crédibilité, même dans les milieux magiques lovecraftiens. Pourtant, du vivant même de l’auteur, certains se sont intéressés à ses productions pour des raisons autres que littéraires. Lovecraft lui-même avait du mal à convaincre certains de ses lecteurs de l’impossibilité de trouver le Necronomicon en librairie ou en bibliothèque. En 1933, il entra en correspondance avec un certain William Lumley qui semblait intimement convaincu de la valeur de l’enseignement occulte de l’auteur, même si celui-ci n’en avait aucune conscience. Dans une lettre à Clark Ashton Smith datée du 3 octobre 1933 : « Il est convaincu que toute la bande – vous, Two-Gun Bob (Robert E. Howard), le petit Belknap, Grandpa Eich-Pi-Eil, et les autres – est une réunion d’agents de pouvoirs invisibles, semant au long de nos œuvres des allusions trop subtiles pour la compréhension des êtres humains. Nous pouvons très bien penser que c’est de la fiction que nous écrivons, et même (idée ô combien absurde !) ne pas croire en ce que nous écrivons, mais au fond nous disons la vérité à notre corps défendant… » (Selected Letters IV, p. 271) [01]. L’idée de Lumley était appelée à connaître un certain succès. Elle permettait de concilier l’apparent matérialisme de Lovecraft avec la possibilité d’une vérité derrière les contes qu’il écrivait.

Les années 70 ont vu l’explosion de l’occultisme lovecraftien. Anton LaVey, grand prêtre de l’église satanique, propose des rituels d’invocation aux Grands Anciens. Mais surtout, un disciple du magicien Aleister Crowley, Kenneth Grant, va établir le lien entre la magie traditionnelle et les théories de Lovecraft. Liens ténus, c’est le moins qu’on puisse dire (la simple mention d’une flûte dans un texte de Crowley suffit pour Grant à établir le lien avec Azathoth, entouré de danseurs se déhanchant au son d’une flûte). Des comparaisons très cavalières d’un strict point de vue universitaire, mais coup de génie créatif. En faisant entrer le panthéon lovecraftien dans la palette de l’occultisme contemporain, Grant laisse pénétrer un grand courant d’air froid dans une discipline largement poussiéreuse.

La fin des années 70 voit apparaître différents courants qui vont populariser le culte des Grands Anciens. Un jeu de rôle, Call of Cthulhu, sorti chez Chaosium, donne naissance à toute une communauté de joueurs désireux de s’immerger dans l’univers cthulhien. Bien que le jeu et les courants plus occultistes du mythe lovecraftien aient connu un développement indépendant, il y aura toujours des liens entre la communauté ludique et les groupes magiques. Par exemple, c’est le site Yog-sothoth.com, consacré au jeu, qui héberge les podcasts des conférences de Justin Woodman, qui aborde des aspects bien plus ésotériques du culte lovecraftien.

Ensuite, il fallait s’y attendre, non pas un mais des Necronomicon commencent à apparaître. Parmi cette vingtaine de publications apocryphes, deux se distinguent. Celui organisé autour de Colin Wilson et George Hay (le seul paru en français) est un canular borgesien assez subtil ; on pourrait presque y croire si la nature fictionnelle de l’ouvrage n’était pas révélée entre les lignes dès la dédicace. Le texte arrive à bien respecter l’esprit de Lovecraft dans les introductions mais, lorsqu’on arrive au grimoire proprement dit, la déception est cruelle. Ce Necronomicon ne dépasse pas la production moyenne des œuvres d’heroic fantasy. Dans l’ensemble, ce Necronomicon anglais a eu peu d’impact sur la "pop culture lovecraftienne".

Ce n’est pas le cas de l’autre Necronomicon, américain celui-là, signé par un certain « Simon » (en réalité, l’occultiste Peter Levenda). Celui-là est encore plus éloigné de Lovecraft que le précédent. Il s’agit d’une compilation d’incantations d’origine babylonienne (présentées à tort comme « sumériennes » dans l’introduction du texte), une mythologie à laquelle Lovecraft ne s’est guère intéressé. Et bien sûr, tous les aspects futuristes, cosmiques, se sont évaporés. Peu importe. Contrairement au texte de Wilson et Hay, trop romanesque, ce Necronomicon-là est "pratique" : il contient des procédures et des rituels déjà bien implantés dans l’esprit des magiciens, issus de la magie médiévale des clavicules de Salomon, mais avec un look and feel original et sexy. Cela devait suffire à assurer son succès. Même un auteur comme William Burroughs s’affirma fasciné par cette production : « La publication du Necronomicon fera date dans l’histoire de la libération de l’esprit humain. »

Mais surtout, tout un nouveau mouvement occulte va incorporer la mythologie de Lovecraft. C’est le courant anglais de la Chaos Magick que Peter Carroll, son créateur, définira ainsi : « Si vous désirez donner une définition d'une ligne de la Chaos Magick susceptible de rencontrer l'accord de la plupart des chaoistes, en voici une : les chaoistes adoptent la méta-croyance selon laquelle la croyance est un outil à utiliser en vue d'un résultat, et non une fin en elle-même. » Les Grands Anciens ne sont pas un élément obligé de la magie du chaos (il n’y a d’ailleurs aucun élément obligé). Mais c’en est sans aucun doute un ingrédient très populaire. Pour les chaoistes, la question de la provenance du mythe de Cthulhu ne se pose plus. Il n’y a pas pour eux "d’authentiques origines" à un système magique.

