ROLAND C. WAGNER « CHARLIE'S ANGELS »


Enregistrement : 31/01/09

Un ranch perdu dans le désert, une communauté de freaks, un leader christique et paranoïaque, des armes, de la drogue et un air des Beatles... Ca ne vous rappelle rien ? Avec Charlie's Angels, Roland C. Wagner nous entraîne dans les profondeurs de l'année 1969 et les derniers soubresauts d'agonie de l'utopie hippie, sur fond d'émeutes raciales et de guerre de Vietnam.

Auteur d'une centaine de nouvelles et d'une cinquantaine de romans de science-fiction, Roland C. Wagner (1960 - 2012) portait le flambeau d'un imaginaire libertaire et décomplexé, souvent teinté d'humour. Outre son cycle des Futurs mystères de Paris dont le dernier épisode est paru en 2006, La saison de la sorcière et Pax Americana, ses deux derniers romans (au moment de la publication de cette nouvelle sur La Spirale), dépeignaient une France ultra-sécuritaire envahie par les USA ou une planète partagée entre l'épuisement des ressources pétrolières et l'avènement des énergies renouvelables.



When I get to the bottom I go back to the top of the slide
Where I stop and I turn and I go for a ride
Then I get to the bottom and I see you again
Yeah yeah yeah.


(The Beatles - Helter Skelter)

C'était un de ces ados paumés comme on en voyait tant depuis quelques années : l'air égaré, les cheveux longs et sales, vêtu comme l'as de pique. L'acné marquant ses joues hérissées d'une barbe clairsemée trahissait sa jeunesse.

Mais le lieutenant n'allait pas se laisser attendrir par la faiblesse apparente du gamin. Il avait au contraire l'intention de l'exploiter au maximum. Les autres avaient refusé de coopérer ; celui-ci serait sans doute moins coriace.

L'affaire était relativement grave : les charges retenues contre les suspects allaient du vol de voiture à l'incendie volontaire. Sans parler des nombreuses armes découvertes lors de la perquisition du ranch. Comme plusieurs membres de la bande étaient des récidivistes, ils risquaient de passer un certain temps en prison.

Le lieutenant aurait été prêt à parier que ce gamin n'avait pas de casier. Ça ne devait pas faire longtemps qu'il traînait avec ces sociopathes. Avec un peu de chance, il était encore temps de le ramener dans le droit chemin. Et, surtout, de lui faire dire ce qu'il savait.

— Comment t'appelles-tu ?

Le gosse se tortilla, mal à l'aise. Une bouffée aigre de son odeur corporelle parvint aux narines du lieutenant. Depuis quand ne s'était-il pas lavé ? Bien que l'eau fûr rare dans la vallée de la Mort, le ranch disposait d'une piscine.

— Zero.

— Ce n'est pas un nom, ça !

Le gamin affronta un instant le regard du lieutenant, puis baissa ses yeux clairs. il avait l'air fatigué, mais pas seulement. Malade, peut-être. Ou en manque de drogue.

Non, pas en manque. Il ne transpirait, ne tremblait pas, ne manifestait aucune nervosité.

— Zero, répéta-t-il avec un air buté.

— Bon, va pour Zero, alors ! Tu as l'air d'un bon garçon, Zero. Qu'est-ce que tu fichais avec cette bande de voyous ?

— C'est ma famille, répéta le gosse sans lever la tête.

Drôle de famille, songea le lieutenant. S'il n'y avait eu toutes ces armes, il aurait cru être en présence d'une communauté hippie. Peut-être s'agissait-il alors d'une de ces sectes d'illuminés dont la Californie était féconde. En nettement plus fauchée, ce qui aurait pu expliquer pourquoi ces freaks s'étaient mis à voler des voitures, mais n'apportait aucune lumière sur les raisons qui les avaient poussés à transformer certaines d'entre elles en buggies des sables. Encore un truc de barjot, à tous les coups. De toute manière, il fallait l'être pour venir s'enterrer en pleine vallée de la Mort, surtout avec toutes ces filles et ces enfants en bas âge.

