JOUISSANCE ET RECESSION PAR GRICHKA DUBROVNIK


Enregistrement : 02/01/09

American Psycho se sert une coupe de Dom Pérignon en lisant les gros titres du Wall Street Journal, l'Amazonie respire sur fond de fermeture des imprimeries chinoises, le pays des banques et de la fondue déguste, déclenchant des réactions d’incompréhension au sein de son gouvernement, et les hedge funds continuent à amasser des fortunes au coeur même de la débâcle...

Un essai polymorphe de notre camarade Grichka Dubrovnik, agrégé de sciences sociales, cascadeur et ancien élève du lycée Henri IV.



Comme le tsunami en Thaïlande et comme toutes les catastrophes, la crise punit sans discernement les pauvres comme les riches, les travailleurs comme les paresseux, les gens biens comme les cons, les femmes comme les machos, les jeunes comme les vieux. Personne n’est épargné car la crise du capitalisme, comme le capitalisme lui-même n’ont rien à voir avec la morale. Cela peut paraître une évidence, mais cela pose néanmoins un problème majeur aux nations pétries de culture protestante, religion dont la congruence avec l’essor du capitalisme a fait l’objet de nombreux commentaires. La violence de la récession en Allemagne et de celle qui se profile en Suisse, car le pays des banques va déguster cette fois, déclenchent des réactions d’incompréhension chez leurs gouvernants et leurs responsables dont la conviction est qu’il n’ont pas mérité cela, tant ils sont convaincus d’avoir fait « ce qu’il fallait » d’avoir été vertueux, bref de n’avoir pas pêché.

A côté de cela Goldman Sachs règne sur le marché américain et engrange des profits, les hedge funds continuent à amasser des fortunes au coeur même de la débâcle, en jouant à la baisse c'est-à-dire en pariant sur la probabilité certaine de nos malheurs futurs… Les austères banquiers allemands plus durement touchés que les traders délurés au mode de vie tapageur, vu de Francfort, quelle injustice ! Strass et paillettes, montres en or aux mécanismes rares, voitures de luxe, cigares vintage et vins fins, les financiers ont joui, jouissent encore et ils jouiront demain. « How to spend it » c’est le titre du supplément du Financial Times Week End que ne lit pas le directeur d’entreprise allemand qui arrive au bureau depuis vingt ans a 6 heures 55 précises dans un costume mal coupé de catalogue de VPC. Il a respecté le règlement, si strict, si dur, à la lettre. Il a lu, relu, les articles de ce règlement qu’il connaît par coeur, et qu’il aime d’amour. Il a prêché la rigueur la discipline et la ponctualité à des centaines d’employés vertueux. Et il prend un grand coup de pied dans le cul. American Psycho se sert une coupe de Dom Pérignon en lisant les gros titres du WSJ sur l’entreprise de Calvin qui fait faillite lamentablement. Et le puritain prend une expression effarée, vraiment comique, celle du ministre allemand des Finances face à Gordon Brown qui nationalise et s’endette en sifflotant. Was ? Vous ? Et l’économie de l’offre alors ? Et les nouveaux classiques vantés par Thatcher et fondus dans la troisième voie du New Labour ? C’était du bidon ? C’était une idole inventée pour nous faire bosser plus longtemps et plus dur ? Travailler en bon puritain ne suffira donc pas à assurer le salut. Avec la crise le certitudo salutis protestant en a pris un sacré coup derrière la caboche.

Mais ne cédons pas au désespoir. Depuis Wilhelm Reich, on sait que… Mmmm… la discipline… Mmmm… que c’est bon. Le règlement fait jouir ceux qui l’appliquent. Une vérité qui déplait. Une vérité qui sans doute exaspère l’excellent Michael Glos, je l’imagine rouge de colère. Reich, un Viennois psychanalyste communiste qui après avoir échappé de peu aux camps est finalement décédé dans un pénitencier fédéral de Pennsylvanie. Ses livres ont été brûlés sur ordre d’une cour de justice, un autodafé dont la symbolique n’a échappé à aucun hippie. Alors, que les capitalistes d’outre-Rhin se consolent. Toutes ces années de vertu économique, d’économie de l’offre, de rigueur appliquée sans rigoler dans l’ex RFA ont sans doute procuré pas mal de plaisir à un tas de gars qui, comme disait Reich, avaient « peur de l’infini ». Jérôme Kerviel et ses collègues, eux, n’ont pas eu peur de l’infini. Et ils ne sont pas moins punis. Pas plus punis. C’est comme ça. Le monde est un chaos amoral.