En bons post-modernes, la mythologie, la croyance n’est plus pour eux qu’un outil au service de la volonté. Mieux, le caractère ouvertement fictif ou fantaisiste d’un système contribue à faire taire le mental, à la manière des koans du zen, favorisant ainsi l’état de vacuité propre à l’accomplissement de l’acte magique. Les magiciens du chaos peuvent donc au choix utiliser les faux Necronomimon déjà publiés sans s’interroger sur leur authenticité ou, mieux encore, créer les leurs. En fait, à sa manière, le magicien du chaos ne fait que pousser au maximum la logique qui a présidé à la création du Jeu Chaosium. Chaque opération de magie chaotique est un jeu de rôle. Peter Carroll conseille de tirer les dés chaque matin pour adopter la croyance du jour : athéisme, gnosticisme, paganisme ou christianisme, selon les valeurs assignées à chacune des faces.

Malgré son aspect "déconstructionniste", la magie du chaos, dans les années 70, fait encore pleinement partie du microcosme de l’occultisme occidental. Les années 90 verront le courant se transformer et se répandre, sous l’influence de "stars" de la pop culture comme le musicien Genesis P-Orridge, les auteurs de bandes dessinées Alan Moore ou Grant Morrison. Mais aussi, des idées et des thèmes (et avec eux, celui du mythe lovecraftien) jusqu’ici réservés à des cercles restreints vont susciter l’intérêt d’universitaires et de chercheurs. Richard Lloyd Smith III consacre une thèse aux "nouvelles irreligions" incluant le culte de Cthulhu. Un observateur réputé des mythes de la technoculture, Erik Davis, écrit de nombreuses pages sur les mythes et pratiques inspirées par Lovecraft.

Un anthropologue comme Justin Woodman va aller jusqu’à pratiquer l’observation participante en s’immergeant dans la micro-culture lovecraftienne et en participant aux rituels. La Cybernetic Culture Research Unit (CCRU), qui s’est développée sous l’influence de Nick Plant et de Sadie Plant à l’université de Manchester avant de devenir un groupe indépendant, va mêler chaos magik, mysticisme lovecraftien, philosophie inspirée de Deleuze et Guattari et drum & bass pour créer un ensemble fascinant de concepts éclatant les frontières de l’érudition traditionnelle. Ce collectif a notamment développé le concept d’hyperstition, qui retrouve le jeu avec les croyances des magiciens du Chaos. Comme l’explique ce message du CCRU à l’intention de Maxence Grugier : « Selon les principes de l’hyperstition, il n’existe pas de différence de principe entre un univers, une religion et un canular. Tous impliquent l’ingénierie d’une manifestation, une fiction pratique, qui est au final indigne d’être l’objet d’une croyance. Rien n’est vrai, parce que tout est en cours de production. Parce que le futur est une fiction, il possède une réalité plus intense que le présent ou le passé. Le CCRU utilise et est utilisé par l’hyperstition pour coloniser le futur, trafiquer avec le virtuel et se réinventer constamment. » [02]

Bien entendu, il ne faut pas imaginer ces « cultes » comme de véritables religions, voire des sectes, avec ses leaders, ses disciples et son corpus de textes sacrés et de dogmes. Il s’agit au contraire de l’expression d’une attitude individuelle, voire individualiste, qui peut parfois donner naissance à de petits groupes, à la vie généralement assez brève. Citons les divers « ordres ésotériques de Dagon », le « coven de Nyarlathotep », « l’expédition alchimique de l’université Miskatonic »… Plus que l’agrégation physique des membres, ces groupes se créent et se maintiennent bien souvent par l’intermédiaire du médium électronique.

Avec justesse, Richard Lloyd Smith III classe les sectateurs de Ctulhu parmi les "irréligions néophiliques" [03], aux côtés de l’Eglise Discordienne (qui vénère Eris, déesse du désordre et du chaos) et de l’Eglise du Subgenius (qui se prosterne devant Bob, un homme d’affaires fumeur de pipe). Comme il l’explique, les membres de ces trois mouvements « abhorrent les réunions sociales conventionnelles, les méthodes d’organisation, les hiérarchies. » Ce qui les rend particulièrement sensibles au web et au Net. « Le web est électronique dans sa forme, postmoderne dans son esprit, et totalement chaotique ». Et enfin, « ils adorent le chaos. Ils sont dévoués au chaos. Mais [...] au bon chaos ».

Quoiqu’il en soit, tous les observateurs se rejoignent sur un faisceau de conclusions : La "culture Necronomicon" est une cyberculture ; elle repose sur le réseau, tant par les moyens de communication (l’Internet, le web, les jeux), que par ses thèmes et sa structure, qui exprime souvent la psychologie de l’homme immergé dans les réseaux. Elle est postmoderne, tant par son anti-humanisme (qui débouche aussi souvent sur un posthumanisme), que par la distance ironique qu’elle observe vis-à-vis d’elle-même et l’abolition qu’elle effectue entre les catégories de la fiction et du réel. Enfin et surtout, elle est "chaotique" : elle reconnaît les diverses formes de hasard et de désordre comme constitutifs de notre univers, elle est fondamentalement individualiste et anti-hiérarchique.