— Y a-t-il longtemps que tu es avec eux ?

— Non, pas trop.

— Comment les as-tu rencontrés ?

Zero hésita. C'était un moment délicat de l'interrogatoire, où le suspect soucieux de ne pas manger le morceau était malgré tout tenté d'engager la conversation avec celui qui essayait de lui tirer les vers du nez.

— Un de mes potes avait entendu causer d'une communauté qui squattait dans un ranch du côté de San Fernando. Alors on est allé voir à quoi ça ressemblait. On savait pas où crécher, à l'époque. Et…

Il s'interrompit et se mordilla la lèvre inférieure.

— Oui ?

Une lueur inattendue apparut dans les yeux du gamin. Comme si le souvenir évoqué lui procurait un vif plaisir.

— C'était un foutu ranch de cinéma, avec des façades comme au temps du western. Un faux saloon… tout ça. Y avait aussi des chevaux et des cowboys — pas des masses. Et plein de bagnoles et de camions déglingués en train de rouiller un peu partout. Drôle d'ambiance. On était en train de se dire qu'on allait peut-être se casser de ce trou quand on a vu les anges. Et là… (Les prunelles de Zero éticnelèrent.) Vous pouvez pas imaginer ! Des gonzesses ! Des tas et des tas de gonzesses quasiment à poil qui sortaient de partout ! Il leur manquait que des ailes.

S'il y avait une chose que le lieutenant imaginait sans peine, c'était bien l'effet de cette quasi-nudité collective sur la libido d'un jeune mâle comme celui qu'il avait en face de lui. Ça devait tenir du déferlement d'hormones en folie. En termes choisis, on appelait ça penser avec sa queue — et celle de Zero ne devait pas briller par son intelligence.

— Combien y en avait-il ?

Le gosse fronça les souyrcils, le front plissé. Il ne donnait pas l'impression d'être beaucoup plus futé que sa queue.

— Je sais pas… vingt ou trente.

— Ça se passait à quelle date ?

Le gamin secoua la tête, la bouche tordue en une moue qui exprima brièvement une souffrance contenue. Le lieutenant aurait bien aimé en connaître l'origine, et son instinct lui disait que c'était dans cette direction qu'il fallait creuser.

— J'ai oublié. Ça faisait des jours qu'on dormait dehors, et y avait pas de calendrier au ranch. Pas de journaux ni de radio non plus — rien qu'une télé dans la caravane du vieux Spahn…

— Qui ça ?

— Le proprio du ranch. Un vioque presque aveugle. On le voyait jamais. J-C lui avait donné Squeaky pour qu'elle s'occupe de lui. (Zero cligna de l'œil.) Le vieux cochon ! Il devait pas s'ennuyer !

— Squeaky, c'est l'une des filles ?

— Ouais.

— Et tu dis que J-C l'a donnée à ce Spahn ?

— Ouais, pour payer le loyer, paraît-il.

Ça, songea le lieutenant, c'est un truc de maquereau ou je ne m'y connais pas.

— Et ensuite ?

— Ben, on est resté. Vu la quantité de chattes, on se disait qu'y aurait moyen d'en récupérer un peu. (Zero ricana.) Et, de la chatte, on en a eue ! Putain, mec, j'avais jamais autant baisé de ma vie !

Il commençait à se détendre. Encore un petit moment et il se laisserait aller tout à fait, il serait mûr. Au fond de lui-même, ce gosse ne demandait qu'à se mettre à table. le laisser frimer avec ses histoires de fesses n'était qu'un biais pour l'amener à parler de ce qui intéressait vraiment le lieutenant : les voitures volées et les autres délits imputables à cette tribu de marginaux surarmés.

— Tu as dû bien te défoncer aussi, non ?

