LES FONDEMENTS DE L’AUTONOMIE FRANCAISE DE SEBASTIEN SCHIFRES


Enregistrement : 28/11/08

Un premier extrait du Mouvement autonome en Italie et en France (1973-1984), mémoire de master II de sociologie politique (2008) de Sébastien Schifres.

Où il est question du legs de la culture révolutionnaire issue de mai 1968, de la décomposition de l'extrême-gauche du début des années 70 au travers de l’autodissolution de la Gauche Prolétarienne en 1973, de l'importation en France de l’opéraïsme italien et de l'émergence de nouveaux axes de lutte.

Rappel des faits : Le 11 novembre 2008, plusieurs membres d'une communauté basée à Tarnac, dont Julien Coupat, fondateur de Tiqqun, revue philosophique d'inspiration anarchiste et post-situationniste fondée en 1999, ont été arrêtés dans le cadre d'une enquête sur des sabotages visant le réseau de la SNCF, puis mis en examen et placés en détention provisoire le 15 novembre 2008 sous des chefs d'inculpation relevant de la législation antiterroriste ("destructions en réunion" et "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste"). Cinq prévenus sont encore détenus à ce jour.

Face à la dangereuse nébuleuse d'épiciers alternatifs, néo hippies, post altermondialistes et cultivateurs de carotte des plateaux corréziens, qui menace gravement la sécurité nationale et les institutions de l'état, La Spirale se devait de réagir avec une série d'articles et d'interviews sur l'histoire du mouvement autonome, aujourd'hui cible et prétexte de tous les fantasmes et manipulations sécuritaires. [ Fin de la parenthèse ironique ] Adhésion ou non-adhésion aux idées de Julien Coupat et des Neuf de Tarnac, la question n'est pas là...

Ce qui ne lasse de surprendre et de préoccuper se situe plus dans l'inconsistance de l'accusation et dans l'absence de preuves. Aucun trophée ADN, aucune preuve matérielle digne de ce nom pour soutenir la rhétorique guerrière d'un procureur de la République particulièrement désireux d'en découdre avec les « anarcho-autonomes » chers à Michelle Alliot-Marie. La crise économique se développant, de noirs nuages s'amoncellent sur nos institutions et l'affaire claque déjà comme une mise en garde étatique à l'aube d'une période potentiellement riche en troubles sociaux et politiques.

Programme spécial « autonomes » à suivre dans le courant de la semaine prochaine avec de nouveaux articles et témoignages exclusifs !


Dernière minute - 02/12/08 - 19:30 : Trois suspects de Tarnac libérés

La cour d'appel de Paris a ordonné mardi la remise en liberté de trois personnes soupçonnées d'avoir participé récemment à des dégradations contre des lignes TGV et le maintien en détention des deux autres, dont Julien Coupat, chef présumé du groupe. Des cinq personnes placées en détention provisoire dans cette affaire, la chambre de l'instruction de la cour d'appel a décidé la remise en liberté de Gabrielle H., Benjamin R. et Manon G., ont indiqué Maitres Irène Terrel et Steeve Montagne. Julien Coupat et sa compagne Yldune L. restent donc en détention.


1/ LES FONDEMENTS DE L’AUTONOMIE FRANCAISE
 
La culture soixante-huitarde

L’autonomie française repose avant tout sur la culture révolutionnaire issue de mai 1968. C’est ce qui fait véritablement son fondement structurel. Un autonome des années 80 offre un témoignage très illustratif de cette culture :
 
« Dans la fin des années 70, il y a une politisation générale. Dans tous les lycées, il y a des comités de lutte, il y a des grèves, tout le temps : même les gens qui ne veulent pas s’impliquer se retrouvent impliqués là-dedans. Il y a un niveau de politisation bien plus fort que maintenant. Quand je suis arrivé au lycée, quinze jours après, c’était la grève : on se mettait pas en grève pour des gommes et des crayons. »  [1]
 
Interrogé sur les raisons de son engagement, il explique :
 
