IL EST PARMI NOUS DE NORMAN SPINRAD - EXTRAIT 01


Enregistrement : 31/03/09

Premier d'une série de quatre extraits d'Il est parmi nous de Norman Spinrad, où l'auteur de Rêve de fer et de Jack Baron et l'éternité met en scène la rencontre de Texas Jimmy Balaban, imprésario californien en virée crapuleuse dans les Castkills et de Ralf, le « comique venu du futur ».

L'occasion pour Spinrad de placer quelques clins d'oeils à la fois ironiques, cruels et tendres à la fin des années 60 et au Flower Power, période qu'il connut de l'intérieur depuis les bureaux du Los Angeles Free Press.

Présentation d'Il est parmi nous par l'éditeur :


Qui est vraiment Ralf, le « comique venu du futur » ? Et pourquoi « Le Monde selon Ralf », le talk-show qu’il anime à la télévision, est-il de plus en plus amer ? Quand Texas Jimmy Balaban, son agent, l’a découvert sur les planches d’un café-théâtre de troisième zone, il était pourtant d’un drôle… Dexter D. Lampkin, un écrivain de science-fiction désabusé, et Amanda Robin, qui joue les coaches mystiques, pensaient avoir bien peaufiné le personnage. Le problème, c’est que Ralf ne sort jamais de son rôle. Comme s’il était son rôle. Comme s’il venait vraiment du futur… et quel futur !

Le pire que vous puissiez imaginer : la biosphère a été dévastée, l’air est irrespirable, et les derniers représentants de l’espèce humaine se sont réfugiés dans des centres commerciaux pressurisés. En un mot, l’homme survit sur le vaisseau devenu fou d’une planète morte qu’il n’a pas su sauver. Ralf a-t-il été renvoyé dans le passé pour réveiller nos consciences ? Est-il celui dont nous avons besoin pour traverser l’inévitable « crise de transformation » que nous devons affronter ? Car ce qui est, est réel. Et nous ne pourrons y échapper.

Dans ce roman à l’humour ravageur, Norman Spinrad, l’auteur virtuose de Jack Barron et l’éternité, des Miroirs de l’esprit et des Années fléaux, met en scène notre époque avec intelligence et férocité face aux grands périls qui pèsent sur l’humanité et, comme dans Rêve de fer, poursuit sa réflexion sur son genre de prédilection, car Il est parmi nous est aussi le grand roman de la science-fiction.

Il est parmi nous de Norman Spinrad
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Denis et Roland C. Wagner
Editions Fayard
726 pages
24 €