Zero haussa les épaules.

— Pas autant que vous pourriez l'imaginer. Un peu d'acide, de l'herbe… La défonce, ça coûte du fric. Et, du fric, la famille en a pas des masses. Même que les filles, elles doivent des fois aller fouiller les poubelles…

Un vague début de nausée souleva le cœur du lieutenant.

— Fouiller les poubelles ?

— Pour qu'on puisse manger.

— Rien que les filles ?

— Ouais. Elles sont là pour ça. C'est J-C qui le dit.

— Qui dit quoi ?

— Que la femme est faite pour servir l'homme.

L'odeur de maquereau se faisait de plus en plus forte.

— Qui est J-C ?

Zero considéra son interlocuteur comme s'il venait de débarquer de la Lune à bord d'Apollo XI.

— Ben… Jésus-Christ. C'est lui qui décide de tout.
Jésus-Christ ? sans doute un surnom…

— Du genre ?

— Du genre qui va baiser avec qui, et tout ce genre de trucs. Il dit aux filles : « On a plus rien à becqueter », et elles partent fouiller les poubelles.

Les boutons sur son visage n'étaient donc pas tous dus à l'acné ; il y avait aussi de l'intoxication alimentaire là-dessous.

— La famille n'a pas d'argent, mais elle a des armes.

Le lieutenant perçut nettement la réticence de Zero.

— La vie est dangereuse dans le désert, répondit le gamin avec prudence. C'est plein de serpents à sonnette.

Mieux valait ne pas insister. L'arsenal de ces freaks reviendrait de toute manière tôt ou tard sur le tapis.

— Donc, ton copain et toi, vous êtes restés au ranch ?

— Ouais. C'était cool. On glandait pendant que les filles s'occupaient de tout, on buvait des bières en écoutant causer J-C, on baisait à couilles rabattues… (Zero fronça le nez.) Bon, c'était moins marrant de choper la chtouille, mais pas moyen d'y échapper, vu que les gonzesses étaient toutes plombées.

Le lieutenant ne savait pas s'il devait être écœuré, apitoyé ou horrifié par les conditions de vie de ces gosses : nourriture avariée, maladies vénériennes, et une absence quasi totale de l'hygiène la plus élémentaire… Nul doute que les mères des enfants, des adolescentes pour la plupart, avaient dû accoucher sur place, à l'ancienne, sans même une sage-femme pour aider à la délivrance.

Et, dans tout ça, toujours pas un mot sur les délits qui intéressaient le lieutenant. Impossible, pourtant, que ce gamin ne soit au courant de rien. Il avait parlé spontanément des filles envoyées fouiller les poubelles, et il était probable qu'il n'avait pas menti en ce qui concernait la consommation de bière : les adjoints du shérif local avaient été impressionnés par la quantité de canettes vides trouvée au ranch.

— Ce que je ne comprends pas, c'est ce que vous fichez avec ces buggies.

— On cherche le gouffre sans fond qui s'ouvre dans le désert, répondit Zero sans réfléchir.

— Hein ?

— C'est là qu'on se planquera quand les négros se révolteront et massacreront tous les Blancs.
C'était parti pour le grand retour de la barjoterie. Ce J-C et sa « famille » étaient cinglés. Un gouffre sans fond au milieu du désert ! Il fallait avoir au moins deux ou trois cases de vides pour croire en un truc pareil.

D'un autre côté, une telle barjoterie pouvait s'expliquer. le mouvement en faveur des droits civiques, au début de la décennie, avait suscité toute une vague de militantisme noir, dont certaines tendances ne faisaient pas mystère de leur intention d'en découdre avec l'establishment. On soupçonnait d'ailleurs les Black Panthers, ou peut-être les Black Muslims, d'avoir assassiné le gouverneur au milieu de l'été. Pas étonnant que toute cette agitation puisse flanquer les chocottes à une bande de petits Blancs menée par un paranoïaque.

