UNE ENVIE DE VIN DE MOSELLE PAR GRICHKA DUBROVNIK


Enregistrement : 02/01/09

Ce matin je me suis réveillé avec une grande barbe poivre et sel qui sentait la pipe...

Notre camarade Grichka Dubrovnik se réveille un matin habité par le fantôme de Karl Marx. Outre l'extraordinaire croissance de son système pileux et une furieuse envie de vin de Moselle, l'entité qui le possède lui dicte une série de réflexions sur la crise systémique actuelle.

Réforme monétaire du dollar, fin du système de crédit de masse, référence à l'emprunt russe, troisième guerre mondiale ou guerre néo-coloniale... Passage en revue des futurs possibles par l'esprit frappeur de l'un de nos plus grands penseurs modernes.



Ce matin je me suis réveillé avec une grande barbe poivre et sel qui sentait la pipe.

Vu les désordres de mon système pileux ces derniers temps je me suis dit que ce n’était qu’une grâce que la nature me rendait, pour compenser l’alopécie et la calvitie galopante dont elle m’avait accablé ces derniers mois. Ce qui m’a en revanche plongé dans une grande perplexité c’est que je pensais en allemand. Auf Deutsch. Et que je parlais soudain cette langue à la perfection. Alors que franchement j’en ai toujours bavé avec la langue de Nena qui colle des majuscules partout et qui le verbe à la fin des phrases met. Et puis, alors que je venais de me réveiller depuis à peine un quart d’heure, j’ai eu cette irrépressible envie de vin de Moselle.

Rien de tel dans mes placards, ce qui me rendit nerveux. Rien à fumer non plus. J’ai allumé la radio, Ali Baddou, le sympathique agrégé détaillait avec un expert dont j’ai oublié le nom, les causes de la crise économique mondiale, et alors, j’ai croisé le miroir. Ah ! Voilà à peu de choses près l’image qu’il m’a renvoyée !


Je n’ai pas eu le temps de m’attarder à ce prodige plus longtemps car une violente inspiration, un spasme général qui partait de ma tête et se transmettait à tout mon corps, faisait trembler mes mains et me poussait à la table. Cette convulsion, rétrospectivement j’imagine causée par les commentaires de la radio s’est emparée de moi malgré ma frustration grandissante de ne pas avoir ne serait-ce qu’un fond de Gewürzt à avaler. Je me suis mis à griffonner d’une écriture magnifique, qui m’était inconnue, des lignes, en allemand.

Je les ai traduites le lendemain, imparfaitement. J’ai eu beaucoup de peine à me relire, et mon allemand avait affreusement régressé. Je livre à présent ces lignes à la postérité, témoignage unique de ce phénomène surnaturel ou schizophrénique, le lecteur jugera.

(traduit de l’allemand)

« Les contribuables Américains ne pourront venir à la rescousse à la fois des banques, des retraités des générations nombreuses nées dans l’après-guerre, de l’industrie nationale et de surcroît s’acquitter du service de la dette publique Américaine. Pour payer ce que doit leur Nation au monde le travailleur américain et son invité mexicain devraient travailler dans les conditions d’il y a cent cinquante ans, quinze heures par jour, sept jours sur sept et jusqu’à soixante quinze ans sur plusieurs générations, autant que les peuples qu’ils avaient réduit en esclavage. Quant aux salaires ils devraient tendre vers le minimum vital requis pour la reproduction de leur force de travail, compétitivité et restauration du taux de profit obligent. Cette solution politiquement et socialement inacceptable ne résoudrait néanmoins rien du tout si le reste du monde décidait de ne pas souscrire les futurs emprunts du Tresor Américain. A moins évidemment qu’on ne les y oblige par une politique de la canonnière. Ce constat d’insolvabilité de l’Amérique suite à la crise invite à la prospective et à l’établissement de scenarii inégalement probables et compatibles. Une chose est certaine. Les économistes qui prétendent que l’endettement Américain s’effacera comme par enchantement, « lorsque le calme sera revenu », le font par aveuglement ou par malhonnêteté.

Le premier scénario serait celui d’une réforme monétaire du Dollar à la manière du Franc Pinay. Lorsque le contribuable Américain refusera de sacrifier l’avenir du peuple Américain au paiement du service de la dette publique, le Trésor Américain pourra créer un nouveau Dollar lui évitant l’humiliation de ne pas payer les intérêts courants et permettant de sauver le système tel qu’il existe. Le monde entier viendra faire la queue pour rendre ses anciens dollars à la Banque Fédérale contre des nouveaux dollars et la question de la dette sera temporairement résolue. La Fed restera la banque centrale mondiale et le Nouveau Dollar sera la monnaie des échanges internationaux. l’Euro, s’il a survécu aux zizanies allemandes, restera ce qu’il est. Un moyen commode d’unifier le marché Européen pour ceux qui ont besoin d’y exporter leur production.

Une version extrême de ce premier scénario consisterait en un développement historique semblable à l’aventure de l’emprunt russe. Si le monde refuse le bonneteau du nouveau Dollar et si le service de la dette crée un poids insupportable sur la population Américaine, oblitérant totalement l’avenir de la nation américaine, une instabilité politique accrue alimentée par la situation sociale dégradée est possible. Un nouveau régime politique américain isolationniste, en rupture avec la démocratie de 1776, verrait le jour et pourrait légalement annuler la dette de l’ancien régime. Ce serait une voie politique radicale et un moyen certain de tourner la page de la dette comme la révolution bolchévique, en 1918, a rayé d’un trait de plume l’emprunt russe par décret. Et les épargnants du monde entier seront précipités dans la ruine, comme les Français que l’on avait fait prêter leurs économies aux Russes pour des raisons diplomatiques à l’époque, déjà.

