DENIS ROULLEAU


Enregistrement : 09/12/08

Tom Wolfe, Hunter S. Thompson, Lester Bangs... Autant d'auteurs qui ont révolutionné le journalisme et la fiction narrative en détournant les codes et en rompant avec les conventions. Il n'y aura donc que les pleutres et les ignares pour s'étonner de l'existence d'un Dictionnaire raisonné de la littérature rock publié aux défuntes éditions Scali, mais encore disponible dans les bonnes librairies.

Tour d'horizon d'une culture foisonnante avec Denis Roulleau, auteur d'un ouvrage somme sur un genre qui nous passionne au travers d'une interview qui évoque tout à tour les fantômes des Grands Anciens mentionnés plus haut et sans qui La Spirale n'existerait probablement pas, mais aussi ceux d'Iceberg Slim, Bukowski, Actuel, Métal Hurlant, Lenny Kaye et autres Ramones.


Pensons aux lecteurs de La Spirale qui passent plus de temps à boire des bières dans les concerts de rock, ou à avaler des pilules qui bloquent les connexions synaptiques dans les free-parties, que dans les bibliothèques. Auriez-vous la gentillesse et l'obligeance de leur rappeler en quoi consiste un dictionnaire dit "raisonné" ?

Un « dictionnaire » établit, un « dictionnaire raisonné » établit… et commente. Il est donc par essence subjectif et de parti pris. Derrière le terme « raisonné » se dissimule également une notion d’exhaustivité, à laquelle je ne prétends surtout pas, même si le dictionnaire se veut autant que possible complet sur le sujet. L’oxymore « raisonné / rock » m’amusait également.
Raisonné ou pas, j’ai souhaité écrire un ouvrage sérieux (citations, analyses, bibliographie…) qui ne se prend pas pour autant au sérieux (anecdotes, entrées « divertissantes » comme celles des comics Kiss ou du livre de Mötley Crüe, bios d’écrivains et de rock-critiques allumés…). En fait, à partir de l’écrit rock sous toutes ses formes, c’est une histoire parallèle de la musique populaire qui se dessine en filigrane au fil des pages.

On ne sait que relativement peu de choses de vous, du moins par voie de presse. Qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette entreprise et comment avez-vous fait d'ailleurs pour sélectionner, éliminer autant d'auteurs, de médias et d'ouvrages ?

A l’âge de douze ans, j’ai découvert simultanément en l’espace de deux jours, Led Zeppelin et le magazine Rock & Folk, dont un numéro affichait Jimmy Page en couverture. Un choc ! Je me suis immédiatement plongé dans cette musique Rock dont je ne soupçonnais pas l’existence et dans cette littérature qui s’y consacrait et qui contribuait largement à créer le mythe. Depuis, les deux sont indissociables pour moi : la musique nourrit la littérature, la littérature nourrit la musique. Ce dictionnaire est l’aboutissement de 25 ans de lecture et d’écoute. Frustré de l’absence d’ouvrages sur le sujet en France, j’ai écrit le livre que j’aurais aimé lire… Du coup, c’est réellement le premier du genre. La sélection ? Grande Question. J’ai du effectuer des choix car le livre ne devait pas dépasser 500 pages. Ils sont bien sûr critiquables mais ils m’appartiennent et je les assume. Cela dit, j’ai fait en sorte que les auteurs qui auraient, selon moi, pu bénéficier d’une entrée spécifique apparaissent néanmoins au détour d’une page. Ils ne sont pas donc totalement absents du dictionnaire.

La dernière entrée du livre, consacrée à Francis Zégut, se termine sur un hommage à Yves Adrien et Black Sabbath. Parmi la longue liste de noms d'auteurs et de médias cités au long de ce Dictionnaire raisonné de la littérature rock, quels sont ceux qui vous ont le plus influencé ?