Mais un gouffre sans fond… Dieu tout-puissant !

— Encore une idée de J-C ?

— Ouais.

— Et, selon lui, vous allez devoir vous planquer longtemps ?

— Jusqu'à ce qu'on soit assez nombreux pour pouvoir revenir coller la pâtée aux négros. Après, ils nous reconnaîtront comme leurs maîtres, et ils nous serviront… ils serviront la famille.

De mieux en mieux !

— Tu crois vraiment à ces conneries ?

Zero leva vers le lieutenant un regard de chien battu.

— Eh ben… euh… j'en sais trop rien. Ça paraissait convaincant… seulement…

— Seulement ?

Le gosse hésita.

— J-C s'est gouré : Helter Skelter n'a pas eu lieu.

Allez savoir pourquoi, ce nom inconnu sonna aux oreilles du lieutenant comme une expression spécifiquement britannique.

— « Helter Skelter » ? répéta-t-il avec un accent d'Oxford plus ou moins bien imité.

— C'est comme ça que J-C appelle la révolte des négros. C'est das l'album blanc des Beatles… vous avez déjà écouté l'album blanc ? (Le lieutenant eut un signe machinal de dénégation.) J-C, lui, il l'écoute tout le temps à fond sur son vieux crin-crin. Y a plein de messages cachés dedans. Les Beatles, ils ont tout compris. Ils ont lu l'avenir… c'est des prophètes, comme le Diable.

— Le Diable ?

— J-C. Dieu. Le Fils de l'Homme. C'est pareil. Il dit que les négros vont tuer les porcs blancs, et ça sera Helter Skelter. C'est ça, la révolution dont ils parlent.

— Qui ça ?

— Les Beatles.

— dans l'album blanc ?

— Ouais. Et y a aussi des instructions cachées quand on passe un des morceaux à l'envers. On entend des trucs… des voix… des noms… des ordres… (Le regard de Zero devint vague.) C'était un sacré trip.

— Quoi ?

— On comprend mieux les instructions sous acide. la première fois… waow ! Là, j'ai su que Dieu avait raison, que les négros allaient se révolter et tous nous faire la peau si on se planquait pas…

— Mais tu doutes, à présent ?

— Je vous l'ai dit, Helter Skelter a pas eu lieu. Ça devait être pour l'été dernier, d'après J-C. Et le type au singe était d'accord.

— Quel type au singe ?

— Un drôle de mec qui se balade avec un singe sur l'épaule. Un ouistiti, un machin comme ça. J-C l'avait déjà croisé à san Francisco pendant le Summer of Love. Il s'est pointé un jour au ranch, à pied, avec son foutu macaque.

— Dans la vallée de la Mort ?

— Non, au ranch Spahn. Ça nous a fait bizarre, à cause de la chanson des Beatles…

Encore !

— Laquelle ?

— Everyboy's got something to hide except for me and my monkey (1)… Vous la connaissez pas non plus ?

— Mon garçon, dit le lieutenant d'un ton paternel, côté musique j'en suis resté à Jailhouse Rock.

Le gamin ricana bêtement.

Il doit me trouver terriblement ringard, songea le lieutenant.

Néanmoins, peut-être s'agissait-il d'un atout en sa faveur. Il pouvait sentir baisser la méfiance de Zero aussi sûrement que s'il avait disposé d'un instrument de mesure — le fruit d'une longue expérience en matière d'interrogatoire.

— Alors, vous comprenez, on était tous à se demander si ce type ne savait pas tout sur nous. Et J-C, lui, il y croyait. Enfin, c'est dur à dire… Dieu a mille visages, puisqu'il est le Diable. Et puis, comme j'étais pas là depuis très longtemps, c'est normal, on me faisait pas totalement confiance. Y avait pas mal de trucs que j'apprenais par la rumeur…

— Du genre ?