« Moi, c’est particulier, j’ai toujours fait de la politique, même quand j’avais huit ans. C’est un truc de l’époque, toute la mystique sur 68 : la barricade, la baston, l’émeute ! Quand j’ai commencé à faire de la politique, j’avais douze-treize ans, c’était aux Jeunesses Communistes. Pour moi, au départ, c’est un truc de purs fantasmes. C’est surtout l’incohérence des autres : il y avait le même discours révolutionnaire de partout : "flics-salauds, CRS-SS..." On parle de révolution et quand les flics sont là, on s’assoit par terre ! C’est incohérent, c’est absurde : "CRS-SS", on fout la main dans la gueule, c’est plus logique, non ? Il y avait des manifs tout le temps : je faisais une baston par semaine, affrontements avec les flics toutes les semaines. Quand j’étais môme, c’était mon activité : tous les mercredis, tous les samedis. Les gens, quand ils faisaient de la politique, ils avaient une volonté de faire la révolution : tu faisais pas de la politique pour montrer des désaccords ou quoi que ce soit, on était encore dans une logique révolutionnaire. Moi, je pensais que je faisais la révolution. Je pense que les gens, tout ce qu’ils faisaient, et même les gauchistes, même le PC, même le mec de base du PC, ils pensaient qu’ils allaient faire la révolution. Pas forcément que c’était immédiatement proche, mais qu’en tout cas, à moyen terme, il y avait des possibilités de renverser le système, de changer le système. »
 
Quand on lui demande s’il pensait à cette époque « qu’il allait vivre la révolution », Bruno répond :
 
« J’en étais sûr et certain ! C’est même pas que je pensais que j’allais la vivre, je pensais que je la faisais ! Il y avait des grèves ouvrières, la marche des sidérurgistes : les sidérurgistes, tous les jours ils tiraient sur les flics avec des armes à feu ! Ils avaient incendié les locaux de la CGT, ils étaient des dizaines de milliers ! Il y avait des luttes antinucléaires à Plogoff… T’avais un journal comme Libération : c’était un journal révolutionnaire jusqu’en 1979… Quand les autonomes occupent Libération en 1977, ils occupent Libé parce que c’est le journal du mouvement, parce que c’est le journal de l’agence de presse Libération, qui est écrit par ses lecteurs, par des gens en lutte partout en France : c’est des ouvriers en lutte qui écrivent les articles… Libé, c’est le journal révolutionnaire quotidien dans les kiosques ! Il y a des comités de lutte… Moi, j’arrive au lycée, il y a un comité de lutte, des panneaux d’affichage où l’administration n’a pas le droit de toucher aux affiches que tu mets parce que c’est ton droit et que tu mets ce que tu veux, t’affiches ce que tu veux… La manif du 23 mars 1979, c’est des dizaines de milliers de personnes qui mettent Paris à feu et à sang, les sidérurgistes et les autonomes coude à coude, c’est l’attaque du siège du PC, de L’Humanité, des barricades de dix heures du matin jusqu’à quatre heures du matin le lendemain… Et puis il y a aussi cette logique individuelle quand tu rentres pour faire de la politique et que tu te dis révolutionnaire, ben tu te dis révolutionnaire ! C’est-à-dire que tu rentres dans une logique où tu sais que l’emploi des armes va être inévitable et incontournable. Si t’es révolutionnaire, tu penses ou tu dis : "Moi je vais finir en taule, ou mort, ou je vais gagner"… Mais même le connard qui rentrait dans un groupe trotskiste, je pense qu’il avait ça dans le crâne. C’était une évidence : la révolution, ça se fait comme ça. A la LCR, il y avait encore l’entraînement paramilitaire, ils avaient des pseudos, des caches d’armes… Et même au PC, je pense qu’ils avaient encore des armes. Tu te disais pas révolutionnaire si tu savais pas faire un cocktail Molotov, si tu savais pas faire des explosifs, si t’es pas capable avec trois copains d’aller faire une action directe. »
 
Même si le témoignage de Bruno comprend une part de mythologie, il est révélateur d’une culture qui subsiste en France à la fin des années 70.
 