Nous allons tenter de présenter ces différentes thématiques dans les lignes qui suivent, en les assignant au Grand Ancien qui nous a semblé les exprimer au mieux. Une série de correspondances qui, il va sans dire, sont purement subjectives, fictionnelles et désordonnées !

NYARLATHOTEP

A tout seigneur tout honneur. Nyarlathotep, le chaos rampant, est seul des anciens dieux à avoir pleine forme humaine. Pourtant, il est peut-être le plus menaçant, le plus inquiétant du groupe, par sa proximité avec l’humanité même.

Lors de ses expériences d’observation-participation [04] avec un groupe de magiciens lovecraftiens, les "Haunters In The Dark" (Ceux qui hantent les ténèbres), Justin Woodman a observé que Nyarlathotep était invoqué en préalable à toute autre cérémonie de conjuration des autres dieux. Cela contribue à faire de Nyarlathothep une figure hermétique de l’intercesseur, à l’exemple des divinités vaudou ou macumba de Papa Legba et Exu, eux aussi divinités des carrefours invoquées à l’ouverture des cérémonies. La figure de l’intermédiaire, celle d’Hermès, est traditionnellement celle d’un trickster, d’un voleur, d’un bateleur. Nyarlathotep n’échappe pas à ces règles. Le personnage était venu à Lovecraft en rêve, et il le décrit comme un « genre de showman ou conférencier ambulant qui se produisait en public ; ses expositions éveillaient des discussions et de la peur. » Dans les mythologies traditionnelles, le personnage du trickster offre le passage vers des divinités au caractère plus stable, d’un abord plus sûr. Mais le monde sur lequel Nyarlathotep ouvre est bien pire, bien moins fiable que lui. Nyarlathotep est un bateleur inversé.

Du coup, cet intermédiaire est non pas celui qui conduit l’homme aux dieux, mais celui qui amène les dieux du désordre, du chaos, vers l’humanité. Nyarlathotep ne se contente pas d’avoir une forme humaine. Il est le seul à nourrir une étrange compassion – très brève – pour Randolph Carter dans A la recherche de Kadath. Et il est aussi celui qui, c’est un comble, semble manifester une certaine inquiétude quant au maintien de l’ordre cosmique. Le non humain peut être ailleurs, dans un lointain futur, dans un lointain passé, dans un lointain ailleurs. Ou il peut être là où nous sommes. C’est l’ambiguïté d’un Nyarlatothep : les créatures les moins humaines dont nous puissions avoir connaissance, c’est nous-mêmes. Ce jeune pharaon est au final plus inquiétant que tous les monstres à tête de céphalopode. Il y a en chacun d’entre nous un cœur froid qui ne se reconnaît ni dans nos valeurs, ni dans notre culture, ni même dans notre identité. Nyarlathotep est la contre-culture : non pas une contre-culture locale, opposée à une culture spécifique, mais la contre-culture éternelle, celle qui déchire en pièces les axiomes de toute culture, l’antinomianisme absolu. Il n’est pas question ici de post-humanisme, mais bel et bien d’une inhumanité profonde, atemporelle, permanente.

Mais ce qui pourrait passer pour un individualisme luciférien radical (celui défendu par certaines "sectes lovecraftiennes" comme le Temple de Set ou l’Eglise de Satan), après avoir attaqué le fondement de toutes les sociétés humaines, corrode également notre individualité même. « La loi fondamentale, la tendance inhérente à chaque individu, est d’aller vers la transformation totale de lui-même, de l’entité limitée qu’il croit être vers ce qu’il est en essence, c’est-à-dire une transcosmique, extra-terrestre et au final transdimensionnelle absence », écrit Kenneth Grant dans un de ses moments les plus lyriques. Les sciences cognitives contemporaines postulent que notre esprit n’est probablement que le produit de la compétition d’une multitude de modules semi-conscients, que notre conscience n’est probablement qu’une narration à posteriori créée pour donner sens à cette compétition entre modules. D’autres recherches montrent que nos « choix conscients » sont une illusion. Apparemment, le cerveau a déjà "décidé" de l’action à entreprendre lorsque la conscience s’imagine prendre l’initiative : elle sert exclusivement de caisse de résonance.

Pour les matérialistes éliminativistes, à l’instar de Paul et Patricia Churchland, non seulement nos états mentaux ne nous sont pas directement accessibles, mais ils sont en fait inconnaissables. La manière dont nous classifions nos pensées et sensations : colère, amour, joie, tristesse, ne seraient rien d’autre que de la "folk psychology", une manière populaire de décrire notre flux de conscience qui ne présenterait en fait aucune valeur explicative. Seule la description précise d’états du cerveau aurait valeur scientifique. Même si on ne va pas jusque-là, les neurosciences actuelles forment un exemple parfait de l’idée de Lovecraft selon laquelle « les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour cependant, la coordination des sciences éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »

