ANDY VÉROL


Enregistrement : 17/02/10

Écrivain, biographe, collaborateur de nombreux fanzines dans les années 90, ancien punk, raver de la première heure et empêcheur de tourner en rond des réseaux numériques, Andy Vérol se positionne comme l'une des voix les plus dissonantes de la littérature hexagonale, loin, très loin des officines de Saint-Germain-des-Près qu'il prend de vitesse et de noirceur.

Après Les derniers cow-boys français, son premier roman publié en 2008 dans la collection Pylône des éditions Pimientos, il signe Un noir désir, Bertrand Cantat aux éditions Scali (depuis réédité chez Pylône), puis Manu Chao - Le Clandestino en 2009, de nombreux pamphlets, des interviews, ainsi que des nouvelles dont Mort dans Marcelle présente dans le recueil Le livre noir de ta mère (éditions de ta mère, 2009).

Particulièrement actif sur Internet, Vérol a lancé en 2005 le blog Hirsute auquel participeront de nombreux écrivains en rupture avec la littérature traditionnelle. Il s'est depuis vu supprimé des dizaines de fois de Facebook, de MySpace et des différentes plate-formes de blogs, ce qui ne l'empêche pas chaque fois de revenir à la charge.



Que ce soit au travers de tes biographies, des liens qui accompagnent ton blog, de références dans le corps de tes textes et jusqu'à ton pseudonyme, on sent que le punk, le hardcore, la rue, les mouvements alternatifs et l'underground ont eu de l'importance pour toi. Qu'est-ce qui t'a au départ attiré vers les marges et les cultures parallèles ? On peut imaginer que le contact s'est initié, comme pour beaucoup d'entre nous, au travers de la musique ?

Oui, je ne peux pas nier que je baigne jusqu’au cou, peut-être même jusqu’au front, dans un monde qui fait la part belle aux scènes, mouvements, artistes et initiatives dits alternatifs. En fait, ça m’est venu parce que je baignais un peu dans une atmosphère post-soixante-huitarde étant petit.

Le premier concert que j’ai vu, dans le trou où je vivais enfant, les Ardennes, c’était Leni Escudero. Le mec attirait pas mal de jeunes parce qu’il chantait des chansons d’amour un peu écrites, mais ce que j’ai retenu de lui, c’était ses morceaux bien engagés, sans concession. Il balançait un truc comme ça : « Les gens qui aiment pas les bêtes, ils n’aiment pas les gens, ben voyons… les nazis, ils en avaient des chiens, et ils les aimaient bien ». Ça te sortait de l’univers Walt Disney et Goldorak ce genre de truc !

Je me rappelle aussi que chez mes oncles, qui fumaient grave, picolaient, rigolaient, sortaient avec des filles, écoutaient Bob Dylan et s’asseyaient bien sur la tronche de Giscard (J’avais 8 ans quand il a été lourdé de l’Elysée), je lisais leurs BD avec un cousin dont Pervers Pépère… Mortel ! Bon, ça c’est la genèse. J’ai vécu en banlieue parisienne à partir de 11 ans, et j’ai baigné dans ses contrastes. La rue, comme tu dis, c’était les punks qui se fritaient avec les rockab’ qui se fritaient avec les zulus qui se fritaient avec tout le monde… A un moment, dès l’arrivée au collège, soit tu devenais l’abruti racketté, soit tu choisissais ta tribu. J’ai mis du temps à faire ce choix, mais en troisième, un pote m’a filé une cassette (un pirate évidemment, comme quoi Hadopi...) des Sheriffs et j’ai adoré l’énergie, la force, le côté binaire et basique. Ça le faisait bien avec l’afflux d’hormones qui remplissaient mon corps et ma tronche d’ado boutonneux. Bon, ce groupe, ça ne cassait pas des briques, mais ça changeait un peu d’Indochine que j’écoutais depuis la puberté. Beurk. Ensuite, j’ai très vite cherché des albums des Sex Pistols, de Berurier Noir, des Clash, etc. Enfin tout le cursus habituel du petit keupon de banlieue de base. Mais en réalité, j’étais attiré par les propositions idéologiques et artistiques que l’underground offre. La France n’est plus vraiment un modèle d’avant-garde. La culture « officielle » initiée par Jack Lang a littéralement sclérosé la création, l’expression, l’insoumission. Quand on y pense, l’Opéra Bastille, les sculptures contemporaines devant les lycées, les galeries, les festivals de ska/chanson française/ reggae, les fêtes de la zic et autres, c’est ultra dirigiste comme politique culturelle. On te dit à coups d’argent public, ce qui est bon et ce qui n’est pas bon. Bref, on se faisait chier, et ça continue !