La crise de l’extrême-gauche
 
Cependant, depuis 1973, l’extrême-gauche française est entrée comme en Italie en phase de décomposition. Le mouvement autonome est le produit de cette décomposition. Pour une militante du Comité de Soutien aux Prisonniers de la RAF [2], les autonomes sont « les fossoyeurs de l’extrême-gauche » [3]. Cette expression n’est pas tout à fait appropriée car elle supposerait une disparition totale de l’extrême-gauche française, ce qui n’est pas le cas. L’expression sous-entend surtout que les autonomes auraient joué un rôle actif dans l’effondrement de l’extrême-gauche, voire qu’ils en porteraient la responsabilité. Si l’apparition du mouvement autonome en France s’est incontestablement faite au détriment d’autres tendances de l’extrême-gauche, on ne peut pas dire pour autant que l’autonomie française soit responsable de l’effondrement de ces autres courants. Le maoïsme est le seul courant qui se soit véritablement effondré. Mais cet effondrement a lieu en 1973, c’est-à-dire quatre ans avant l’apparition du mouvement autonome en France. L’autonomie n’est pas la cause de cet effondrement mais la conséquence. En ce qui concerne les organisations trotskistes ou libertaires, il ne semble pas que les autonomes aient joué un rôle quelconque dans la chute de leurs effectifs.
 
Cependant, l’autonomie correspond bel et bien à une crise de l’extrême-gauche française. Cette crise, c’est avant tout la crise du mouvement issu de mai 1968. Comme en Italie, la crise de l’extrême-gauche française éclate en 1973, année du choc pétrolier, année du coup d’Etat du général Pinochet, année du début de la crise économique, année tournant qui annonce les transformations de la société et au cours de laquelle les organisations politiques se repositionnent. La crise de l’extrême-gauche française confirme le modèle de Koopmans, puisqu’on a bien un double processus d’institutionnalisation et de radicalisation, le mouvement autonome étant l’expression de cette radicalisation. En plus de ce phénomène de radicalisation, deux autres processus sont à l’œuvre dans l’émergence du mouvement autonome en France : d’une part un phénomène d’importation idéologique, et d’autre part un phénomène d’émergence de nouveaux terrains de lutte.
 
L’importation idéologique
 
Le groupe Camarades, constitué en 1974 sous l’impulsion de Yann Moulier-Boutang, correspond à ce phénomène d’importation idéologique. L’importation en France de l’opéraïsme italien est antérieure à la création de Camarades. Une anthologie des Quaderni Rossi paraît en 1968 aux éditions Maspero, mais d’après Yann Moulier cette anthologie aurait été l’œuvre de la tendance proche de Raniero Panzieri, faisant ainsi abstraction des thèses de Mario Tronti dont se réclament les militants de Potere Operaio [4]. Yann Moulier rencontre les militants de Potere Operaio en 1970. Un militant de Potere Operaio, Giuseppe Bezza, lui propose de traduire un recueil de textes de Mario Tronti paru en italien en 1966 sous le titre Ouvriers et Capital. Yann Moulier publiera cette traduction en 1977. C’est autour de lui que se forme à l’Ecole Normale le groupe Matériaux pour l’intervention, en 1971, avec notamment des militants issus de Socialisme ou Barbarie et de la « Gauche Marxiste », c’est-à-dire de l’ultra-gauche [5]. Yann Moulier vient d’ailleurs lui aussi de l’ultra-gauche, puisqu’il participait à l’époque à Informations et Correspondances Ouvrières (ICO). Matériaux pour l’intervention se réapproprie les thèses de Potere Operaio, puis se rapproche de Toni Negri en 1973 avant d’aboutir à la création de Camarades [6].
 
Les principes théoriques de Matériaux pour l’intervention sont notamment résumés dans le dernier numéro de la revue, publié en février 1973 :
 