Cette conception d’un moi multiple est peut-être la dernière théorie scientifique en date. A moins qu’elle ne soit une conception héritée des philosophies postmodernes sur la "mort du sujet". Mais c’est avant tout une expérience, vécue par chacun d’entre nous, même ceux qui ne connaissent ni Churchland ni Deleuze. Elle est l’expression de l’homo technologicus, immergé dans les réseaux et les mondes virtuels, et dont la personnalité change en fonction du système toujours mouvant dans lequel il est inclus. Dans leur livre Les Netocrates, Alexander Bard et Jan Soderqvist décrivent ainsi la psychologie de cette nouvelle élite sociale qui va émerger des réseaux : « Dans la société informationnelle, de plus en plus de gens chercheront des traitements pour les nombreux problèmes posés par une personnalité trop unifiée plutôt que pour des difficultés connectées à des tendances schizophréniques. On peut même dire qu’une forme gérable de schizophrénie constitue un idéal netocratique. »

Le magicien du chaos se réjouit volontiers cette dissolution de la conscience. Ainsi, Carroll affirme : « Certains philosophes se lamentent sur la désintégration ou la fragmentation du moi dans le monde contemporain. Nous célébrons ce développement. » Et pour Phil Hine : « Ainsi, bien que nous ayons l’expérience de nous-mêmes comme d’une personnalité cohérente, nous sommes en fait constitué d’un ensemble d’egos (…). Au lieu d’essayer d’établir avec fermeté ce que Lacan nomme la “fiction du vrai moi”, on se bat pour que ces multiples egos puissent régner librement. »

Le magicien du chaos joue avec ses personnalités multiples en changeant d’attitude, de croyances, mais aussi en externalisant certains aspects de sa propre psyché sous la forme « d’esprits familiers » : les « serviteurs ». Un mot commun en français qui évoque plutôt un majordome en livrée, mais plus rare en anglais, et qui s’avère être une référence directe à la mythologie cthulhienne. L’expression est en effet empruntée à Clark Ashton Smith, contributeur occasionnel au mythe et ami de Lovecraft.

Parce que le démon est légion, le magicien du chaos ne reconnaît pas seulement la multiplicité dans son esprit, mais aussi l’esprit dans la multiplicité. La magie devient alors l’art qui permet de trafiquer avec les "intelligences collectives", les superorganismes qui prennent alors la place des anciens diables de la théologie chrétienne. Dans le Disinfo Book of Lies, Hakim Bey préconise l’assaut occulte contre les institutions, et dans Generation Hex, Lux23 raconte sa "guerre magique" contre Fox News, l’un des démons les plus dangereux et puissants de notre époque ».

CTHULHU, devenir l’alien.
« Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn. »

Cthulhu est le plus connu des Grands Anciens, celui qui a finalement donné son nom au mythe dans son ensemble. Lovecraft a eu une belle intuition en lui donnant la forme d’une pieuvre. Cette créature appartient à une espèce radicalement différente de la nôtre. Nous sommes terrestres, elle est marine ; nous sommes des mammifères, elle n’est même pas un vertébré. Notre intelligence est centralisée dans le cerveau, la sienne semble distribuée via des ganglions sur tout le corps. La pieuvre pourrait développer l’intelligence. Ses membres sont suffisamment sophistiqués pour développer de véritables aptitudes de manipulation, et son mode de vie de prédateur la prédispose à développer des capacités d’apprentissage et de repérage spatial. Mais la pieuve n’a pas développe d’intellignce et, avec ses tentacules, elle provoque aisément la répugnance. Pourtant, elle suscite l’envie des fans des mondes virtuels. « En tant que chercheur étudiant la réalité virtuelle, écrit Jaron Lanier dans le magazine Discover, je peux vous dire quelle émotion m’étreint lorsque je vois des céphalopodes se transformer : la jalousie. »

La raison ? La pieuvre est capable de s’exprimer avec l’ensemble de son corps. Autrement dit, elle constitue l’avatar parfait du voyageur dans les mondes virtuels. Elle est l’incarnation de ce "langage visuel" qui a obsédé McKenna et dont il avait eu la préscience lors de ses voyages sous DMT. Par son origine explicitement extra-terrestre, par sa forme de pieuvre, à l’opposé de la forme et de l’intelligence humanoïde telle que nous la connaissons, en raison du bagage futuriste véhiculé par cet animal, Cthulhu est un bon symbole de l’alien parfait, celui que nous cherchons à devenir. Par bien des aspects, le culte de Cthulhu est un transhumanisme. Pour Justin Woodman, « la magie lovecraftienne… n’est pas concernée par l’adoration des Grands Anciens, mais par l’identification avec eux, en tant que passages vers une métamorphose post-humaine ».

Pour Sypha Nadon, qui tient sur le web le site consacré au "necronomicon transhumanism", «  le but de la Necronomicon Transhuman Society (NTS) est de créer un think tank mutagénétique fondé sur les principes lovecraftiens, l’occultisme des Grands Anciens et la science de Cthulhu. (...) Notre mission est de préparer un futur dans lequel l’humanité sera libérée des chaînes de l’ADN et pourra échapper à sa prison génétique : où l’on pourra choisir n’importe quelle forme, n’importe quelle identité. Dans un tel monde, les notions de race, sexe, age et espèce seront sans doute éliminées. » Il décrit ainsi son groupe : « Nous sommes comme Leonard de Vinci.. mais avec des tentacules. »