— Du genre qui vous regarde pas.

— Des histoires de vol de voiture ?

— Par exemple.

À la manière dont Zero prononça ces mots sans la moindre hésitation, le lieutenant sut que c'était à quelque chose de bien plus grave que pensait ce gamin. À un sujet qu'il ne tenait pas du tout à aborder. L'origine de la souffrance contenue qu'il avait cru percevoir un peu plus tôt ?

— Quoi d'autre ?

— Une embrouille pour de l'herbe. Jésus aurait entubé des négros et ils lui auraient cherché des crosses. J'en sais pas plus.

Oh si, tu en sais plus, pensa le lieutenant, de plus en plus convaincu qu'il était sur la bonne voie. Et tu vas me le dire pas plus tard que tout de suite.

Il était plutôt content de lui. Zero lui avait confirmé pas mal de détails recoupant les rares informations que les autres suspects avaient laissé échapper. Seulement, tout ça n'était rien en comparaison de ce que le lieutenant pressentait désormais. Bon sang, qu'est-ce que ces allumés foutaient avec une telle quantité d'armes ? Il y avait même un pistolet-mitrailleur planqué dans un étui à violon, comme dans les films de gangsters ! Comptaient-ils s'en servir pour se défendre contre les Noirs en révolte ? C'était complètement insensé.

Des freaks, des adolescentes déjà mères à l'allure d'anges; et un discours digne du Ku Klux Klan…

Toute cette histoire était complètement insensée.

Enfin, non, pas toute l'histoire. Juste la partie concernant… comment Zero disait-il, déjà ? Ah, oui : « Helter Skelter ». Comme si les Beatles allaient truffer leurs disques de messages secrets et de prophéties codées destinées à J-C et à sa bande de freaks !

Il fallait trouver un biais pour amener le gamin à se déboutonner.

— Dirais-tu que tu aimes J-C ? interrogea soudain le lieutenant.

La question lui était venue tout naturellement aux lèvres.

— Oh oui ! s'écria Zero avec une sincérité désarmante.

— Pourquoi ?

Les yeux du gamin roulèrent dans leurs orbites.

— Ben… parce que J-C est Dieu. Sans lui, je serais à la rue. On serait tous à la rue. Et puis, il est supercool, il joue rudement bien de la guitare, et il chante, aussi, avec les filles qui font les chœurs ! Même qu'un producteur d'Hollywood est venu pour l'écouter — parfaitement ! (Zero renifla.) J-C, c'est comme s'il avait des pouvoirs mentaux : il sait lire en toi ce que tu cherches, ce que tu désires, et il te le donne.

— Et à toi, il t'a donné quoi ?

Une lueur égrillarde illumina le regard du garçon.

— Des gonzesses.

— Qui t'ont refilé la chtouille.

— Ouais. Je suis sûr que c'est Sadie qui me l'a collée. J'avais pas tellement envie de baiser avec elle, mais Charlie nous avait ordonné de le faire, alors…

— Charlie… c'est enore ce J-C ?

— Ouais. Jésus-Christ.

— Pourquoi n'avais-tu pas tellement envie ?

— Sadie, elle est bizarre. Elle me flanque les chocottes, même…

Zero s'interrompit. Il donnait l'impression de vouloir se taire, à présent. Comme s'il se rendait subitement compte qu'il n'avait déjà que trop parlé.

— As-tu une raison précise d'avoir peur d'elle ?

— Ouais.

— Laquelle ?

Zero serra les dents.

— Je crois qu'elle a envie de me tuer.

— Te tuer ? Pourquoi donc ?

— Parce qu'elle aime ça.

— Tuer ?

— Ouais.

— Tu veux dire qu'elle l'a déjà fait ?

— Ouais.

— Tu as conscience que c'est de meurtre que tu l'accuses ? (Zero acquiesça ; il n'en menait visiblement pas large.)

Qui a-t-elle tué ?