Tu as écrit, je cite, que tu «  aimais l'époque de la première guerre du golfe ». Avec le recul, le début des années 90 (qui a précédé la dissémination massive de l'Internet) m'apparaît comme une période encore ouverte, pleine de naïveté. Quel regard jettes-tu toi-même sur cette époque et comment la comparerais-tu à notre fin des années 2000 ?

En fait je ne suis pas un nostalgique, pas du genre « c’était mieux avant ». Je pars plutôt du principe que chaque époque génère sa pourriture, sa médiocrité, ses frustrations, ses massacres, son underground et ses projets technologiques modifiants les relations humaines. Passer de la France des grands chemins aux autoroutes, du télégraphe à Internet, de la baïonnette à l’ogive nucléaire, ça modifie forcément les choses.

L’époque de la première guerre du Golfe, c’était aussi le temps de mes vingt balais où je pensais encore pouvoir participer à une grande révolution anarchiste… J’étais contre cette guerre, et j’ai vu que les français étaient hyper-suivistes. Si leur con de président leur disait d’arrêter de se torcher le cul, ils le faisaient ! Ces années-là ont été un moment de grands mouvements, une sorte de désordre mondial total. On était passé de la situation presque figée de la Guerre Froide où le clivage gauche/droite était encore bien planté à un bordel idéologique monstre !

Nous n’étions pas naïfs, mais plutôt figés dans une logique politique qui s’était effondrée, en Europe, avec le Mur de Berlin. Comme je disais, chaque époque génère sa pourriture. Quand on était plutôt de gauche, on ne savait plus où mettre de la tête. Mitterrand était un social-traitre, les communistes d’immondes salauds massacreurs, les capitalistes, des va-t-en guerre militaire et économique. C’est à ce moment-là que j’ai quitté le mouvement alternatif et que je suis allé me fondre de le monde des « raves », appelées free-parties par la suite. La techno hardcore, les géniaux parias de Spiral Tribe (qui s’étaient fait presque pourchasser par les autorités anglaises, des héros pour un jeune libertaire quoi !), les heures à chercher un « plan », dans une usine désaffectée, sous des autoroutes, dans des entrepôts, des bois, c’était comme le paradis ! On y était libres à l’époque 1991 - 1994, avant que ça ne devienne un phénomène populo-beauf. Il y avait la dope certes, mais surtout, on avait la zic, des nuits entières, un esprit de défonce et d’entre-aide, pas de chefs, pas de réac’, pas de lois ni d’ordre…

Ça pétait toutes les frontières entre les gens. On se fringuait comme on voulait, on dansait n’importe comment, et on se marrait. Ça me fait penser aux concerts bordéliques de Minor Threat à l’âge d’or du punk. C’était un peu comme prendre le maquis tous les week-ends ! On écoutait FG, on attendait d’avoir une info-line à la dernière minute, puis on se démerdait pour trouver. Les flics étaient sur le qui-vive, ça rajoutait au plaisir. Parfois ils déboulaient comme des bourrins et éteignaient tout. Une fois, une tribu techno hollandaise s’est vue stoppée à 4-5 heures du mat’ par une poignée de flics. Pas de soucis ! Ils ont pris une bagnole, l’ont mis au milieu du terrain vague, ont ouvert les portières, mis les warning et la zic à donf’ ! Et c’était reparti, 400 zombies heureux qui recommençaient à sautiller sur une techno hardcore bien basique !