Un anti-racisme et un anti-sexisme fortement revendiqué, donc à l’opposé des idées de Lovecraft. Une tendance libertaire confirmée par Alan, un de "Ceux qui hantent les ténèbres", le groupe étudié par Justin Woodman : « Le HID (Haunters in the dark) a essayé de se dégager des catégories construites de race ou d’ethnie, considérant leurs pratiques comme antithétiques au racisme de Lovecraft. Ainsi, Alan (lui-même anglo-asiatique) a affirmé qu’en s’identifiant explicitement comme des « adorateurs » du mythe de Cthulhu, les membres du HID s’étaient bâti une affiliation avec les groupes ethniques que Lovecraft avait diabolisés. »

YOG-SOTHOTH

« Cette entité était tout en un et un en tout, un être à la fois infini et limité qui n’appartenait pas seulement à un continuum d’espace-temps, mais faisait partie intégrante de l’ultime essence motrice du maelstrom éternel de la vie, de l’ultime maelstrom sans limite qui dépasse aussi bien les mathématiques que l’imagination. Cette entité était peut-être celle que certains cultes secrets de la Terre nomment à voix basse Yog-Sothoth et qui, sous d’autres noms, fut une déité. Les crustacés de Yuggoth l’adorent comme celui de l’au-delà et les esprits vaporeux des nébuleuses spirales le désignent par un signe intranscriptible. » - dans A travers les portes de la clé d’argent

L’expression "mythe de Cthulhu" n‘est pas de Lovecraft, qui préférait parler de "yog-sothotheries". C’est dire la place de celui qui se tient entre les Portes dans le panthéon lovecraftien.

Yog-Sothoth est le maître de l’espace et du temps. Il est la Porte entre les étoiles, entre les espaces. Il est l’archétype des terreurs mathématiques qui peuplent l’œuvre lovecraftien. Toute la vision du monde de Lovecraft repose sur un pythagorisme inversé. Pour lui comme pour le prophète de Crotone, et Platon à sa suite, les plus grands secrets sont contenus dans les mathématiques. Mais avec Lovecraft, c’en est fini de la sublime harmonie : les angles sont hideux, les proportions inhumaines. Le monde des idées n’est pas si fréquentable…

Pour les adeptes du pythagorisme, l’univers entier répondait à de divines proportions. C’est cette harmonie universelle qui conférerait au monde sa beauté. Puis la contradiction est venu du cœur de la doctrine, du théorème le plus fameux du maître lui-même. Soit un triangle rectangle tout simple, le plus simple en fait : celui dont les deux côtés formant un angle droit ont une longueur égal à un. Si on cherche à en calculer l’hypoténuse, impossible de trouver un nombre capable de s’exprimer complètement sous la forme d’un rapport entre deux entiers. Le pythagoricien qui découvrit le truc, un certain Hyppas, n’eut pas le temps de méditer longtemps sur la découverte : ses amis et condisciples l’emmenèrent faire un tour en bateau et le passèrent par dessus bord. On ne rigolait pas avec la divine harmonie, à l’époque. Mais le ver chaotique était dans le fruit des mathématiques, avec l’apparition de ce qu’on a appelé, à juste titre, les nombres irrationnels. Depuis, les mathématiques ont ajouté toute une palette de Mauvaises Idées, qu’on pourrait, en contradiction avec les penseurs platoniciens, nommer les Inintelligibles. A l’époque de Lovecraft, le monde frémissait à l’idée de la quatrième dimension et des géométries non euclidiennes. Depuis, les raisons de trembler se sont multipliées.

****

Les fractales, ces formes qui possèdent des dimensions fractionnaires (deux dimensions et demi, par exemple) ; la Théorie du chaos qui repose sur la sensibilité extrême aux conditions initiales, dont le fameux effet papillon (un battement d’aile à Melbourne peut déclencher une tempête à Tokyo) est souvent mentionné par les magiciens pour défendre l’efficacité de l’acte magique ; les automates cellulaires de Wolfram, enfin, de petits programmes informatiques dont certains sont intrinsèquement imprévisibles : autant de nouvelles mathématiques qui s’éloignent des possibilités d’appréhension de la conscience humaine. Et qui reposent toutes, pour une bonne part, sur l’usage de l’ordinateur.

Pour invoquer l’ouvreur de portes, les sectateurs de Yog-Sothoth vont donc aujourd’hui utiliser toute l’armada des concepts mathématiques bizarroïdes et irréguliers. En premier lieu, les solides non platoniciens, comme en témoigne ce "rituel des 9 angles" écrit par Michael Aquino pour l’Eglise de Satan. Les plus courageux tenterons eux de se perdre dans la "quatrième dimension" à coups de visualisation non euclidienne ou escherienne. Au XIXème siècle, un mathématicien nommé Charles Hinton avait ainsi créé des petits cubes colorés qui devaient selon lui permettre de visualiser la quatrième dimension. Ce livre est maintenant disponible en ligne, publié par une petite maison d’édition nommée, qui s’en étonnera, Celephais Press (Celephais est le nom d’une importante cité du monde du rêve, dans la nouvelle de Lovecraft A la recherche de Kadath).