« Plus que jamais il est temps de renverser le vieux schéma hérité de la pratique du vieux mouvement ouvrier dans lequel la classe ouvrière possédait la tactique de ses mouvements (syndicats, lutte économique et spontanéité), et le parti, la stratégie révolutionnaire (la continuité de l’organisation, l’affrontement contre l’Etat et le pouvoir global du capital, bref la lutte politique). (…) En fait la classe ouvrière est stratégiquement révolutionnaire et tactiquement réformiste. A long terme elle est irréductiblement opposée à la programmation capitaliste.  Dans un cycle donné, elle finit toujours par reconquérir son homogénéité et son autonomie. Alors se trouve menacé de mort le pouvoir du capital dans un cycle qui comprend comme un tout spécifiquement donné, un niveau technologique donné, une organisation du travail (stade de la division du travail, composition organique du capital) et une certaine classe ouvrière. Dans ces moments se pose pour les capitalistes le problème du saut technologique, de redistribuer les cartes de façon plus favorable pour eux. Ce sont des moments où ce qui devient déterminant, capable d’ouvrir dans la répétition indéfinie des cycles capitalistes la rupture, la faille, bref le point final à la domination du capital sur les individus, c’est la tactique. Là le moindre retard dans la réalisation des échéances peut se répercuter en chaîne. La tactique devient alors la capacité de choisir les points névralgiques de cette opération, d’anticiper sur un nouveau cycle programmé par le capital, de le devancer sur un chemin par lequel il doit lui-même passer ou être battu. (…) A l’organisation politique révolutionnaire la tâche d’être l’instrument tactique décisif sous la direction stratégique de la classe ouvrière comme classe. (…) Pour que la classe des ouvriers devienne la force dominante dans le rapport de production, qu’elle réduise le capital à n’être plus dans un premier temps que la donnée subalterne et secondaire, la construction d’une initiative politique qui se place d’emblée sur le terrain de l’Europe est à l’ordre du jour. » [7]
 
Les militants issus du groupe Révolution ! sont eux aussi influencés par le mouvement italien, mais à travers un parcours différent de celui de Matériaux pour l’intervention. Le groupe Révolution ! est à l’origine une scission de la Ligue Communiste datant de 1971. Ses militants rompent avec le trotskisme pour se rapprocher des positions maoïstes. Mais à travers cette évolution, les militants de Révolution ! s’inspirent en réalité des thèses développées à la même époque en Italie par Avanguardia Operaia, qui suit un parcours similaire à partir de 1969 [8]. Alain Pojolat, après avoir milité à la Ligue Communiste puis à Révolution !, rejoint Camarades en 1976 lorsque Révolution ! fusionne avec la Gauche Ouvrière et Paysanne (GOP) pour donner naissance à l’OCT (Organisation Communiste des Travailleurs) :
 
« Quand arrive l’OCT, il y a la partie la plus radicale de Révolution ! qui se tire. Donc, il y a entre autres des gens qui après vont faire un journal qui s’appelle Parti pris. Il y a de tout dedans : la recomposition est pas mécanique, elle se fait un peu au fil des expériences, des confrontations d’expériences… Et puis la situation italienne va nous intéresser énormément bien sûr. On est un certain nombre qui ont quitté Révolution ! et qui sont très intéressés par la situation en Italie, par à la fois l’autonomie ouvrière de la situation italienne, et par aussi la montée des groupes armés. Qui nous importaient parce que c’est des groupes qui viennent pas du ciel : leurs premières interventions c’est les interventions dans les entreprises, c’est le mouvement des Foulards Rouges à la Fiat, l’Alfa Romeo, c’est les collectifs de l’Alfa, c’est tout ça : une immense richesse du point de vue des interventions dans les entreprises, c’est cent fois plus avancé que ce qui a jamais pu être réalisé en France. » [9]
 
La radicalisation
 
Deux groupes correspondent plus spécifiquement au processus de radicalisation : La Cause du Peuple et l’Organisation Communiste Libertaire (OCL). Les militants de La Cause du Peuple refusent l’autodissolution de la Gauche Prolétarienne décidée en novembre 1973. Leur parcours va les mener du maoïsme à l’autonomie à travers une logique de plus en plus spontanéiste qui abandonne les références staliniennes. Ces militants participent en novembre 1976 à la création du Collectif d’Agitation proposé par Camarades.
 
L’OCL, quant à elle, est le produit de la scission qui se produit en juin 1976 au sein de l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA). Cette scission aboutit à la création de deux organisations : l’OCL et l’UTCL (Union des Travailleurs Communistes Libertaires). Alors que l’OCL veut privilégier les luttes autonomes, les militants qui créent l’UTCL défendent une conception plus partidaire du processus révolutionnaire, axée sur le syndicalisme et la phase de transition socialiste.
 