Les années 2000, c’est surtout l’émergence de l’underground des geeks ! Ca me va très bien, étant donné l’âge plus avancé qui fatigue plus vite mes jambes ! Sérieusement, ça fourmille toujours. Un paquet de monde continue à chier sur les systèmes officiels. L’avantage d’Internet, c’est d’accélérer les relations, les échanges. Son désavantage, c’est qu’il les dissout tout aussi vite. Je pense que la différence est là, entre la première et la deuxième guerre du Golfe, c’est la vitesse du monde. Ce genre d’accélération dans les événements, les changements ne laisse jamais augurer d’un avenir proche enchanteur. Je ne veux pas faire le pessimiste, mais à l’inverse du début des années 90 où « tout est possible » était un slogan valable, la fin des années 2000, c’est le même slogan, mais dans le sens très négatif du terme. Maintenant, je suis un con d’Occidental trouillard, donc j’ai tendance à dire systématiquement que demain sera le dernier jour de ma vie sur mon canapé/télé-LCD…

Ta biographie indique que tu as collaboré avec de nombreux fanzines et médias alternatifs de cette époque (Frost, Interlope, ...). J'aimerais que tu nous parles de ces expériences d'auto-édition et de ce que tu en as retiré, notamment en termes d'écriture ? Est-ce que ça a pu influencer ta manière de travailler ?

En fait je n’ai jamais quitté le monde des fanzines, de l’auto-édition. Aujourd’hui encore je collabore à ce type de publications. Comme je l’ai dit récemment, je me sens en « famille ». Créer des fanzines, y collaborer, c’est aussi bosser en direct, un peu comme si j’étais un artisan de l’écriture. Tu as un rapport direct avec les artistes, les lecteurs. Je pense qu’un artiste n’a pas nécessité à toucher de l’argent pour créer. En fait, ces supports, c’était aussi une façon d’apprendre à écrire sans entrave. Tu as envie de démolir un artiste, un producteur ? Tu es libre de le faire dans un fanzine. Tu es LIBRE. Frost et Interlope étaient des zines plutôt sombres. On mélangeait une poésie âcre à des visuels ambigus et des articles sur des artistes de musique industrielle, conceptuelle. On parlait de techno hardcore, de mecs qui faisaient des albums tribaux, de malades qui lourdaient un bruit blanc sur un vinyle. En dehors du fait que tu bricoles, le fanzine est franchement un support qui permet de parler de ce que les médias « classiques » refusent de parler. Ça nécessite une curiosité, un culot et l’envie de diffuser des infos sur des scènes bien différentes de ce que l’on diffuse. Quand j’écrivais pour Symposium, nous traitions autant de Death In June que de SPK ou Psychic TV. On ne lâchait rien, et surtout on se foutait bien que ce soit sulfureux ou non. Nous étions tous les rédac’ chef du support. Et tout ça a eu une incidence majeure sur ce que je fais aujourd’hui. Mon blog est devenu une grosse machine très lue dans lequel je mets tout, j’écris librement, et je ne limite pas. Je me fous de tout, c’est un laboratoire, un lieu d’expérimentation où je déverse tout, même si les conséquences sont lourdes par moment. Voilà mon ultime fanzine !

Tu as été publié par Patrick Eudeline chez Scali pour ta biographie de Bertrand Cantat, Un noir désir. As-tu le sentiment de faire partie d'un lignage de journalistes et d'écrivains français estampillés « rock », à l'instar de Jean-Jacques Schuhl, Yves Adrien, Alain Pacadis, Laurent Chalumeau, Virginie Despentes ou Patrick Eudeline, pour ne citer qu'eux ?