Kenneth Grant, partant du principe que l’Ancien "aux nombreux angles" vit entre les espaces, développe lui toute une métaphysique de l’interstitialité. Ce qui existe entre les aspects solides de la réalité devient le support de la conscience magique : portes entrouvertes, moments de silence entre deux bruits, espace autour des contours, moments de vacuité entre des états de conscience. Une idée qu’on retrouve dans certains textes tantriques qui insistent sur ces aspects « limites » dans la quête de l’illumination.

« 59. Regarde un bol ou un récipient sans en voir les côtés ou la matière. En peu de temps, prends conscience de l'espace. »

« 61. Dans l'espace vide qui sépare deux instants de conscience, se révèle la spatialité lumineuse. »

« 64. Dans toute activité, concentre-toi sur l'espace qui sépare l'inspiration de l'expiration. Ainsi, accède à la félicité. » [06]

Mais bien sûr, cette concentration des "espaces liminaux" peut avoir une interprétation sociologique. Chez les anciens magiciens, cet espace extérieur était représenté par les abords du village : les forêts, les montagnes. Mais, rappelle Woodman, cet au-delà s’exprime aujourd’hui dans les "aires où la dégradation urbaine est prononcée". Par exemple, explique-t-il, le groupe de "Ceux qui hantent les ténèbres" avaient pendant un temps pratiqué leurs opérations magiques dans un hôpital désaffecté.

Cette recherche de l’extérieur en milieu urbain amène à la création d’une géographie sacrée chaotique. Dans l’ésotérisme traditionnel, on estime que les lieux sacrés (cathédrales, temples, loges, etc.) reposent essentiellement sur la recherche pythagoricienne des divines et significatives proportions. Les magiciens modernes confient au contraire au chaos la création de leur espace sacré. Pour cela, ils empruntent aux situationnistes la pratique de la "dérive" : errer dans une ville sans a priori ou projet, afin que se révèle l’extraordinaire dans le quotidien.

Pour Stephen Grasso, la dérive est une véritable technique chamanique. [07] « Il est important de vous rappeler que vous allez tenter de "marcher entre les mondes" - et j’insiste sur le mot "entre". (...) Pour maîtriser la dérive, vous devez développer suffisamment d’adresse pour naviguer entre votre existence quotidienne et votre expérience chamanique hyper-réelle. » Wilfied Hou Je Bek [08] a quant à lui ajouté une composante algorithmique à la dérive, afin de s’assurer que la conscience ne reprend à aucun moment le contrôle au cours du trajet. Son promeneur utilise en fait un programme (par exemple : « tourner à gauche, avancer, prendre la deuxième rue à droite et recommencer »). Encore un usage de la rigueur mathématique au service du chaos…

AZATHOTH

« L'illimité Azathoth, ce sultan des démons dont aucune bouche n'ose dire le nom à voix haute, se goinfre au milieu des battements sourds et insensés d'abominables tambours et des faibles lamentations monotones d'exécrables flûtes au cœur de cavités inconcevables et sombres qui s'ouvrent au-delà du temps. » - dans A la recherche de Kadath

On peut voir dans Azathoth, le Dieu Idiot, l’incarnation la plus simple du chaos dans son acception populaire : le désordre, l’incompréhensible, le hasard pur. Pas étonnant qu’il se tienne donc au centre de l’univers, puisque notre cosmos, probablement issu du hasard, est dominé par lui. Le hasard est un des concepts les plus difficiles à accepter pour un être humain. Il tend à le transformer en narration, à transformer une série d’événements contingents en une belle chaîne de causes et d’effets.

Notre cerveau comprend mal le hasard. Il en a horreur. Goethe disait :  « Mieux vaut une injustice qu’un désordre ». En fait, tout vaut mieux qu’un désordre. Nassim Taleb, ancien trader et professeur en sciences de l’incertitude au MIT, a consacré tout un livre sur la manière dont nous sommes fréquemment « bernés par le hasard ». Nous attribuons trop fréquemment le succès de tel ou tel courtier à son intelligence, alors que sa réussite est souvent bien souvent due uniquement à sa chance. Comme le disait Wittgenstein, « la cause à effet est la superstition ». S’il existe une spiritualité chaotique, elle va consister pour une bonne part à interroger ces narrations, à triturer ces notions de cause à effet, pour s’éveiller à un monde fluctuant, imprévisible, effrayant mais bien recelant bien plus de potentialités cachées. « Rien n’est vrai, tout est permis », dit le slogan scandé le plus souvent par les magiciens.

Le meilleur moyen de déconstruire la linéarité de nos vies consiste à créer des linéarités parallèles, pour constater avec quelle facilité notre cerveau peut bâtir des histoires, élaborer des narrations. Une des techniques possible consiste à confier nos croyances sur le monde au jeu de dés, comme le conseille Peter Carroll. Ou encore, comme William Burroughs (dont l’oeuvre a souvent été rapprochée de Lovecraft) et Brion Gysin, pratiquer le cut-up : une technique consistant à copier et coller au hasard des extraits de textes pour élaborer des histoires qui auraient parfois, selon Burroughs, un contenu prophétique. Genesis P-Orridge, grand admirateur de Brion Gysin et magicien pratiquant, considère la magie comme un "cut-up comportemental" : « si on définit la réalité comme un enregistrement, alors nous avons le pouvoir de le remonter, le réarranger, le recontextualsier et le rejouer en coupant et réassemblant notre propre réalité, et éventuellement, celle des autres. » [09]

