SOIRÉE DESTRUCTION DE JEAN-MARC AGRATI


Enregistrement : 14/07/2010

Dans l'attente de la mise en ligne d'une longue interview vidéo exclusive, Jean-Marc Agrati nous livre Soirée Destruction, une nouvelle inédite qui illustre à merveille le style inclassable, incisif, parfois violent, et magique de l'un des auteurs contemporains préférés de La Spirale.

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Depuis 1964, Jean-Marc Agrati a été tour à tour enfant, démiurge, étudiant, ingénieur, Ivoirien, créateur d’entreprises, poète, professeur de mathématiques, romancier en devenir, pour finalement trouver sa voie, le métier d’écrivain, orienté vers l’histoire courte, avec Le Chien a des choses à dire (2003), premier recueil de nouvelles, publié aux Editions Hermaphrodite, suivi d’Un éléphant fou furieux (2004), aux éditions La Dragonne et enfin d'Ils m’ont mis une nouvelle bouche (2006), de nouveau aux Editions Hermaphrodite.



Portrait de Jean-Marc Agrati par Daylon.

SOIRÉE DESTRUCTION

– T'es sur quoi, en ce moment ?
– Chais pas, a dit Zol. Sur un projet qui démarre pas.
On était à la table de la cuisine, c'était la nuit. Dehors, il y avait de grands pans de cases éteintes ou allumées. On était dans l'une de ces cases. Des boyaux de véhicules s'enroulaient autour.
Une webcam a grimpé sur la table. Ses fines pattes télescopiques lui permettaient d'aller n'importe où. Elle a fait des plans de Zol, de moi, et elle a zoomé mon assiette. L'assistante m'a servi de la soupe. J'ai demandé à Zol :
– T'en veux ?
– Ça a pas l'air bon.
Effectivement, c'était dégueulasse. Presque pas de nouilles et un goût de crevette au mazout. Puis Zol a repris sur son blues.
– On attend les financements...
Il souriait, il n'y croyait plus.
– C'est la fin ?
– Ça va prendre du temps.
Il connaissait les fins par cœur, Zol. Il pouvait vomir toutes les gammes de l'ennui et du dégoût. Il avait vécu les longues peurs larvées, les pokers menteurs, les sales affaires et les périodes honteuses où on cherche du boulot. Il t'aurait montré les morceaux dans le vomi et il les aurait repris, remâchés, puis recrachés devant toi.
J'ai avalé ma soupe avec courage. La fin de l'industrie et le rétrécissement du monde, j'avais déjà donné. Le gros œil crevé pouvait toujours pleurer sur la pyramide, il n'y avait que de la pluie. Et une myriade d'yeux bien terrestres. Sans projet et au bord de la survie. Du grignotage à grande échelle. Zol continuait :
– Ils te tournent en bourrique…
Mais je l'écoutais avec intérêt. Depuis quelque temps, je sentais une évolution. Un ton nouveau, il se délectait. Il étirait l'écœurement, il le scrutait à fond. Et si vous faites ça, vous verrez, ça devient jouissif.
– … ils attendent que t'éclates.
C'est vrai. Un mec, ça a une charge explosive. Ça peut supporter la pire des merdes, ça peut s'humilier, ramper, manger la merde à la petite cuillère, mais à un moment donné faut que ça explose. Et ce moment-là le lave et le rénove. Après, il peut repartir.
J'ai repoussé mon assiette, parce que là, je n'en pouvais plus.
– La soupe n'est pas bonne, j'ai dit.
L'assistante a pris un air contrit et idiot. J'ai insisté :
– Y a pas autre chose ?
Elle a ouvert le placard avec une lenteur insupportable. Une mollesse de ses gènes, un sein qui pend sous le tablier et un bout de langue qui dépasse. Elle se trompait complètement de registre. Elle aurait pu baisser son slip que ça n'aurait pas été mieux.
Elle a regardé à l'intérieur du placard. Elle semblait perdue.
– CALAMAR ! j'ai hurlé.
Elle s'est précipitée sur la boîte et elle l'a dégoupillée d'un coup. Un geste épileptique, détraqué, qui a tout foutu en l'air. Le contenu a giclé dans ses mains, puis sur le plan de travail, puis sur le sol de la cuisine. Impossible de mieux faire. Le fruit de mer éparpillé luisait partout dans les flaques d'huile.
– Putain, j'ai dit…
Et maintenant, elle cherchait la serpillière avec un regard de folle.
– T'as qu'à la détruire, a dit Zol.
Après tout, pourquoi pas. Elle était déjà un peu vieille, elle commençait à déconner.
Alors, je me suis levé, je l'ai retournée, je l'ai poussée contre la poubelle et j'ai soulevé sa jupe. Je me suis excité et je l'ai pénétrée. Les webcams des autres pièces ont tout de suite rappliqué. Elles se sont déployées dans la cuisine et elles ont cherché des angles sous ses jambes. Certaines ont escaladé son corps pour faire des gros plans côté cul.
Zol est venu par devant. Il l'a prise par les cheveux et il a poussé sa bite le plus loin possible dans sa bouche. Il a retenu la tête contre son ventre jusqu'aux hoquets de l'écœurement. C'est une figure qu'il faut faire durer. Quand elle n'en peut plus, on s'extrait et on s'attarde sur les filets de bave qui relient la bouche et le sexe. Puis on reprend. La bave devient abondante. Elle mouille le menton, les seins, et elle tombe au sol. Puis on reprend. On épaissit les ponts luisants et on prolonge les étouffements.
Et ça a sonné. C'était le nain et son associé black. Ils animaient les soirées destruction de la tour. Ça permettait de rentrer dans la catégorie des gang bang inter-raciaux avec du freak. Le nombre de connectés a tout de suite pris deux chiffres. Les webcams l'affichaient sur le corps de l'assistante. Les chiffres rouges couraient sur sa peau. Ils bondissaient et ils ondulaient sur ses côtes et ses vertèbres.
Ça a sonné à nouveau. C'était toute une tonne de gars à poil. Il avait bien travaillé, le nain. Ils avaient des bottes en plastique et on ne pouvait pas les compter. Les couloirs étaient jonchés de vêtements et ils se masturbaient. Ça grouillait de webcams qui montaient sur les bottes, les épaules et les têtes des gars pour ne pas être écrasées.
Ils ont rempli la cuisine. L'assistante a été jetée sur le plan de travail. Des webcams ont grimpé sur ses seins pour faire des gros plans de son visage. Le nain a mis un tablier transparent.