Les Anglo-Saxons : Bukowski, qui n’a jamais écrit sur le rock (hormis deux articles, très laconiques, sur les Stones) mais dont les 3 B (Bière, Baise, Baston) n’ont rien à envier au triptyque « Sex, Drugs & Rock 'n' Roll » ; Hunter S. Thompson et ses reportages de campagne électorales publiés dans Rolling Stone, mille fois plus rock et authentiques que le backstage d’un concert de Marilyn Manson par exemple ; William S. Burroughs, qui utilisait avant tout le monde dans ses nouvelles les termes « punk » et « heavy metal » et dont les cut-up littéraires ont influencé, entre autres, Paul McCartney pour le collage sonore d’Eleanor Rugby ; les magazines Creem et Bomp ; et Alexander Trocchi, auteur du Livre de Caïn, mi-beat, mi-situationniste et grand oublié des études et anthologies publiées sur ces deux courants, qui ont largement influencé les premiers écrits « intelligents » sur le Rock.
Les Français : Yves Adrien, le secret le mieux gardé de la littérature française ; Philippe Garnier pour son sens de la digression ; le Manœuvre gonzo et l’Eudeline intime des années 70 ; les magazines Actuel, Rock and Folk et Metal Hurlant ; Michka Assayas pour son exigence critique ; le collectif Bazooka, etc.

Et justement, quelle est la place et qu'est-ce qui fait la particularité de la France en matière de littérature rock ? On connaît l'exemple de Boris Vian qui écrivait sur le jazz et la science-fiction dès la seconde moitié des années 40. Qu'est-ce qui est ressorti de cet intérêt tout particulier de l'intelligentsia hexagonale pour la culture populaire nord-américaine ?

Oui, Vian est d’ailleurs dans le dictionnaire avec sa géniale définition du Rock and Roll que tout groupe débutant devrait afficher dans son local de répétition.
Soyons chauvins pour une fois : à quelques exceptions près, il existe deux grand axes de « l’écrit Rock » : les Anglo-Saxons… et les Français. Précisons que Rock & Folk, par qui tout est arrivé dans notre pays, est né en 1966, un an avant le Rolling Stone américain. Issus pour la plupart du magazine Jazz Hot, très intellos, les journalistes de Rock & Folk ont appliqué cet aspect analytique de la critique de jazz à la chronique rock. N’oublions pas que le rock était alors honni par les parents et les bien-pensants. Il s’agissait donc pour ses scribes de l’enrober d’un discours sérieux (trop parfois) afin de le légitimer. Les Français aiment décortiquer, les Anglo-Saxons sont, eux, plus directs et intuitifs, hormis des Greil Marcus ou des Simon Frith qui oeuvrent sciemment dans un registre universitaire. Les ouvrages de François Bon (quoi que l’on en pense !) sont symptomatiques de cette French Touch, qui a connu son heure de gloire dans les années 70. Ne disait-on pas à l’époque : « les Français n’ont pas de grands groupes de rock mais ils ont les meilleurs rock-critiques du monde ».

Curiosité personnelle, qu'est-ce qui vous a inspiré pour mettre La Spirale dans ce dictionnaire ?

Paradoxalement j’ai connu La Spirale grâce au papier, avec cette anthologie parue au Rouergue/Chambon. J’ai ensuite découvert un site libéré et libertaire, des interviews fouillées, des opinions tranchées et assumées… le tout servi par une excellente tenue littéraire. Ce n’est pas si fréquent sur le web et totalement dans l’esprit de ce que je considère comme relevant de « l’écrit rock ».

Comment définiriez-vous la littérature rock ? Une forme de littérature initiée et influencée par les grandes plumes de la presse musicale rock, mais encore ? Patrick Eudeline parle dans la préface de votre livre d'une expérience intime et cite pêle-mêle François Villon, Arthur Rimbaud, Jack Kerouac, Charles Baudelaire...