— J'en suis pas sûr.

Le lieutenant doutait de sa sicérité sur ce point, mais il décida de faire comme si de rien n'était. À lui de démêler le vrai du faux. Après tout, c'était son boulot.

— Dis-moi ce que tu sais.

— Pas grand chose. La rumeur dit que Sadie, Katie et deux ou trois autres ont poignardé plusieurs personnes.

— Quand ça ?

— Je ne sais pas.

— Avant ou après ton arrivée au ranch ?

— Je ne sais pas.

— Et par rapport à la marche sur la Lune ?

Zero dévisagea le lieutenant d'un air ahuri.

— Ah ? On a marché sur la Lune ?

Mon Dieu ! Il ne sait même pas ça !

— Et tu ignores l'identité des victimes ?

— Oui.

La voix de Zero sonnait faux.

— Vraiment ? Allez, parle ! Maintenant que tu as commencé, autant aller jusqu'au bout.

— Ben… je crois que c'est eux qui ont planté le gouverneur et sa bonne femme.

Si c'est vrai, c'est le plus gros coup de ma carrière, songea le lieutenant. Ce gain n'avait jamais entendu parler du « petit pas pour l'homme… » mais il savait que le gouverneur avait été assassiné…
Par ces freaks ?

— Tu crois ? Ou tu en es sûr ?

— Sadie s'en est vantée, en tout cas.

— Devant toi ?

— Ouais, mais elle savait pas que j'étais là. Elle causait avec Ouisch. Elle lui a dit qu'elle avait « saigné à blanc la vieille truie ».

— Alors tu l'as entendue avouer le meurtre.

— S'en vanter.

— Tu la crois ?

— Ouais… non. J'en sais rien.

— Tu penses qu'elle est capable de tuer ?

— Ouais. L'autre fois, elle me regardait et elle caressait son couteau. Elle aime ça.

En d'autres circonstances, le lieutenant aurait pris ce gamin pour un mythomane, mais cette « faille » de cinglés était décidément inquiétante, avec son arsenal et sa philosophie raciste de ce J-C — alias Jésus-Christ, alias Charlie, alias Dieu, alias le Diable, alias quoi d'autre encore ?

— Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu me racontes tout ça.

— Parce qu'ils vont me tuer. C'est le type au singe qui me l'a dit. Ils vont me faire jouer à la roulette russe avec un flingue chargé à bloc.

— Et tu l'as cru ?

— Ouais.

— Pourquoi ?

Zero se mordilla la lèvre inférieure.

— Parce qu'il avait prévu que les flics allaient faire une descente au ranch Spahn. Il s'est tiré juste avant, avec son
foutu singe, en disant qu'on allait avoir des ennuis. Mais personne l'a cru à ce moment-là. Et puis les flics sont arrivés et ils ont embarqué tout le monde.

— Tu étais là ?

— Ouais. On a été libérés presque tout de suite à cause d'une connerie sur la date dans le mandat. C'est là que J-C a décidé d'aller se planquer dans la vallée de la Mort. On y serait plus peinards pour attendre Helter Skelter, qu'il disait. (Zero eut un ricanement amer.) C'est la peine que je vous dise qu'il s'est gouré ?

— Et le type au singe ? Tu l'as revu ?

Le gamin commença à faire non de la tête, mais il interrompit son geste et déglutit avant de répondre.

— Ouais, il est revenu y a quelques jours. C'est là qu'il m'a dit que la famille allait me tuer.

— Et tu l'as cru tout de suite parce qu'il avait prédit la descente ?

Zero fit la moue.