Zol et moi, on avait terminé. On s'est extraits dans le salon et on s'est assis dans les fauteuils. On a ouvert des canettes. Sur les murs, il y avait des grandes graminées zoomées et des fourmis géantes qui cherchaient quelque chose dans cette jungle. Des nano-caméras embarquées permettaient de les suivre jusque dans leurs galeries. Elles piquaient leur système nerveux et des internautes pouvaient les piloter. Le spectacle débordait sur le plafond et le plancher.
Zol est reparti dans son humeur maussade. Je me suis permis un conseil.
– Il faut tenir, j'ai dit.
– C'est difficile.
– Pourquoi ?
– Je ne fais rien.
– Rien ?
– Je n'ai plus rien à faire. Je ne fais même plus semblant. Du mail, du net… J'agrandis mon tableau Excel.
J'ai rigolé.
– Le même ?
– Toujours le même... Je rajoute une ligne, je change les couleurs… Un tableau rose, un tableau bleu…
– Mais ça va devenir un super tableau !
– Le tableau le plus léché du monde…
Autour de nous, le jeu consistait à trouver la reine. Des milliers d'internautes s'éparpillaient dans les galeries. Mais quand une fourmi ne va pas là où il faut, des fourmis-soldats rappliquent et la déchiquettent aussitôt. On pouvait se greffer là-dessus comme on voulait.
– Fais tes journées, j'ai dit. Gagne tes sous pendant qu'il est encore temps.
Le problème d'un état d'âme, c'est qu'il est dur à exhiber. On a des expressions, des gueules, des pleurs, on peut fouiller le corps tant qu'on veut, mais on n'a pas l'état d'âme. On aimerait bien une transparence d'un niveau supérieur. On pourrait brandir l'amertume, la pitié... Ce serait magnifique, ça, d'afficher le fond, le vrai fond. On fondrait rien qu'à le voir et on comprendrait tout d'un coup.
Le nain est arrivé. Il était content, le score était au-delà de toute espérance. Il a posé la main de l'assistante sur la table basse. Il l'avait préparée au caramel avec une pointe de gingembre. C'était un super cuisinier.
– Je t'ai mis les restes au congel.
Comprendre tout d'un coup… Mais quoi ? Je cherchais et je ne voyais pas. Le black est arrivé avec une côte. Il la bouffait, c'était bon. Il s'est penché sur les comptes du nain et ils ont ri, tellement c'était gros. Zol et moi, on piochait dans la paume délicate. On y allait avec les doigts, la chair se détachait parfaitement.
Et elles sont venues, les petites bêtes. Elles ont grimpé sur la table. Une transparence concrète, pas du tout un rêve fumeux. Un vrai direct avec des dizaines de milliers de gars partout dans le monde. Elles ont filmé nos doigts, nos bouches, le décor, absolument tout.
Il n'y avait rien à comprendre. L'opaque, ça se creuse, c'est tout. Et ça se partage. On a sucé les phalanges et on a recraché les petits os. Ça faisait une musique en dégringolant sur le tas. On n'a rien dit. On ne parlait pas en mangeant.


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A propos de cet article


Titre : SOIRÉE DESTRUCTION de Jean-Marc Agrati
Auteur(s) :
Genre : Bonnes feuilles
Copyrights : Jean-Marc Agrati
Date de mise en ligne :

Présentation

Dans l'attente de la mise en ligne d'une longue interview vidéo exclusive, Jean-Marc Agrati nous livre Soirée Destruction, une nouvelle inédite qui illustre à merveille le style inclassable, incisif, parfois violent, et magique de l'un des auteurs contemporains préférés de La Spirale.

Liens extérieurs

Fr.Wikipedia.org/wiki/Jean-Marc_Agrati
Hermaphrodite.fr
Lekti-ecriture.com

Thèmes

Littérature
Apocalypse culture
Nouvelles (fiction)
Science-fiction
Roman noir

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