SEXY NEW YORK DE ROMAIN SLOCOMBE - EXTRAIT 01


Enregistrement : 29/03/10

Le premier d'une série de trois extraits de Sexy New York, second opus de la trilogie L'océan de la stérilité de Romain Slocombe.

. Lien vers le second extrait de Sexy New York.

Présentation de Sexy New York par l'éditeur :


New York, septembre 2001. Toujours aussi fauché et gaffeur, Gilbert Woodbrooke a bien mal choisi son moment pour exposer dans une galerie branchée de SoHo et rouvrir, à son corps défendant, une des plus grandes affaires criminelles du XXe siècle : l’énigme du « Dahlia noir ».

Los Angeles, 1949. Deux ans après l’assassinat d’Elizabeth Short, Alicia, une étudiante britannique, est recrutée par la CIA afin d’infiltrer le gratin d’Hollywood et de fournir un rapport de moralité à un dénommé Man Ray, que les services secrets projettent d’enrôler à son insu dans la guerre froide. Man Ray, un artiste sombre et génial, proche d’un certain Dr Hodel...

Au coeur de ce monumental thriller politique, deuxième volet de la trilogie occidentale entamée avec Lolita complex (Fayard noir, 2008) Romain Slocombe reprend, approfondit et révèle des pistes d’enquête, pour certaines peu connues, de deux cauchemars américains, l’affaire du Dahlia noir et les attentats du World trade Center.

Sexy New York de Romain Slocombe
Éditions Fayard
Collection Fayard Noir
552 pages
22 €



Je fais un bond en l’air. Je n’avais pas vu… Assise au milieu de la cave sur une espèce de chaise électrique, dont les sangles la maintiennent immobilisée comme dans un harnais sado-masochiste, Elizabeth Short, nue, me fixe d’un air hagard. Son corps est couvert de meurtrissures. Je me mets à trembler.

– Elizabeth… Oh, mon Dieu… C’est ici qu’ils t’ont amenée…

Elle ne répond pas. Seuls ses yeux bleus – fous de terreur – me répondent. Sauve-moi, Gilbert ! Pour l’amour de Dieu, que quelqu’un me sauve ! Ils vont me tuer !

Amelia ricane à côté de moi. Sa main droite lève un scalpel, dont la lame reflète, par éclairs, les néons du plafond.

– Vous êtes prêt, Mr Woodbrooke ? Je commence la démonstration.

Elle s’approche de la jeune femme sanglée. Je la suis, toujours agité de tremblements. Amelia étend le bras, décrit un cercle en l’air autour du sein droit d’Elizabeth. Puis, d’un geste vif, réitérant le mouvement elle décalotte le mamelon. Du sang gicle sur la chair nue. Elizabeth Short s’est mise à hurler. L’artiste suédoise recule d’un pas, me présente le bout de sein coupé, dans sa paume.

– N’ayez pas l’air aussi horrifié, Mr Woodbrooke. C’est un simple classique du surréalisme. De l’histoire ancienne, pourrait-on dire. Mais tout cela est désormais enregistré. Tout est filmé. Les possibilités du film me paraissent supérieures à celles de mes installations précédentes. Le film « capte ». J’aime bien l’idée de la captation, de l’enregistrement d’une situation, d’un moment qui sans cela serait perdu. Le film permet cela alors que l’exposition fige parfois les possibilités…

– Vous voulez dire que nous sommes filmés ?… Mais où…

Je me retourne.

Sur un trépied, ma caméra vidéo Sony, voyant rouge allumé, est en train de tourner. À contre-jour de projecteurs qui m’aveuglent, trois personnages se tiennent debout, silencieux, autour de la caméra. Comme des juges, impavides, sévères, impitoyables. Je ne distingue pas leurs traits, ce ne sont que des silhouettes découpées, des ombres chinoises.

– Le moment est venu de passer le test, Mr Woodbrooke, déclare froidement Amelia.

Je bégaye :

– Le… test ?

– Vous prétendez faire de l’art. Moi, je dis : non. Vous êtes un imposteur. Mais c’est aux juges de décider. On va voir comment vous vous débrouillez avec ceci.

Amelia Lundquist-Gustafson me met dans la main droite un couteau. Un de ces énormes, terrifiants couteaux de cuisine japonais à grande lame inoxydable. Puis elle me prend par le bras. Nous avançons vers Elizabeth, qui sanglote et qui hurle. Elle ne ressemble plus à la jeune femme chic en tailleur de flanelle, au maquillage exagéré. Le rimmel a coulé sur ses joues tuméfiées. Les lèvres sont déformées par la souffrance et l’épouvante. Je ne vois plus qu’une adolescente suppliciée, qui implore pitié. Qui espère encore la lueur de la vie sauve au bout du tunnel…

– Question d’histoire de l’art, gronde, dans mon dos, la voix d’un des trois juges, répercutée par l’écho de la cave. À l’heure de l’Observatoire – les amoureux. L’auteur ?

Mes lèvres tremblent. Bien sûr, je connais la réponse.

– M-m-man Ray…

– Question de littérature, fait une voix féminine, venant de la même direction. Les 120 journées de Sodome. Par qui ?

Je secoue la tête.

– C’est facile, voyons, reprend la femme avec impatience.