Ces gens ont ouvert une voie, c’est vrai. Pacadis, c’est la star du genre ! Le mec culte tué par un amant travelo. Je suis peut-être un peu dans ce lignage, par la force des choses. Mais je ne me sens pas l’âme d’un journaliste, qui est un métier étrange, surtout quand on se spécialise dans la musique. Mais je ne me sens pas « rock ». Ce style musical et la plupart des gens que tu as cités, sont des bourgeois du genre ! J’ai de l’estime pour chacun d’entre eux, mais en ce qui me concerne, je ne me sens pas d’être de la phratrie des scribouillards parisiens. Patrick Eudeline est un mec adorable, un pro aussi et plein de talent. Virginie Despentes est plus proche de moi. J’ai de l’admiration pour son écriture, sa personnalité et sa capacité à survivre. Je ne la rangerais pas dans la case « rock ». Elle est avant –tout un grand écrivain, décriée parce qu’elle a quelque chose à dire, qu’elle est véritablement sur la pente glissante en permanence. A bien y réfléchir, oui, je peux faire partie de ce lignage, c’est toujours mieux que d’être un pauvre journaliste stagiaire tentant de mimer les couillons qui présentent les JT de 20 heures !

De manière plus générale, quels sont les artistes, les auteurs ou les bouquins qui t'ont motivé par le passé et ceux qui continuent à te donner envie d'écrire aujourd'hui ?

J’ai eu plusieurs phases, mais ceux qui étaient là, le sont toujours et resterons jusqu’à mon dernier souffle : Pier Paolo Pasolini, Antonin Artaud, Cioran, John Fante, Mattt Konture, Asimov et Paul Auster…

J'ai lu dans une de tes interviews récentes que tu te définis comme « nihiliste fier ». Tu veux bien développer ce que tu entends par là pour les lecteurs de La Spirale ?

Ben en fait, j’ai un peu répondu à cette question dans ma réponse précédente. Ce genre de façon de me définir me dispense aussi de rigidifier mes positionnements intellectuels. Nihiliste fier, c’est un peu le contraire de nihiliste qui ne se l’avoue pas. Les gens que je croise, que je vois à la télé, que je lis, entends à la radio, sont souvent hyper nihilistes. Les écolos par exemple tiennent un vrai discours nihiliste quand on y regarde de plus près. Nous sommes sûrs que la planète part en vrille et on exige des gens qu’ils fassent des efforts alors qu’il est trop tard ! Pour ma part, je pense qu’au contraire, il faut y aller à fond ! Tant qu’à tout bousiller, autant le faire pour un confort matériel ! Il ne reste plus que ça ! Même les altermondialistes sont parés de tous les outils de communication, de transports, de consommations qui provoquent inexorablement la fin du monde que nous avons connu depuis notre naissance ! Un nihiliste, c’est un idéaliste perpétuellement déçu… Pour chaque initiative bienfaitrice que l’Homme invente, il en crée en même temps dix autres qui vont tout niquer ! Il faut être réaliste, à l’échelle d’une vie, dans un contexte d’accélération affolante de l’Histoire depuis un siècle et demi, on ne peut plus rien faire ! C’est la fourmilière qui influera ! Pas la fourmi ! La définition de ce qu’est un nihiliste est claire : Le nihilisme (latin nihil, « rien ») est un point de vue philosophique d'après lequel, le monde (et particulièrement l'existence humaine) est dénué de toute signification, tout but, toute vérité compréhensible ou toutes valeurs.

Mais à l’opposé du nihilisme « destructeur » russe du 19ème siècle, je ne pense pas que la « fin » pourra être provoquée par le terrorisme, mais bien par l’hyperconsommation volontaire… C’est tout de même plus confortable comme méthode, et parfaitement en phase avec le système de la mondialisation actuelle (qu’il soit capitaliste ou anticapitaliste).

À te lire, on imagine que ça aurait pu mal tourner si tu n'avais pas trouvé l'écriture sur ta route. Est-ce un sentiment que tu partages et à quoi correspond ce besoin frénétique de noircir des pages selon toi ?