Dans le cas de La Cause du Peuple comme dans celui de l’OCL, le processus de radicalisation confirme le modèle de Koopmans, puisqu’on peut observer dans les deux cas une rupture entre deux tendances, l’une qui s’institutionnalise, et l’autre qui se radicalise. Parallèlement à la radicalisation d’une partie de la base issue de la Gauche Prolétarienne, on peut voir en effet à la même époque bon nombre de jeunes intellectuels abandonner progressivement la référence à la Chine Populaire pour se rapprocher du Parti Socialiste.
 
On peut donc se demander si le clivage institutionnalisation/radicalisation recoupe un clivage de classe intellectuels/ouvriers. Le parcours de plusieurs militants semble en tous cas confirmer cette hypothèse. Les cas de Jean-Paul [10] et de Guy Dardel illustrent ainsi la radicalisation de la base ouvrière issue de la Gauche Prolétarienne qui évolue alors vers l’autonomie. Cependant, à ce clivage de classe se superpose aussi un clivage générationnel. On peut en effet aussi observer que les anciens maoïstes qui s’intègrent dans les institutions sont issus du mouvement de 1968, et qu’a contrario ceux qui se radicalisent sont des militants plus jeunes qui n’avaient qu’une dizaine d’années en 1968 et qui n’ont donc pas pu y participer. Guy Dardel avait seize ans en 1973, au moment de l’autodissolution de la Gauche Prolétarienne :
 
« On avait des groupes de jeunes maos constitués sur Paris, fédérés autour de la fac de Jussieu, et on a continué à fonctionner de 1973 à 1975. On a mené des activités antifascistes assez violentes, des activités de solidarité internationale, et on intervenait sur les quartiers où on vivait… Assez rapidement, on a été séduits par l’activité des autonomes italiens. Ils posaient théoriquement, bien avant la France, la question de l’autonomie ouvrière qui s’ancrait dans des luttes depuis le début des années 60. Nous-mêmes, on arrivait sur le marché du travail, et la seule idée d’aller bosser, de se plier à l’usine, qui attendait la plupart d’entre nous, formés en CET [11], ne correspondait pas du tout à nos envies. On se situait donc dans une attitude de refus du travail, tout en conservant une identité de classe. Toute une frange s’est ainsi mise en place dans l’autonomie parisienne, séduisante aussi par ses comportements quotidiens, qui représentaient pour nous une certaine nouveauté : la suppression de la hiérarchie de l’organisation, la capacité à agir de manière autonome sans en référer à un centre, et en même temps toute une théorisation de la question de la violence diffuse, loin du spectaculaire. » [12]
 
Les Noyaux Armés Pour l’Autonomie Populaire (NAPAP), qui assassinent le 23 mars 1977 l’ancien vigile de Renault Jean-Antoine Tramoni [13], constituent l’élément le plus exacerbé de ce processus de radicalisation issu de la Gauche Prolétarienne.
 
L’émergence de nouveaux terrains de lutte
 
Parallèlement à ces processus d’importation idéologique et de radicalisation, le mouvement autonome trouve également son origine en France dans l’émergence de nouveaux terrains de lutte. Le groupe Marge, fondé en 1974 par Jacques Lesage de La Haye et Gérald Dittmar, correspond plus particulièrement à ces nouveaux axes de lutte.
 
Né en 1938, élevé dans un milieu aristocrate et royaliste de l’ouest de la France, Jacques Lesage de La Haye rompt avec sa famille à l’âge de 15 ans. A 17 ans, il s’engage avec son frère et une bande d’amis dans le banditisme professionnel et commence une série de hold-up, avant d’être emprisonné au bout d’un an, en 1957. En prison, Jacques Lesage de La Haye participe à plusieurs mutineries et prend conscience de la nécessité de créer un syndicat de prisonniers. Après sa libération en 1968, il reste animé par cet objectif politique [14]. En prison, Jacques Lesage de La Haye a fait des études. Il a obtenu son baccalauréat ainsi qu’une licence de lettres. Il a également fait une psychanalyse. Ce travail intellectuel lui permet à sa sortie de prison de devenir psychothérapeute et d’entamer des études de psychologie. En 1972, Jacques Lesage de  La Haye devient chargé de cours en psychologie à l’université de Vincennes. La même année, il rejoint le Groupe d’Information sur les Prisons (GIP) créé par Michel Foucault et Pierre Vidal-Naquet, puis le Comité d’Action des Prisonniers (CAP) en 1973. 
 