Mais les peuples du monde s’en tireraient en réalité à moindre frais en regard de ce qui pourrait les attendre si le peuple Américain se laissait tenter par ce vieux remède de cheval que le capitalisme s’administre de temps en temps quand la maladie qui le ronge menace de l’emporter pour de bon: la guerre.

C’est un troisième scénario, au cas où le premier, purement financier, échouerait. Une recolonisation post moderne accompagnée d’une guerre pourrait, une fois de plus, sortir le capitalisme de ses contradictions. Ce scénario évidemment catastrophique pour l’humanité serait compatible avec celui d’une instabilité politique en Amérique.

Mais comment le capitalisme s’en est-il tiré sans guerre mondiale toutes ces années ? Le système du crédit de masse l’a sauvé durant quelques décennies, mais semble avoir atteint sa limite avec le scandale des subprimes. L’escroquerie de la diffusion des titres d’une dette privée massive irrécouvrable a été mise à jour. Les payeurs ont compris que les prêteurs les avaient roulés. C’était pourtant une innovation sans précédent dans l’histoire du capitalisme : la carte de crédit et le crédit hypothécaire de masse. Ils devaient permettre de faire face à un défi de taille : une crise de surproduction chronique, aggravée par l’entrée de la Chine et de l’Inde dans le capitalisme au cours des années 1980. C’était une réponse très efficace à la baisse tendancielle du taux de profit. Celle-ci, faut-il le rappeler, est le résultat historique inéluctable de la contradiction entre le rythme de croissance des moyens de production très rapide, géométrique, et celui de la consommation et des besoins plus lent, arithmétique. Le premier capitalisme était fondé sur l’accumulation par l’extorsion d’une plus value maximale et se caractérisait par un partage salaires-profits inique et politiquement insupportable. Le travailleur ne recevait que le prix de sa subsistance. Le développement démocratique a encouragé l’apparition du fordisme, un système ingénieux dans lequel les salaires ont augmenté, certes moins vite que les profits, mais ont créé les débouchés de la consommation de masse des travailleurs. Ce système a rencontré sa limite rapidement car il aurait fallu augmenter les salaires bien plus pour absorber la quantité vertigineuse de produits résultant de la production effrénée des capitalistes du monde entier. D’autant que ceux-ci ont été rejoints par les oligarques des pays émergents également dévorés par la soif d’accumulation. Or les capitalistes, obsédés par le profit, rechignent à augmenter les salaires. Le capitalisme au travers de ses agents avides et malins a donc inventé et encouragé, par des taux d’intérêt bas, et parfois des lois, le système du crédit de masse. Plus besoin d’augmenter les salaires, les travailleurs gagent leurs salaires futurs pour financer leur consommation et les profits des capitalistes d’aujourd’hui. L’extorsion de la plus value est devenue inter temporelle grâce à la carte de crédit.

Le système bancaire a maquillé l’insolvabilité des travailleurs endettés en transformant leur dette en titres à haut rendement, les subprimes, que des rétro commissions juteuses, gage de bonus élevés, rendaient irrésistibles aux gérants de fortune du monde entier. Mais le masque est tombé, le roi est apparu dans toute sa nudité et désormais le crédit sera encadré, régulé. On ne pourra plus prêter aux travailleurs sous-payés de quoi consommer l’infinie variété des produits qu’ils créent sur la fiction de leurs salaires futurs.

L’histoire ne se répètera pas, mais elle bégayera peut-être. La ruine de l’Europe au cours de la seconde guerre mondiale et l’économie de guerre ont sorti le capitalisme Nord américain de la longue récession qui a suivi la crise de 1929. Elle-même n’était qu’une sanction de l’expansion économique effrénée qui a fait suite à une première guerre mondiale très destructrice en Europe. C’est cette première guerre mondiale qui a installé le leadership mondial économique que l’on connaît. La doctrine Monroe a permis d’attendre 1917 pour intervenir en Europe où la destruction était bien avancée… Et d’attendre Pearl Harbour pour s’intéresser à la seconde guerre mondiale alors que la destruction était également bien avancée.

Quelles guerres pourraient demain sauver le capitalisme et restaurer le taux de profit ? La guerre future, qu’elle prenne la forme d’une troisième guerre mondiale ou d’une guerre néo-coloniale devra idéalement permettre la prise de contrôle de réserves naturelles aux mains de puissances hostiles ou douteuses, car les capitalistes d’aujourd’hui sont malades d’une psychose que ne connaissaient pas leur ancêtres, celle de la courbe de King Hubbert, le pic de la production de pétrole. Les zones de conflit sont bien connues, au Moyen Orient comme dans l’ex Union Soviétique où les prétextes au déclenchement d’un conflit plus destructeur et plus général ne manquent pas. »

Grichka Dubrovnik



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Titre : UNE ENVIE DE VIN DE MOSELLE par Grichka Dubrovnik
Auteur(s) :
Genre : Essai
Copyrights : Igor Sekulic
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