Je ne sais pas trop ce qu’il serait advenu si je n’avais pas écrit. Mais je crois qu’effectivement, comme pour de nombreux écrivains, que j’ai trouvé un moyen de prolonger ma vie en écrivant. Je suis d’une nature autodestructrice et plutôt colérique. L’écriture est un déversoir, mais pas seulement. Je ne raconte jamais ma vie, du moins je dilue des morceaux de mon existence dans un immense livre où je ne parle en fait, que de l’être humain, l’individu solitaire, perdu dans un immense occident consumériste et paumé. Mais pas seulement. L’écriture m’est venue comme un flash à l’âge de 13 ans sans que j’aie eu le moindre contact avec la littérature auparavant. Du jour au lendemain, je me suis mis à écrire, sans fin, tous les jours, tout le temps. C’est ce qu’on appelle une œuvre, même si celle-ci est nulle, mauvaise, sans rayonnement. J’ai arrêté l’écriture à la fin des années 90 et début des années 2000… Et effectivement, j’ai croupi chaque jour dans des pubs, à rire, m’engueuler, me faire virer manu militari. Je ne fréquentais plus beaucoup de monde, du moins pas des personnes sobres. J’ai eu des envies de bastons de rue, des envies de me défoncer jusqu’à la mort… J’y suis presque parvenu. Un matin, je me suis réveillé dans mon studio, encore défoncé. Il y avait un épais brouillard gris à l’odeur métallique et âcre. J’avais laissé les plaques chauffantes allumées avec une casserole qui avait fondue dessus, tout le bois de la kitchenette noirci… Pour éteindre ces plaques allumées pendant des heures de coma, je me suis pris une décharge monstrueuse en tentant de la débrancher… Mais voilà, des histoires à la con comme ça, j’en ai à la pelle. Quand l’écriture est revenue en moi, j’avais de la colère, je me sentais inhumain, seul. Toutes ces choses que des millions de personnes subissent. Rien de plus banal. Quand tu écris, en fait, tu es moins autocentré qu’il n’y paraît. Au contraire, tu regardes plutôt les autres, tu les observes, tu les analyses, tu les juges aussi ! Tu en fais des personnages, des scènes, des histoires. Ça t’aide aussi à faire évoluer ton style. La façon de parler de la rue, des bourgeois, des bobos, des geeks, tout sert ! La frénésie, le fanatisme de certains internautes, la langue de bois et le politiquement correct, etc. C’est que pour moi, écrire c’est être vivant. Ne plus écrire, c’est véritablement crever. Et ce n’est pas une formule. La pire des choses qui puisse m’arriver, c’est de perdre les mains et la vue. Remarque, ça finira bien par m’arriver.

Ce genre d'anecdote évoque immanquablement le mythe de l'écrivain semi-maudit à la Bukowski ou à la William S. Burroughs. Mais comme tu le soulignes, je ne crois pas que ces plongeons soient propices à la production. Et justement, quel est ton rythme d'écriture et quelles sont tes méthodes ? Est-ce qu'il y a par exemple des moments de la journée, des ambiances ou des substances plus propices que d'autres, qui boostent ton imaginaire et ta plume ?

Ah ! Je lutte contre une image d’écrivain maudit. Je déteste ce concept ! ça n’existe pas les écrivains maudits, ce sont de médiocres journalistes, éditeurs et autres lecteurs basiques qui ont inventés ce terme à la con. Plus concrètement, j’écris sans cesse, du matin au soir, en toutes circonstances. Mais j’ai généralement des écouteurs vissés dans les écoutilles. Mes méthodes de travail sont variées selon le type de texte écrit. Pour les textes du blog, ça peut être n’importe quoi, un premier jet, comme un pogo dans la fosse. Pour les romans, j’écris des « morceaux » sans ordre jusqu’à ce que je décide d’en faire un livre. Et c’est là que commence le boulot. Ecrire un roman, c’est un boulot énorme, mais c’est presque rien en comparaison de l’écriture d’une biographie. Je travaille comme un dingue, quoiqu’il en soit. L’écriture, c’est tout ! Je ne sais pas si je suis un bon écrivain, mais je sais que je ne sais faire qu’une chose : écrire.

Tu viens de mettre le doigt sur une question qui m’intrigue… Comment as-tu procédé sur tes biographies de Bertrand Cantat et de Manu Chao ? Est-ce que tu te sentais proche de ces deux artistes au préalable et comment as-tu fait pour t’approprier ces projets ?