— Ben non. Vous savez, il l'avait pas vraiment prédite. Il avait juste parlé d'ennuis qu'on allait avoir — c'était trop vague. Alors il m'a dit qu'il était là quand J-C avait donné les couteaux à Sadie et aux autres en leur disant d'aller planter le gouverneur. L'idée, c'était de déclencher Helter Skelter en faisant accuser les négros. Mais ça marcherait pas, il y aurait d'autres morts, il y en avait déjà eu d'autres, ça finirait par se savoir et J-C et une partie de la famille seraient envoyés en taule. Moi, ils allaient me liquider parce que j'en savais trop et qu'ils ne me faisaient pas confiance. Si je voulais vivre, il fallait que je balance tout quand les flics nous arrêteraient, en octobre… on est bien en octobre, hein ?

— Oui, le 13 octobre.

Le gamin hocha pensivement la tête, le regard vitreux. Le lieutenant et l'impression fugitive qu'il allait se dégonfler et revenir sur ses déclarations, mais le freak tassé sur sa chaise se contenta de se taire en fixant le parquet d'un air absent.

Il n'était pas utile d'insister pour l'instant. Tout invraisemblable qu'il parût, le récit de Zero demandait à être vérifié. Helter Skelter était en effet censé se produire dans le courant de l'été. Or le gouverneur et son épouse avaient été assassinés début août. Ils séjournaient chez des amis à Los Angeles, dans une propriété isolée des beaux quartiers. Des inconnus, au nombre de quatre ou cinq, s'étaient introduits dans la maison après avoir éliminé les deux gardes du corps, et ils s'étaient livrés à un vrai massacre, poignardant qatre personnes de plus. Le gouverneur lui-mêm avait reçu quarante-et-un coups de couteau, et sa femme Nancy soixante-seize. Rien n'avait été volé, nul n'avait revendiqué les meurtres. La seule piste, ténue, semblait mener à quelque groupe radical noir, mais n'importe qui aurait pu écrire « WHITE PIGS » sur un mur avec le sang des victimes.

Le lieutenant se figea. c'était cette même expression que Zero avait employée un peu plus tôt, et, toujours selon lui, Charlie avait parlé de « saigner la vieille truie ». D'un autre côté, les journaux avaient abondamment reproduit l'inscription. Rien de tout ça ne constituait une preuve.

Il fallait interroger cette Sadie. Et aussi le fameux J-C.

Mais pas tout de suite.

Le lieutenant décrocha le téléphone pour appeler le LAPD. Il éprouva certaines difficultés avant d'obtenir un interlocuteur capable de le renseigner. Mais lorsqu'il lui posa la question qui lui brûlait les lèvres, la réponse lui glaça le sang.

Il devait l'avoir su. Peut-être l'avait-il entendu, au hasard d'une conversation.

Les mots « HELTER SKELTER » avaient été retrouvés écrits avec du sang sur le réfrigérateur de la maison du crime. Et, cela, Zero ne pouvait pas le savoir car la présence de cette inscription avait été tenue secrète par les enquêteurs.

Il devenait dès lors indispensable de suivre la piste jusqu'au bout. Et, pour commencer, d'identifier le fameux J-C.

Lorsque le lieutenant quitta le poste de police, bien après la tombée de la nuit, il songea en voyant le kiosque à journaux au coin de la rue que les photos de Ronald Reagan, le gouverneur assassiné, et de J-C, ce fils de l'homme dont le véritable nom était Charles Manson et qui commandait à d'autres de tuer pour lui, ne tarderaient pas à remplacer à la une les clichés souriants de Sharon Tate et de son bébé.

Roland C. Wagner
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Titre : ROLAND C. WAGNER « CHARLIE'S ANGELS »
Auteur(s) :
Genre : Fiction
Copyrights : Roland C. Wagner
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Un ranch perdu dans le désert, une communauté de freaks, un leader christique et paranoïaque, des armes, de la drogue et un air des Beatles... Ca ne vous rappelle rien ? Avec Charlie's Angels, Roland C. Wagner nous entraîne dans les profondeurs de l'année 1969 et les derniers soubresauts d'agonie de l'utopie hippie, sur fond d'émeutes raciales et de guerre de Vietnam.

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