La moins pire des définitions, selon moi, reste celle de Nik Cohn qui a écrit le premier livre « intelligent » sur le Rock en 1969 et qui figure en exergue du dictionnaire : « la clé d’une écriture rock se trouve dans une attitude, dans une certaine approche, plutôt que dans le fait d’écrire ou non sur le rock ». Ce champ de l’écrit rock regroupe des écrivains, des journalistes, des magazines, des livres qui s’inscrivent tous dans la même démarche par le style, le rythme et des références communes. C’est ce que met en perspective le dictionnaire. Après, comme le souligne Patrick, l’intime et le vécu personnel comptent énormément : certains verront en Rimbaud le précurseur (dans sa vie comme dans ses écrits) d’un esprit « rock » qui a influencé, entre autres, Patti Smith, d’autres y verront « seulement » un grand poète romantique… Une chose est sûre, quand la question se pose, c’est qu’il existe une présomption, un faisceau d’indices… Quelqu’un s’est-il déjà demandé si Marcel Pagnol (grand auteur par ailleurs) était Rock ?

Où se situe selon vous la relève de ce genre littéraire aujourd'hui ? Il y a eu tout un pan du roman noir, puis le cyberpunk et la littérature d'anticipation qui ont intégré le legs de la culture rock dans la science-fiction au tournant des années 70. Plus récemment, on pouvait percevoir certaines redites, pas nécessairement passionnantes, du côté de l'auto-fiction ou d'un renouveau fantastique à la Poppy Z. Brite... Quels sont selon vous ses nouveaux champs d'investigation ? Où retrouvez-vous les énergies iconoclastes d'un Hunter S. Thompson ou d'un Lester Bangs ?

Effectivement, le genre a infusé différents types de littérature. Aujourd’hui, les romanciers de tous poils s’en donnent à cœur joie et utilisent le matériau Rock avec plus ou moins de bonheur. Ainsi, Amanda Sthers qui entre dans la peau de Keith Richards (????!)… Plus sérieusement, dans un registre autrement plus consistant, chez les Anglo-Saxons : Bret Easton Elis demeure à mon avis inégalé et à chaque fois surprenant, sans oublier John King, Will Self, Chuck Klostermann, Dave Eggers…
En France, que l’on aime ou pas, Despentes, Ravalec et même Houellebecq ont été très influencé par l’écrit rock et inscrivent leurs romans dans cet esprit. Plus underground, Luc Baranger et Andy Vérol sont deux auteurs à découvrir, qui ne mâchent pas leurs mots et qui secouent leurs lecteurs. En presse, signalons Nicolas Ungemuth et sa rubrique Réédition dans Rock and Folk. Un concentré de provocation et de mauvaise foi soutenu par une prose jubilatoire et cassante.

Plus généralement, comment analysez-vous le retour de la culture rock de ces dernières années ? Pour ma part, je ne suis pas certain de bien percevoir ce qu'un t-shirt de Motörhead ou des Ramones porté par un adolescent des années 2000 nous dit sur la période que nous traversons, sinon peut-être un malaise face au présent et au futur proche...

Pour moi, ce tee-shirt nous dit que le rock est bien passé de la contre-culture à la culture (qui en doutait encore ?), que son discours contestataire est aujourd’hui un outil de marketing… Il nous dit aussi que sur dix ados le portant par effet de mode, un, peut-être, écoutera vraiment les Ramones, puis remontera au coffret Nuggets et découvrira les écrits de Lenny Kaye, puis formera un groupe ou rédigera des articles, un livre… Si un seul porteur de tee-shirt réalise ce parcours, alors le tee-shirt (et tout le commerce/communication autour de la musique) mérite d’exister et d’être également porté par des bobos profanes. Le rock reconnaîtra les siens en quelque sorte.

J'ai noté la présence d'Iceberg Slim, maquereau, toxicomane et écrivain afro-américain de Chicago qui a inspiré bon nombre de figures de la scène hip hop, dans le dictionnaire. Ce qui m'amène à une question qui me brûlait les lèvres... Considérez-vous qu'il y a une ou plusieurs littératures inspirées des différents courants musicaux et urbains de la seconde moitié du XX° siècle ?