Ces bios sont le fruit d’un travail de recherche, d’analyse et d’observation. Quand Patrick Eudeline m’a contacté, pour le compte des éditions Scali, d’abord, j’ai tout de suite accepté de faire la biographie. Eudeline m’avait envoyé un mail du genre : « Salut, t’aimes Noir Désir ? ». J’ai répondu que j’appréciais pas mal de leurs morceaux. « Ok, j’ai un truc à te proposer avec les éditions Scali, je reviens vers toi très vite. » Et hop, c’était parti ! En plus de mes expériences de chroniqueur musical, de romancier, de pamphlétaire, j’ai aussi une formation initiale d’historien. Avec un tel projet, je combinais tout ça à la fois ! En fait, et comme je le répète souvent, écrire une biographie n’est pas une activité de fan. On me balance souvent des trucs comme « comment tu peux écrire sur un mec que tu n’as pas connu ? Comment tu peux faire une bonne bio si t’aimes pas l’artiste ? ». Et je réponds à peu près toujours de la même manière : « Yann Kershaw n’écrit pas sur le nazisme et hitler pour en faire l’apologie, ou parce qu’il est « fan » d’Adolf… »

Ma « matière », ce sont les livres (biographies déjà existantes), articles, interviews (filmées, écrites, enregistrées), les disques, les DVD (live, bonus, etc) et des témoignages directs ou indirects de proches, amis, connaissances, relations professionnelles, artistiques. J’aime contextualiser, si bien que je travaille sur des périodes entières, sur un milieu, un underground, une période, un mouvement. Ce travail est le même que celui qui consiste à raconter la vie du Général de Gaulle ou de Jack l’Éventreur. Ensuite, sur cette base, il y a ton style, ta « plume », ton rythme, ce que tu as à dire et l’angle d’attaque.

Pour la biographie de Noir Désir / Bertrand Cantat, j’étais confronté au « drame de Vilnius » qu’il fallait traiter sans pour autant dénaturer mon intention première : parler du parcours artistique, politique et collectif de Noir Désir. Concernant Manu Chao, j’avais des biographies écrites par divers auteurs, qui comportaient toutes un angle d’attaque particulier. Pour cet artiste, j’avais un problème à résoudre : comment un millionnaire-star pouvait-il être en adéquation avec un discours proche de celui des altermondialistes ? J’avais aussi à comprendre pourquoi j’avais tellement adoré la Mano Negra et violemment rejeté les albums solos de Chao. En écrivant, j’ai découvert le personnage, une personnalité, un homme mêlant intégrité, une forme de naïveté mais aussi un sens du contrôle sur tout ce qui l’entoure. J’ai même commencé à piger sa musique, à l’intégrer à mon quotidien, sans pour autant céder au syndrome de Stockholm !

Je ne dépeins jamais les personnes sur lesquelles j’écris avec un angélisme à tout rompre. Au contraire, je souhaite que ces biographies soient lues par qui veut savoir réellement la vie et l’œuvre d’un artiste, et en aucun cas écrire un manuel du type : « Tu adoreras Manu Chao » ou « Tu kifferas Noir Désir ». Ces artistes font partie de l’histoire courte mais intense du rock, que l’on n’aime ou pas !

De ce que j’ai cru comprendre au cours de nos échanges, tu travailles actuellement sur de nouveaux projets, peut-être un second roman en préparation ? Peux-tu nous en dire quelques mots ou est-ce encore trop tôt pour lâcher des bribes d’information ?