Et l’économie Française avec son système d’Etat providence qui fuit un peu comme une vieille Simca 5 du Front Pop, que l’Ump n’a pas eu le temps de conduire à la casse, se trouve relativement plus protégée que sa voisine Allemande, rutilante. La socialisation d’une majorité du revenu national en France fonctionne plutôt pas mal, comme un parachute crasseux contre la misère. Qui l’eût cru ? Les écoles de management doivent être prises de vertiges théoriques. Michael et Angela, convertis à l’économie de l’offre, découvrent que celle-ci, pas plus que la politique économique de la demande, n’est une panacée en économie globalisée. Tous les manuels de Sciences Po se moquent de Pierre Mauroy et de l’échec de la relance du premier gouvernement de l’ère Mitterrand, prononcé Mitran. Pierre Mauroy fut jusque hier le symbole de la bêtise économique pour des générations d’étudiants parfumés de la rue Saint Guillaume. Mauroy ou la preuve absolue de l’inefficacité de la politique Keynésienne en économie ouverte. La preuve que le vice en économie ne paie pas. La légitimation de la vertu économique des nouveaux classiques. Que vont-ils écrire maintenant que Brown, Obama et Sarkozy font du Mauroy ?

La politique de l’offre en Allemagne a pesé sur les salaires. Elle a, de manière volontariste, recherché et accompli cette fameuse spécialisation industrielle qui ouvre les portes du paradis de l’excédent du commerce extérieur. Elle a obtenu cette compétitivité prix et qualité qui fait la gloire de l’Allemagne et la honte de la France, éternelle déficitaire mal spécialisée ou pas spécialisée du tout. Sauf que lorsque l’imprimerie chinoise qui achète les machines allemandes ferme parce que les annonceurs américains ont réduit leur budget pub, la belle usine Allemande ferme aussi. Plus de prospectus pour le compte d’épargne Citibank outre-Atlantique. Plus de boulot pour les entreprises Chinoises qui les imprimaient. Les arbres d’Amazonie respirent. Plus de boulot pour les usines allemandes qui leurs vendaient les machines et les pièces. Plus d’excédent commercial en Allemagne. Plus d’investissement non plus. Et pas davantage de consommation puisqu’on a réduit les salaires et rationalisé l’Etat-providence, comme nous le recommandait le manuel. La politique de l’offre en économie ouverte est aussi inefficace que la politique de la demande. La crise aura eu ce mérite, de le démontrer bien clairement.

Mais hélas à toute crise il faut un coupable. Personne ne veut admettre l’évidence. Tout cela est absurde. Le métro comme le boulot. Alors il faut un méchant. Grâce au méchant tout à nouveau fait sens et l’on peut recommencer et répéter que c’est bien d’arriver à l’heure pour ceux qui ont encore un travail, que c’est bien de se lever tôt pour ceux qui ont encore un chez eux. Plus les vertueux seront punis et plus ils éprouveront l’impérieux besoin de sauver l’édifice moral qui les protège de l’infini. Et la technique la plus sûre et la plus barbare a fait ses preuves. Déjà les index se tendent vers les fameuses chèvres malodorantes qui étaient chassées dans le désert, après avoir été accablées des malédictions que l'on souhaitait épargner à la majorité. La dernière fois les nazis ont pris le pouvoir sans coup d’état, comme ça. Qui sera le bouc cette fois-ci ? Qui prendra le pouvoir ? Quel sera le peuple ou la minorité que l’on accablera de la faute ? D’avance je le plains, martyr sacrifié sur l’autel d’une éthique imbécile abattue en plein vol.

Les responsables de la crise on l’aura compris ne sont pas à chercher ici ou là. Le responsable c’est le système de l’accumulation. L’erreur, la faute c’est au frontispice qu’elle est gravée : « Accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes ». Alors qu’importe que le système dont les contradictions apparaissent si nettement aujourd’hui s’incarne le lundi dans l’ancien directeur général de Goldman Sachs devenu chef du Trésor, lequel, opportunément pousse le premier domino, la banque Lehman Brothers, également principal concurrent de Goldman Sachs sur le marché Américain, puis pousse le second, discrètement, avec le procès intenté par le Trésor Américain à l’UBS, qui, quelle coïncidence, se trouve être le deuxième principal concurrent de Goldman Sachs sur le marché Américain. Qu’importe qu’il s’incarne mardi dans Madoff ce remarquable personnage de Balzac et de La Vérité si je Mens. Une seule chose importe. Que nous ne laissions personne porter le chapeau. Restons vigilants. Résistons à la tentation de nous laisser gagner par l’idée terriblement funeste qu’il y aurait un responsable parmi nous.

Grichka Dubrovnik


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