***



Quelles toiles merdiques on peut tisser ! pensait, morose, Texas Jimmy Balaban dans la Fabuleuse Salle du Crépuscule du Kapplemeyer, en s’envoyant une nouvelle lampée de bourbon abondamment coupé d’eau.
S’il n’avait pas dragué Sabrina à l’hôtel, à New York, il n’aurait pas été obligé de fuir dans la Catskills ; s’il n’avait pas prétendu la
traîner dans une boîte aussi minable que celle du Kapplemeyer pour dénicher le talent, s’il n’avait pas révélé en prime, espèce d’idiot, son identité à la direction, il aurait peut-être échappé à l’heure et demie de torture qu’il venait de subir.
Mais non, quand la réception avait appelé la suite présidentielle, la suite qu’ils lui avaient offerte, bon sang, pour inviter le célèbre agent de Hollywood à venir voir le spectacle, il n’avait pas été en position de refuser.
Vu sa propension avouée à lever les filles pour leurs seins et leurs fesses plutôt que pour leur brillante personnalité, il se retrouvait vraiment trop souvent à souhaiter être ailleurs une fois qu’il avait pris son pied ; la dépression post-coïtale ne lui était donc pas étrangère. Il connaissait même le terme chic employé par les psys pour désigner le phénomène, pour l’avoir cherché un jour dans le dictionnaire, histoire de s’assurer qu’il ne virait pas pédé ou un truc dans le genre.
Mais que son « astuce » l’obligeât à assister à une succession sans fin de numéros épouvantables agonisant sous le supplice de leurs tentatives pour tirer un public de zombies décérébrés de leur coma collectif, numéros qu’il n’aurait pas engagés même pour un spectacle de charité à la prison de l’île du Diable, éleva sa dépression post-coïtale à un niveau digne d’un Oscar.
Quelle cuvette de chiottes !
Les murs étaient peints de ce vert pastel couleur vomi qui semblait être la signature du Kapplemeyer, à la seule différence que, pour égayer la Salle du Crépuscule, quelqu’un avait balancé des paillettes bon marché dans le seau de peinture avant de passer le badigeon. La scène était juste assez grande pour accueillir un quatuor et un numéro, l’éclairage consistait en un unique projecteur fixe, et la sono semblait avoir été récupérée dans un bar à motards en faillite à Trouduc, Mississippi.
La pièce comptait une trentaine de tables, plus une piste de danse, elle devait pouvoir contenir cent trente, cent quarante personnes à la haute saison estivale ; ce qui devait être probablement le cas, d’ailleurs, dans la mesure où la vie nocturne, dans un rayon de cinquante kilomètres, se résumait à une station-service ouverte toute la nuit et une gravière abandonnée.
Pourtant, Sabrina et lui mis à part, vingt et une personnes se tenaient dans le public – comptez-les bien, et Jimmy avait pris l’habitude de le faire. Certaines devaient être en vie, quoique ce fût difficile à dire. Les seuls à avoir sensiblement moins cent ans étaient un voyageur de commerce dans la cinquantaine accompagné d’une putain de dix-neuf ans, un robuste plouc du Sud dans la quarantaine et sa petite femme à l’embonpoint sévère, et trois Japonais qui se penchaient nerveusement sur leurs verres comme s’ils se rendaient compte peu à peu qu’ils étaient sortis du métro à Harlem plutôt qu’à Greenwich Village.
Un public pareil, Texas Jimmy ne l’aurait pas souhaité à Adolf Hitler et ses Auschwitz Boys – il ne l’aurait même pas souhaité à la succession de numéros qu’il était condamné à endurer.
Jusque-là, il y avait eu : une chanteuse de quarante ans en cuir noir et mohican rose qui avait massacré des reprises de Madonna et d’Annie Lennox, un ventriloque noir et sa poupée au visage blanc, un trio d’ancien hippies spasmophiles qui avaient roucoulé des vieux tubes de Woodstock, un putain de violoniste tzigane et un imitateur d’Elvis pédé comme une bande de phoques. Le groupe maison était composé de quatre adolescents boutonneux du genre de ceux qui vous égorgent pour un quarter mais jouant comme des types dans le métro.
Le « MC », un naze qui se dégarnissait vêtu d’un smok’ trop serré avec des revers jusqu’aux tibias et des manches assorties, s’était présenté à Jimmy avant le début du supplice en tant que « maître de cérémonie », professeur de tennis et directeur adjoint.
« Hé ! mister Balaban, les filles ! Vous avez de la chance ce soir, avait bredouillé ce connard, nous avons engagé un comique fabuleux qui nous vient de Hollywood ! Ce soir, le seul, l’unique, l’incroyablement talentueux, le mondialement célèbre… Ja-ack Dunphy ! » Ce nom disait vaguement quelque chose à Texas Jimmy, un antique réfugié du circuit de jeux télévisés local ; la dernière fois qu’on l’avait vu, il faisait les voitures d’occase à Bakersfield.
Cela se passait environ quatre-vingt-dix minutes, cinq verres de bourbon et un million d’années de stupeur plus tôt, et la boisson avait été trop généreusement noyée d’eau pour servir d’analgésique. Sabrina, après avoir partagé la bouteille de champagne avec lui
dans la suite, avait quant à elle continué avec une série de cocktails sucrés affublés de noms charmants qui semblaient, pour la plupart, contenir du rhum, du gin, ou peut-être les deux, et elle paraissait désormais complètement schlass. Au moins avait-elle cessé de se plaindre du spectacle et restait-elle tranquillement assise en virant au vert sous l’effet des combinaisons répugnantes qui barattaient dans son estomac. Jimmy espérait qu’elle n’allait pas vomir – il ne l’en blâmerait pas : si ça continuait longtemps, il finirait probablement par gerber lui-même.
Sur scène, l’Elvis travesti avait été remplacé par un foutu numéro de chiens : deux horribles yorkshires avec un nœud rose et bleu n’arrêtaient pas de japper en prenant des poses pathétiques, guidés par une femme dans la cinquantaine en smoking noir et haut-deforme et qui avait dû, dans une incarnation précédente, être girl à Las Vegas.
Bizarre, songea Jimmy. Vraiment bizarre. Etrange, vraiment, de descendre si bas, même pour un boui-boui comme celui-ci, sans envoyer le comique. Vu le temps écoulé, il commençait à vaguement espérer que la torture était sur le point de s’achever, que Dunphy n’était pas venu et que ce numéro était le dernier.