Je bosse toujours sur de nouveaux projets ! Actuellement, j’ai trois livres sur le feu ! Un premier est une « pseudobiographie » d’Andy Vérol, où je raconte lucidement et cyniquement le racisme ordinaire des ouvriers, des chômeurs, des enfants d’immigrés et des « souchards » (c’est le nom que je donne aux français prétendument de souche) dans une petite ville industrielle en pleine déconfiture économique du début des années 80. Un autre projet est une sorte de roman initiatique et philosophique, trash dans un monde post-réchauffement climatique que j’écris depuis des années, bien avant que l’on fasse tout ce foin sur les rejets de CO2, la fin de la biodiversité, le fait d’éteindre l’eau quand on se brosse les dents, le tri sélectif et le capitalisme ultralibéral « moralisé » (ah ! ah ! ah !) au discours « vert » de circonstance. Le dernier projet est un roman, d’un style plus classique, mais à l’ambiance très étrange, une sorte de roman noir. Parallèlement, j’écris des histoires très courtes, des nouvelles inachevées, des récits avortés, des « chroniques de la vie pathétique », des chansons pas terribles, des scénarii, etc.

Tu as consacré un billet aux nouveaux outils de communication numériques, illustré par l'anecdote de la suspension du compte Facebook de Yann Moix. Au-delà du ridicule de cette affaire et parallèle des déductions que tu en fais sur le niveau contrôle des réseaux par les multinationales de l'information, quelle est ton appréciation de la production intellectuelle française contemporaine ?

En fait la production intellectuelle française, ça ne veut plus dire grand-chose. Tu as tous les larbins d’une « exception française » qui résident dans les beaux quartiers, contrôlent les grandes maisons d’éditions, les musées, les médias, etc. Avec Internet, il y a une effervescence considérable. Le copier-coller est presque un genre contemporain à part entière ! Mais au-delà de ça, tu as un tas d’artistes qui continuent à développer des projets sensationnels. Que tu adhères ou non, l’obsession du Thierry Théolier pour la création de son réseau virtuel/réel SDH (Syndicat du Hype) avec des milliers de membres est une nouvelle façon de créer. Des organes d’info comme La Spirale (Je fais pas de la lèche hein ?) ouvrent le champ de la connaissance vers des artistes qui portent quelque chose en eux.

Mais ce qu’il faudrait savoir, c’est à quoi ça sert tout ça ? Ce qui me dérange dans la création intellectuelle française actuelle, c’est qu’elle est régie par un grand courant que j’appellerais : la révolution des pubars et des graphistes. On crée beaucoup, mais ça ne cache que du vide. C’est dénué de sens. C’est gadget à mort. Une production sous la coupe d’Illustrator, de Photoshop et des correcteurs automatiques, ça ne m’embête pas si l’on tente d’aller au-delà des fonctions des outils. J’utilise ces « machins » quotidiennement, pas de façon experte, parce que je n’en ai pas besoin. Quand tu lis une BD des Shadocks, tu es certain que ce n’est pas le niveau de technicité graphique que tu es venu chercher, mais bien le message, le sens, les non-sens, l’absurde. Aujourd’hui, tu montres un bout de cul, tu mets un effet négatif sur un visuel et tu écris « On est tous morts » ou « La police sent la vinasse » et ça y est, tu tiens le « message » ! Je sais de quoi je parle, je l’ai pratiqué très souvent, par paresse, mais aussi parce que je pense, à l’instant où je le fais, que c’est « de la balle ». En réalité, c’est un gouffre…

Spécifiquement, Internet permet l’émergence ou la réémergence d’une culture de type «fanzine » comme dans les années 80. On bricole son organe de presse, sa revue et on envoie ! C’est ce que fait Konsstrukt, en ce moment, avec sa revue Angoisse (slogan du numéro deux : « baise sans capote ! ») qui regroupe les textes d’un tas de scribouillards, graphistes, vidéastes de tous ordres et à l’avenir prometteur ! Tu as aussi des projets comme Elastik qui créent des ponts entre écrivains contemporains et musicos engagés créativement. Ça fuse de partout, mais ça reste très underground, snobé à mort par les médias classiques et les plateformes d’info culturelle virtuelles grand public. On en revient toujours à la même chose. Tu as toujours eu une effervescence folle en France, avec des projets qui secouent la gueule du citoyen honnête, mais on s’attache à les laisser croupir dans leur jus des années. C’est facile, 30 ans après de faire l’apologie du punk à Taratata de Nagui ou le truc de la fille De Caunes sur Canal + ! L’underground reste l’underground, pas par choix, mais parce que ce pays est un ramassis de réac’ à la culture Yéyé gerbante !