Jacques Lesage de La Haye crée ensuite le groupe Marge en 1974 après avoir fait la connaissance de Gérald Dittmar. Marge a pour but de fédérer tous les marginaux. Le groupe apparaît en même temps que la Fédération des Luttes et Actions Marginales (FLAM). La FLAM tente alors de regrouper une dizaine d’organisations déjà existantes luttant sur des terrains considérés comme marginaux (Mouvement de Libération des Femmes, CAP, Comité de Lutte des Handicapés, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, Cahiers pour la folie, Comité Unitaire Français-Immigrés…). De ces deux organisations concurrentes, seul Marge va subsister, ce qu’explique ainsi Jacques Lesage de La Haye :
 
« Tous ces mouvements-là n’ont pas réussi à créer la FLAM, et en fait, chose marrante, c’est le mouvement spontané Marge qui a démarré… Un peu comme si la volonté de réunification des mouvements des luttes de l’époque a échoué, et seul un mouvement spontané pouvait jaillir… Ca devait faire partie des courants sociologiques de l’époque… Et cette émergence de tous les groupes marginaux, usagés eux-mêmes mais libertaires, a été une convergence qui a donné Marge et qui a fait qu’à côté de ça la FLAM, trop construite, n’a pas pu… Parce qu’il y a eu conflit entre leaders… C’était des conflits entre les marxistes et des anarchistes… Ils se sont tous foutus sur la gueule… La FLAM a pas pu marcher à cause de ça. Les conflits entre leaders ont fait échouer les expériences. La FLAM n’a tenu que quelques mois. Par contre , Marge a tenu… » [15]
 
Sebastien Schifres

. Extrait de Le Mouvement autonome en Italie et en France (1973-1984), mémoire de master II de sociologie politique (2008)
 

[1] Entretien avec Bruno (pseudonyme, Collectif Prolétaire Territorial).
[2] RAF : Fraction Armée Rouge.
[3] Entretien avec Cécile (pseudonyme).
[4] Yann Moulier-Boutang, « Matériaux pour l’intervention », http://multitudes.samizdat.net/spip.php?rubrique484, 2004.
[5] Cf. Christophe Bourseiller, Histoire générale de l’ultra-gauche, Denoël, 2003, p. 430.
[6] Entretien avec Yann Moulier-Boutang.
[7] Matériaux Pour l’Intervention, La Stratégie du refus n° 8, février 1973, p. 50-51.
[8] Entretien avec Alain Pojolat (collectif de la BNP). Un article sur le groupe Révolution ! a été publié sur le Forum des Marxistes Révolutionnaires : http://revolution.celeonet.fr/index.php?showtopic=9840
[9] Entretien avec Alain Pojolat.
[10] Entretien avec Jean-Paul (pseudonyme).
[11] CET : Collège d’Enseignement Technique.
[12] « Autoportrait : Guy Dardel », in Jean-Christophe Brochier et Hervé Delouche, Les nouveaux Sans-culottes, Enquête sur l’extrême gauche, Grasset, 2000, p. 193.
[13] Jean-Antoine Tramoni avait tué en février 1972 le militant de la Gauche Prolétarienne Pierre Overney au cours d’une attaque maoïste à l’usine de Boulogne-Billancourt.
[14] Entretien avec Jacques Lesage de La Haye.
[15] Ibid.


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Titre : LES FONDEMENTS DE L’AUTONOMIE FRANCAISE de Sebastien Schifres
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Un premier extrait du Mouvement autonome en Italie et en France (1973-1984), mémoire de master II de sociologie politique (2008) de Sébastien Schifres.

Où il est question du legs de la culture révolutionnaire issue de mai 1968, de la décomposition de l'extrême-gauche du début des années 70 au travers de l’autodissolution de la Gauche Prolétarienne en 1973, de l'importation en France de l’opéraïsme italien et de l'émergence de nouveaux axes de lutte.

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