Ils ne pouvaient pas avoir quelque chose de pire en réserve, hein ?
Le numéro de chiens s’acheva sur quelques bribes d’applaudissements du vendeur et des grognements et hochements de tête polis des hommes d’affaires japonais.
Pause. Scène vide. Pause.
Le MC sauta sur l’estrade et jeta un regard par-dessus son épaule d’un air idiot et ahuri.
– Euh, ah, mesdames et messieurs, je viens d’apprendre que Jack Dunphy ne peut pas être avec nous ce soir. Hum, euh… il est…
– … tombé dans la piscine du réacteur et s’est transformé en crapaud de cent kilos !
Une forte voix en coulisses, pénétrante et râpeuse : un peu comme Jimmy Durante ou Popeye, ou une scie circulaire contre une feuille de métal.
Le MC regarda de nouveau le public avec un sourire maladif et niais ; à en juger par le talent d’acteur dont il avait fait preuve
jusque-là, Jimmy était certain qu’il ne s’attendait pas à être de la partie. C’était quoi, ce truc ?
– Mais, euh, il nous a trouvé un remplaçant, le mondialement célèbre, le seul, l’unique, euh, ah…
– Ralf ! aboya la voix dans les coulisses. Ralf ! Ralf ! R-A-L-F, juste comme ça s’épelle, Petit Macaque !
– Le stupéfiant, euh, Ralf…
Non sans hâte, le MC sortit de scène côté cour, tandis que l’homme à qui appartenait la voix entrait au petit trot côté jardin.
Il était bâti comme un gorille miniatureÞ: un léger embonpoint, des jambes un peu trop courtes, des bras un peu trop longs. Son épaisse chevelure noire bouclée, peignée comme avec un batteur à œufs, était veinelée d’argent – à croire qu’il avait fourré sa queue dans une douille électrique –, il arborait des oreilles de Dumbo dont Jimmy aurait presque parié qu’elles pouvaient servir de poignées, et de grands yeux bleus brillants en billes de loto pas vraiment assortis à son teint grisâtre et à ses airs malsains de Méditerranéen. Son nez crochu et bulbeux semblait avoir été refait par un chirurgien esthétique pour provoquer le rire, et les lèvres épaisses de son immense bouche semblaient ne jamais vouloir s’arrêter de bouger.
– Paix et amour, le pouvoir au peuple ! grinça-t-il en dessinant un V de sa main droite grassouillette.
Il portait des blue-jeans, un genre de blouse de paysan en satin façon tye-dye, des Reebok aux lacets défaits et, pendu à un lacet de cuir, un peace and love en cuivre en cuivre du diamètre approximatif d’une petite pizza Domino’s.
Il fit une pause, lança un regard aux spectateurs, avança de deux pas en abritant ses yeux comme un éclaireur indien de l’éclat du projecteur et scruta le public.
– Hé ! Attendez une seconde ! Ça ne ressemble pas du tout à Woodstock ! Oukison les tye-dye ? Oukellé la dope ? Oukison les nichons à l’air ?
D’accord, ça n’avait pas fait lever le public d’entre les morts, mais Jimmy se rendait compte qu’il s’était redressé dans son fauteuil. Il y avait quelque chose chez ce type, dans sa diction et cette voix de kazoo, dans l’étrange posture qu’il avait adoptée face au public et la façon qu’il avait eue d’entrer en scène. Additionné, le tout dégageait une énergie nerveuse qui filait droit jusqu’au cerveau reptilien de Jimmy.
Le flair ne se trompe pas, se dit-il.
Ralf mit les mains sur ses hanches et darda le public d’un air indigné.
– Hé ! C’est quoi, ce truc ? Mon agent m’a dit que je devais jouer le final de l’ère du Verseau, pas la veillée mortuaire dans le frigo de Sun City !
Silence de mort.
– Où est Joe Cocker ? Où est l’Airplane ? Hendrix ? Hé ! Si c’est ça Woodstock, c’est vous autres, les congelés, qu’on a dû flanquer dans une machine à voyager dans le temps !
Pause.
Ralf fourra deux doigts dans sa grande bouche et émit un sifflement perçant.
– Y a encore quelqu’un de vivant ?
En se pavanant au bord de la scène, il désigna d’un air impérieux la putain adolescente du voyageur de commerce.
– Vous ! lança-t-il. Je sais que vous respirez encore, je vois vos nichons bouger quand je baisse les yeux sur votre décolleté ! Mais je suis où, bordel ?
– Dans la Fabuleuse Salle du Crépuscule du Kapplemeyer ! réussit à croasser la fille avec un petit rire aigu étouffé.
La Flatulente Salle où l’on s’encule de Kugglehammer ?
Un cri scandalisé fit vibrer la boule à facettes.
Ralf roulait des yeux horrifiés. Il recula de quelques pas, jeta un regard circulaire dans la pièce comme s’il la voyait pour la première fois.
– Ces murs couleur de cabinets… le MC en smoking de croque-mort à dix dollars… ces stupides boissons tropicales avec leurs parasols en plastique vieux rose, gémit-il. Oh, mon dieu… Oh non, dites-moi que ce n’est pas vrai, que ces idiots n’ont pas raté Woodstock pour m’expédier dans la Bortsch Belt !
Les antennes de Texas Jimmy s’agitaient aussi nerveusement que celles d’un cafard dans une boulangerie. Il avait oublié et pardonné l’heure et demie écoulée.
Les textes de ce type n’étaient pas exactement à sauter au plafond, et il n’avait pas encore soulevé le moindre gloussement, mais
Jimmy était certain qu’il n’y avait rien d’écrit là-dedans, qu’il était en train d’improviser.
Ralf serra les poings.
– Je vais tuer mon agent ! cria-t-il.
Il prit une inspiration.
– Seulement… seulement, cet enfoiré ne naîtra pas avant un bon siècle !
Il haussa les épaules, fixa le public d’un air implorant.
– C’est bien la fin des années soixante psychédéliques, hein ? Les Têtes-de-pioches ont au moins vécu à la bonne époque, pas vrai ? dit-il plaintivement. Pas vrai ? Dylan, les Beatles, Charlie Manson et ses Commandos de la mort en buggy des sables, tous ces trucs sympas ?
– Tu t’es gouré de siècle, trouduc ! lança le plouc. Ha ha ! Tu dis que tu viens de quelle planète ?
Cette réplique souleva quelques hennissements sarcastiques. Le temps de réaction de Ralf fut parfait, rien qu’un bref coup d’œil avant de balancer une réplique qui se révéla être une vanne qui tue.
– De la Planète des Singes, tout comme toi, Petit Macaque, rétorqua-t-il avec agressivité en se grattant la tête et les aisselles. Sauf que, là d’où je viens, nous avons appris à marcher debout !