La Spirale se prépare à consacrer une édition spéciale au thème de l'évolution, aux pistes de réflexion, aux initiatives individuelles ou collectives, aux élans créatifs, artistiques et technologiques, qui pourraient nous permettre d'échapper à l'atmosphère dévolutive généralisée dans laquelle nous baignons actuellement. Comment vois-tu le futur ? Es-tu irrémédiablement pessimiste, un idéaliste perpétuellement déçu comme tu le disais plus haut ? Ou entraperçois-tu encore des ersatzs de solution, des scénarios de sortie de crise ?

La solution est dans la profusion ! Nous vivons une époque étrangement violente. Les écrans ont envahi nos vies, nous encadrent, nous servent de paravents face à une réalité mondiale bien sombre. Nous ne vivons pas l’imminence d’une guerre mondiale, parce que nous y sommes déjà. Les écrans appartiennent à ceux qui les achètent et les regardent, mais n’oublions pas que ce qu’on y montre appartient à une multitude de têtes dirigeantes qui utilisent ce biais pour bouger les masses à leur guise. La solution n’était pas dans le contrôle de l’information, mais bien dans sa libération et sa prolifération !

Désormais le monde ne ressemble plus à rien. Chaque individu est bombardé d’images, de news, de discours, de photos… L’individu se dissout dans la fourmilière de la mondialisation ! Chacun a l’illusion de créer, de s’exprimer, de participer à la diffusion de la culture, de l’info. En réalité, tout ça n’est que du loisir et une extraordinaire décadence collective. C’est justement là que réside la solution, dans la destruction de tous les repères, toutes les règles ! Les musulmans font du hard-rock pour vendre Allah à des jeunes paumés, les chrétiens font du punk pour refourguer leur Dieu à des errants existentiels, les bouddhistes font du rap pour faire kiffer Bouddha ! C’est du n’importe quoi ! Les mecs de gauche tiennent des propos ouvertement racistes, des mecs de droite parlent de lois sur l’intégration, des femmes prônent l’arrêt de la contraception, des hommes s’épilent le sexe, le torse, sont gendarmes le jour et stripteaseurs la nuit ! On parle du Darfour puis d’Haïti puis de la Somalie puis de la Thaïlande. Total prétend aider à sauver la planète, Renault aussi, Beigbeder se prend pour un écrivain, Drucker pour un gentil. Les punks sont des petits cons consuméristes et anti-anarchistes. Les touristes se prennent pour des grands reporters avec leurs portables.

Quand un monde s’effondre comme ça, qu’il plie sous sa propre folie, c’est un très bon signe pour l’avenir et pour l’ère qui suivra cet effondrement gigantesque que l’on vit en direct ! En fait, tous ceux qui ont conscience de ça, et tentent de garder la tête froide, en ne se compromettant pas trop dans cet élan de connerie généralisée, fabriqueront les solutions. Je suis de toute façon toujours persuadé qu’il faut tomber dans un gouffre pour avoir envie de se relever… ou pas… Pour l’instant, nous sommes en phase de chute accélérée, alors seuls les survivants pourront reconstruire quelque chose avant que ça ne se casse la gueule de nouveau. C’est entre philosophie de comptoir et analyse ce que je viens de dire, alors je préfère citer Cioran pour conclure :

Je crois au salut de l'humanité, à l'avenir du cyanure...


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A propos de cet article


Titre : ANDY VÉROL
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : La Spirale.org
Date de mise en ligne :

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Écrivain, biographe, collaborateur de nombreux fanzines dans les années 90, ancien punk, raver de la première heure et empêcheur de tourner en rond des réseaux numériques, Andy Vérol se positionne comme l'une des voix les plus dissonantes de la littérature hexagonale, loin, très loin des officines de Saint-Germain-des-Près qu'il prend de vitesse et de noirceur.

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