– Oui. Le… le marquis de Sade.

La troisième voix est celle d’un homme aux accents suaves :

– Plus précisément : Donatien, Aldonse, François, marquis de Sade. Aldonse est un vieux prénom provençal, qu’on a confondu plus tard avec Alphonse. Vous ne vous débrouillez pas trop mal jusqu’ici. Dernière question de culture générale avant de passer à la pratique. Étant donnés ?

J’essaye de finasser, répondant pareillement, en français, à ce plus aimable troisième interrogateur :

– Étant donné quoi ?

Après un court silence, la voix suave reprend, avec une froideur à glacer les sangs :

– Nous ne plaisantons pas, et tout ceci est bien réel. Étant donnés ?

Dompté, je balbutie, clignant des yeux dans la lumière des projecteurs :

– Marcel Duchamp.

– Exact, prononce le premier juge, de sa voix sonore. À présent, le postulant va effectuer l’opération artistique sur le modèle.

Couteau à la main, je tremble de tous mes membres. Une phrase d’un film de Buñuel me revient, absurdement, en mémoire : Je ne connais pas mon texte, je ne connais pas mon texte… Que dois-je faire avec ce couteau ?

La petite chauve-souris me secoue le bras.

– Allez-y ! Vous vous prétendez artiste, oui ou non ?

Les cris d’Elizabeth se sont transformés en pleurs et gémissements. Le sang de sa chair découpée fait flic-floc sur le plastique de la bâche.

Je tourne mon regard vers Amelia.

– Mais ils ne m’ont pas dit exactement quoi faire !…

La Suédoise lève les yeux au ciel. Puis, de tout près, me chuchote :

– Les juges vous ont donné une piste. Réfléchissez aux trois œuvres citées. Que représentent-elles ?

J’obéis, me concentrant un maximum. La peinture de Man Ray : les lèvres rouges qui s’allongent vers les bords du cadre. Le manuscrit de Sade : la profanation et le découpage des corps. L’installation de Duchamp : l’assassinée tenant la lumière. Je gémis :

– Amelia… je ne pourrai jamais faire une chose pareille…

La petite bonne femme brune me jette un regard méprisant.

– L’art est une question de vie ou de mort pour un artiste. Si vous ne vous engagez pas, quelqu’un d’autre le fera à votre place. La modèle est condamnée de toute façon.

Je baisse la tête. Évitant de regarder Elizabeth dans les yeux, je me rapproche de son lieu de supplice. Mes doigts se crispent sur la poignée du couteau. Mes lèvres murmurent : « Oh, mon Dieu… Oh, mon Dieu… » Me raidissant, rassemblant toute ma volonté, m’efforçant de ne plus penser à rien d’autre qu’aux quelques mouvements simples et violents qu’il me reste à effectuer, je me dresse au-dessus de la jeune femme ligotée, je pointe la lame entre ses dents, vers la commissure droite des lèvres déjà marquées de petites lacérations où perle du sang. Elizabeth Short sanglote, ses yeux bleus écarquillés :

– Non… Oh non… Non, pitié… Oh non, par Jésus-Christ, oh non…

La lame glisse entre les dents, piquant la chair à l’intérieur de la joue, vers le fond de la bouche.

– Oh non, non, non…

Serrant la poignée au maximum, je pousse le couteau à travers la joue, horizontalement, avec un arrêt suivi d’une reprise d’action, dus au manque d’expérience de l’exécutant et à la résistance des tissus. Un hurlement part de la gorge d’Elizabeth, s’étrangle. Des flots de sang jaillissent de la blessure.

– L’autre côté, vite ! me souffle Amelia. Retournez votre couteau.

La lame, en tremblant, s’insère à l’autre extrémité de la bouche qui bave du sang. Je pique, puis pousse vers le côté. Avec plus d’assurance que la première fois. La lame tranche en direction du lobe de l’oreille gauche. Une nouvelle marée écarlate jaillit, Elizabeth étouffe, ses yeux fous me transpercent. Les yeux d’Una. Son corps convulsé est secoué de spasmes. La bouche, rouge, grande ouverte, fend son visage en deux. Crache des gouttes dans ma direction. Le fauteuil vibre. Je crie, pleure, hurle :

– Elizabeth ! Elizabeth ! Betty !

Des mains me saisissent aux épaules, me secouent. Une voix de femme m’ordonne d’arrêter. Les sanglots me suffoquent.

– Betty ! Betty ! Oh, non, non…

J’ouvre les yeux à travers un rideau de larmes.

Une femme brune, dont je distingue mal le visage, est penchée au-dessus de moi. Me maintient par les épaules.

– Gilbert ! Gilbert ! Arrête !…


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A propos de cet article


Titre : SEXY NEW YORK de ROMAIN SLOCOMBE - Extrait 01
Auteur(s) :
Genre : Bonnes feuilles
Copyrights : Éditions Fayard / Romain Slocombe
Date de mise en ligne :

Présentation

Le premier d'une série de trois extraits de Sexy New York, second opus de la trilogie L'océan de la stérilité de Romain Slocombe.

Liens extérieurs

www.FayardNoir.fr
Fr.Wikipedia.org/wiki/Romain_Slocombe

Thèmes

Littérature
Contre-culture
Photographie
Erotisme

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