Pourtant, on définit souvent la pensée magique comme la manifestation la plus évidente – et la plus dangereuse – de cette tendance à bâtir des narrations, à inventer des causes et des effets. Les magiciens du chaos invoquent souvent l’effet papillon pour soutenir leurs théories sur l’action parapsychologique. En effectuant des modifications dans le psychisme, tel le lancer d’un sort, on peut déclencher une avalanche d’événements. Le lancer d’un sort peut sans doute déclencher des effets imprévus. Comme le peut n’importe quel acte. Surtout, le caractère imprévisible des conséquences de leur opération élimine de fait la possibilité de toute action magique. Si les conséquences sont incalculables, qu’est-ce qui prouve que la suite des événements va aller dans le sens du "lancer de sort" ? Il pourrait aboutir à des résultats tout à fait contraires ou, encore plus probable, ses résultats seront annulés par d’autres ou auront des conséquences sans rapport avec le souhait initial. Les magiciens du chaos, malgré leur dénomination et le fait qu’ils soient les premiers à célébrer ce monde, sont encore en bien des points prisonniers des anciens schémas du monde ordonné. Partagés entre la nécessité (parfaitement légitime) de garder le contrôle sur nos propres vies et la reconnaissance du caractère chaotique et imprévisible du monde, ils inventent une technique propiatoire destinée à apprivoiser le chaos ambiant : l’idée folle que, par une série de diagrammes symboliques et d’actes rituels, il serait possible d’apprivoiser ce torrent furieux. De le faire se comporter comme nous le souhaitons. Les magiciens du chaos seraient-ils les ultimes magiciens de l’ordre ? Ou la croyance en l’efficacité magique n’est elle qu’un "système" de plus, adopté pour faciliter le déconditionnement et qui devra, à la fin, être jeté au rebut, comme tous les autres ?

SHUB-NIGGURATH

Dans la mythologie fondamentalement moderne de Lovecraft, Shub-Niggurath est le seul à se rapprocher de l’image traditionnelle du démon. La "chèvre noire des bois aux mille chevreaux" reprend la figure traditionnelle du bouc du sabbat.

Le monde de Lovecraft emprunte largement au fantastique gothique traditionnel. Pourtant, son contenu est de la science-fiction, et les êtres que rencontrent ses héros sont tellement avancés qu’en comparaison, nous faisons figure de cafards. C’est ce contraste entre la référence constante à un passé parfois très lointain, et à une science et une cosmologie des plus actuelles, qui fait naître le frisson. Par définition, nous n’avons pas de concepts pour ce qui n’existe pas encore. Toute vision du futur repose sur le passé. La meilleure façon de décrire un futur, c’est d’aller chercher, dans le passé ou dans les contrées géographiques, les esthétiques et concepts qui nous sont le plus étrangers.

Bien avant Arthur C. Clarke, Lovecraft avait compris que « rien ne distinguait une science suffisamment avancée de la magie ». Clarke lui-même n’avait pas hésité à utiliser la figure du bouc du sabbat dans ses propres livres. Dans Les Enfants d’Icare, les extraterrestres qui vont mettre fin à l’humanité en la portant à un nouvel état de conscience hésitent à se montrer à cause de leur tête de bouc. Plus tard, Clarke explique que leur ressemblance avec le démon n’est pas fortuite. Parce que la rencontre avec cette race extraterrestre a profondément marqué l’humanité, elle a enfoui leur image dans le plus profond de son inconscient, au point de voyager dans le passé et influencer la culture depuis des siècles.

Terence McKenna joue avec une idée analogue : « L’histoire est l’onde de choc de l’eschatologie. Il y a quelque chose à l’autre bout du temps qui projette une ombre énorme sur toute l’histoire humaine. » L’idée de boucle "futur-passé" implique aussi que notre futur pourrait s’élaborer à partir d’un retour conscient à des modes d’existence plus primitifs, plus frustres sur l’échelle de l’évolution. Shub-Niggurath pourrait donc représenter à son tour une forme de chaos : le retour aux formes plus simples, moins organisées du vivant.

Le grand père de la magie du chaos, Austin Osman Spare, avait développé tout un système destiné à réactiver nos "atavismes", les formes de vies animales enfouies dans notre code génétique. L’une des pratiques utilisées par les magiciens du chaos est la déstructuration volontaire du langage pour faire régresser la conscience humaine à un stade préhumain. Ils utilisent pour cela une forme de glossolalie, également en vogue chez les chrétiens "born again" américains, avec des intentions bien évidemment toutes différentes.

Dans le domaine des "langues barbares", Lovecraft n’est bien sûr pas en reste. Les incantations prononcées dans un langage difficilement prononçable pour quiconque possède un organe vocal humanoïde abondent dans ses livres. « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn, pour n’en citer qu’une. Les magiciens lovecraftiens d’aujourd’hui font grand usage de ce genre de conjurations.