Commentaires
hardcore77 - 2009-04-01 01:45:58
YES ! Spinrad Norman, excellent. Je n'ai pas encore acheté le bouquin. J'y cours demain !!!!!!!
jooster - 2009-07-22 16:46:17
pas encore terminé j'y vais par petits morceaux pour faire durer mon plaisir c'est devenu le n° quatre de mon panthéon de chefs d'oeuvres absolus 1) en terre etrangere de Robert.Anson Heinlein 2)les androides rêvent-ils de moutons electriques (Philip Kindred Dick) 3)Jack Barron et l'eternité de Norman Spinrad 4) Il est parmi nous :du même
psychiedelic - 2009-09-20 14:46:34
J'aime ! Il me faut ses bouquins !

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A propos de cet article


Titre : IL EST PARMI NOUS de NORMAN SPINRAD - Extrait 01
Auteur(s) :
Genre : Bonnes feuilles
Copyrights : Editions Fayard
Date de mise en ligne :

Présentation

Premier d'une série de quatre extraits d'Il est parmi nous de Norman Spinrad, où l'auteur de Rêve de fer et de Jack Baron et l'éternité met en scène la rencontre de Texas Jimmy Balaban, imprésario californien en virée crapuleuse dans les Castkills et de Ralf, le « comique venu du futur ».

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