Je ne suis pas un adepte des chapelles. Le dictionnaire mélange d’ailleurs volontairement les journalistes rock, les écrivains (qui sont les mêmes parfois), les artistes-écrivains, la presse, les fanzines, les courants… J’estime simplement qu’il existe une littérature spécifique rock, née de la Beat Generation et de tout ce qu’a déclenché en 1954 le jeune Elvis Aaron Presley en accélérant la chanson traditionnelle That’s allright Mama dans les studios de Sam Phillips. Après, que ce soit les cyberpunks de William Gibson ou les proxos blacks d’Iceberg Slim, le décor change mais le message reste le même.

Belle découverte dans votre livre, celle d'Harlan Ellison, que je ne connaissais pas et qui m'a particulièrement intéressé. Pourriez-vous revenir sur cet auteur qui aurait toute sa place dans La Spirale entre réalisme magique, gangs de rue et fiction spéculative...

Ce serait effectivement un auteur idéal pour La Spirale, tout comme Moorcock qui figure également dans le dictionnaire. Auteur star de science-fiction aux Etats-Unis, bardé de récompenses et de prix littéraires, Ellison est scandaleusement mal édité et méconnu en France. Il définit lui-même son œuvre comme de la « fiction spéculative », qui met en scène des paumés et des marginaux. Encore une fois, peu importe finalement que ses personnages évoluent dans des planètes lointaines, ils sont identiques à ceux de Bukowski qui se saoulent la gueule dans des bars miteux terrestres. Ellison a également écrit en 1961 l’un des premiers ouvrages marquants sur les gangs modernes : Les Barons de Brooklyn (paru en France dans la collection Speed 17). Je raconte dans le dictionnaire la genèse de ce livre qui préfigure avec dix années d'avance le nouveau journalisme, et les déboires de l’auteur, à la fois acteur et narrateur de son livre…

Malgré la récupération que nous évoquions plus haut, il semble peu probable que l'énergie et la folie à l'origine d'un tel torrent créatif se soient taries. Au final, rien ne disparaît, tout ne fait que se transformer, tout ne fait que muter... Où et comment imaginez-vous la suite de l'aventure ?

Je pense (j’espère !) que le sursaut viendra de la musique, entraînant dans son élan de nouveaux auteurs, de nouveaux artistes. 2009 et 2010 devraient être deux années cruciales : Les fractures musicales se déroulent très souvent en fin de décennie et la crise économique actuelle devraient réveiller la plume d’auteurs confirmés et inspirer celle des plus jeunes.

Peut-être un peu de musique pour conclure cette interview. Quels disques conseilleriez-vous pour parcourir votre ouvrage et de manière plus large, qu'est-ce qui fait trembler vos enceintes ces derniers temps ?

Bande-son du dictionnaire : le dictionnaire balayant toutes les principales époques de la musique populaire, les grands classiques sont de mise : Beatles, Rolling Stones, Led Zep, The Who, Beach Boys, Ramones, Sex Pistols, les deux Bobs (Dylan et Marley)… Si je devais sélectionner quelques disques idéaux et pour rester assez grand public : coffret Nuggets, Sgt Pepper, Sticky Fingers, Velvet (l’album banane), Raw Power, Blonde on Blonde, Nevermind

En ce moment sur ma platine : Mars Volta, Brian Jonestown Massacreurs, Last Shadows Puppets, Gossip, AC/DC et Gun’s & Roses (oui je sais… mais c’est mon coté hard), Christophe (oui je sais… mais c’est mon coté fleur bleue… et encore pas tant que cela). Je suis également en plein revival groupes psyché américains (Iron Butterfly, Quicksilver…) mais là vraiment, je n’oblige personne… j’assume !


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Titre : DENIS ROULLEAU
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : Laurent Courau
Date de mise en ligne :

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Tom Wolfe, Hunter S. Thompson, Lester Bangs... Autant d'auteurs qui ont révolutionné le journalisme et la fiction narrative en détournant les codes et en rompant avec les conventions. Il n'y aura donc que les pleutres et les ignares pour s'étonner de l'existence d'un Dictionnaire raisonné de la littérature rock. Tour d'horizon d'une culture foisonnante avec Denis Roulleau, auteur d'un ouvrage somme sur un genre qui nous passionne.

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