Selon Erik Davis [10], « Michael Aquino emploie le pouvoir subjectif du langage dénué de sens en créant un langage yuggothique similaire à celui utilisé dans les nouvelles de Lovecraft, L’Horreur de Dunwich et Celui qui chuchotait dans les ténèbres. Ces formules gutturales aident à faire taire l’esprit rationnel (essayez de chanter "P’garn’h v’glyzz" pendant deux heures), une notion élaborée par Kenneth Grant avec son Culte des noms barbares. »

Dans Mille plateaux, Deleuze et Guattari reconnaissent le lien entre sorcellerie et retour à l’animalité. De façon plus intéressante encore, ils établissent une relation entre cette régression et la multiplicité de la conscience propre à l’âge du Chaos : « Dans un devenir animal, on a toujours affaire à une meute, à une bande, à une population, à un peuplement, bref à une multiplicité. Nous, sorciers, nous le savons de tout temps (...) Nous ne devenons pas animal sans une fascination pour la meute, la multiplicité. » Pour illustrer leur théorie, ils citent, bien naturellement, Lovecraft, le fameux passage de A travers les portes de la clé d’argent où le héros, Randolph Carter, se découvre multiple : « des Carter, de forme à la fois humaine et non humaine, vertébrée et invertébrée, animale et végétale, douée de conscience et privée de conscience, et même des Carter n’ayant rien de commun avec la vie terrestre... » [11]

Ce retour au passé pour construire le futur colore également la façon dont les adeptes contemporains du Mythe considèrent les Grands Anciens. On a vu qu’ils les voyaient comme des formes posthumaines auxquelles s’identifier. Mais, dans le même temps, il reconnaissent en eux le symboles de pulsions anciennes enfouies ou refoulées.
Pour Phil Hine, la magie lovecraftienne est un « processus unissant les racines chtoniennes de la conscience primitive et les magies stellaires du futur ». Austin Osman Spare affirmait que « la loi de l’évolution est la rétrogression de la fonction gérant la progression de l’acquis, i.e., plus merveilleuses sont nos réalisations, plus bas dans l’échelle de la vie la fonction qui les gouverne. Notre connaissance du vol est déterminée par ce désir causant l’activité de nos karmas oiseau, etc. Dès que notre désir atteindra les strates relevant de ces existences pouvant “voler” sans ailes – alors volerons-nous sans machines. » [12] Une théorie du progrès qui retrouve nos actuelles avancées technologiques, qui reposent sur la maîtrise des modes d’organisations primitifs.

La biologie synthétique, la nanotechnologie, l’informatique quantique nous font revenir aux origines du vivant, de la matière, de l’univers lui-même. Le futur n’est pas fermé, il y a encore de la place en bas, au fond, en arrière. Il suffit de remonter suffisamment dans le passé pour s’en convaincre.

Rémi Sussan

[01] - http://www.oeildusphinx.com/lovecraft_eso.html

[02] - http://www.ccru.net/id%28entity%29/communiquetwo.htm

[03] - http://www.chaosmatrix.org/library/chaos/texts/neophile.html

[04] - Journal for the academic study of magic n°2. cet article est disponible sur Google Books

[05] - http://www.necronomicontranshumanism.com/missionstatement.html

[06] - Traduction de Daniel Odier

[07] - http://worldtree.tribe.net/thread/0f2bf2b5-8091-441c-85da-0587869e0242

[08] - http://www.socialfiction.org

[09] - The Disinfo Book of Lies

[10] - Erik Davis, Calling Cthulhu, http://www.techgnosis.com

[11] - Une longue analyse des liens philosophiques entre les « mille plateaux » et la magie du chaos, et particulièrement Austin Osman Spare, a été écrite par Matt Lee, de l’université du Sussex, et se trouve en ligne à : http://www.fulgur.co.uk/authors

[12] - Traduction : Spartakus Freeman, http://chaos.heliogabale.org/LE-LIVRE-DU-PLAISIR-AMOUR-DE-SOI


Commentaires

Vous devez vous connecter ou devenir membre de La Spirale pour laisser un commentaire sur cet article.

A propos de cet article


Titre : RÉMI SUSSAN « YOG-SOTHOTH »
Auteur(s) :
Genre : Article
Copyrights : Rémi Sussan
Date de mise en ligne :

Présentation

Journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies de l'information, Remi Sussan a écrit pour Science & Vie High Tech, Computer Arts, Info PC et Technikart. Il s'est également illustré avec Les Utopies posthumaines, un ouvrage de référence dans le champ des contre et des cyber-cultures, ainsi que dans La Spirale avec une interview d'Alexander Bard et un Manuel de survie à l'usage de l'étudiant des religions du futur qui resteront dans les annales de ce site. Le voici aujourd'hui de retour avec un long article consacré à l'influence de l'oeuvre de l'écrivain Howard Phillips Lovecraft sur les formes de magie post-modernes.

Liens extérieurs

Utopost.blogspot.com/
Mapage.noos.fr/utopies.posthumaines/
Internetactu.net/author/remi-sussan/

Thèmes

Cyberculture
Esotérisme
Occultisme
Science-fiction
Mysticisme

Mots-clés associés

Rémi Sussan
HP Lovecraft
Yog-Sothoth
Cthulhu
Chaos
Magie du chaos

Contact

  • Captcha capttchaaa

Connexion


Inscription
Lettre d'informations


Flux RSS

pub

Image aléatoire

pub
« Fuck Consensual Reality »
© Laurent Courau
pub

Contenu aléatoire

Photo Texte Graphisme Graphisme Texte Texte Texte Photo Photo