CHRISTOPHE BIER « LE DICTIONNAIRE DES FILMS FRANÇAIS ÉROTIQUES ET PORNOGRAPHIQUES EN 16 ET 35 MM »


Enregistrement : 26/10/10

Grand spécialiste des cinémas bis, fantastique et pornographique, amateur de nains et de comédies érotiques bavaroises, Christophe Bier nous présente ici son Dictionnaire des films français érotiques et pornographiques en 16 et 35 mm, incroyable ouvrage de 1539 pages qui recense 1812 métrages érotiques et pornographiques hexagonaux.

Une initiative rare, soutenue par un commando de lubriques passionnés, au rang desquels nous nous inscrivons dorénavant, et à n'en pas douter un livre de référence pour les amoureux d'un septième art libre et charnel !


Propos recueillis par Laurent Courau.



Photographie du cinéma Le Midi-Minuit par Herbert P. Mathese.

Quelles sont les raisons qui t'ont amené à consacrer autant de temps et d'énergie à ce Dictionnaire des films français érotiques et pornographiques en 16 et 35 mm ? Connaissant ton érudition et tes talents  polymorphes, tu aurais tout aussi bien pu partir sur mille autres sujets et projets. Pourquoi t'être autant acharné sur celui-ci, les restes d'émois érotomanes de jeunesse ?

Tout est né il y a dix ans (onze peut-être), autour d’un repas entre amis, amateurs de films, plus précisément de cinéma bis, de fantastique, d’érotisme. On se désolait sur l’absence d’un véritable livre de référence sur le cinéma porno français des années 70/80. Pour ma part, je suis un grand fan des ouvrages dits « de référence ».

Adolescent, je n’ai pas hésité une seconde à acheter – le prix n’était certainement pas celui d’un poche – les catalogues du cinéma français de Raymond Chirat. Les listings détaillés, bourrés d’infos, m’ont toujours fasciné. Ils sont sources de connaissance, mais aussi un tremplin à la rêverie. On se ballade dedans au gré des titres, sans ordre préconçu. On rêvait d’un dictionnaire des films sur le porno français. Alors, j’ai dit : « Puisqu’il n’existe pas, ce livre, il n’y a qu’à le faire ! »

À cette époque, j’avais déjà fait des fanzines. J’aimais l’idée de faire soi-même les choses, surtout de faire ce que personne d’autre n’a entrepris. J’avais fait un fanzine sur Eurociné, une firme française spécialisée dans le cinéma ultra bis, qui avait bien marché. 400 exemplaires vendus. Je ne trouvais donc pas délirant, avec une petite équipe de rédacteurs, d’entreprendre ce dictionnaire. Mais pouvais-je deviner que tout cela prendrait tant de temps ? Je ne crois pas. Pourquoi cette persévérance ? Tu parles même d’acharnement.

Je suis animé par ce goût de l’exhaustivité, une rigueur filmographique qui me pousse à toujours vouloir en savoir plus. L’idée même d’établir un ouvrage de référence sur ce sujet n’a fait qu’attiser davantage ma ténacité. Au final, quand on feuillètera le dico, avec tous ces titres parfois très obscènes comme par exemple Les Profondeurs du clitoris ou Belle Salope de 30 ans, il y aura une sorte de plaisir esthétique rare. Aucune photo ne viendra perturber la lecture. Que du texte, des noms, des infos, des critiques, des résumés. La pornographie traitée sur le même plan que n’importe quel genre pourrait l’être, dans une approche quasiment janséniste en fait.

L’acharnement a son explication dans la satisfaction de mener à terme un projet ambitieux, mais aussi le plaisir immense qu’il procure à fabriquer un objet littéraire étonnant. Quel ouvrage peut avoir un tel slogan : « d’À bout de sexe à Zob, zob, zob ». La pornographie reste encore un genre singulier, défiant parfois l’analyse. S’y lancer à corps perdu comme nous l’avons fait n’est peut-être pas de l’acharnement névrotique mais une soif d’absolu, un engagement mystique.

Je conçois en tout cas ce dictionnaire comme une arme contre la pornophobie ambiante qui règne en France depuis quelques années. Des restes d’émois érotomanes, peut-être… et tant mieux ! Mais le véritable orgasme dans cette aventure est ce pari un peu fou d’exhaustivité. Allez, une dernière formule qui me vient soudain : c’est le dictionnaire qui est obscène, pas les films dont il parle.

Où et comment avez-vous situé les frontières de ce qui pouvait entrer dans ce dictionnaire ? Je ne m'inquiète pas pour la pornographie, le genre étant assez bien délimité, mais le cas de l'érotisme me semble plus délicat ?

En effet, c’est aussi un dictionnaire des films érotiques. Toujours ce besoin d’être complet. A un moment donné, le cinéma érotique en France a tellement poussé les limites tolérées par la censure que l’étape suivante était la pornographie. Ce fut le cheminement de José Benazeraf par exemple. Mais pourquoi ne remonter qu’aux prémices des 60's, date des premières œuvres de Benazeraf. Le porno est en fait une étape d’une longue histoire qui remonte dès les origines.

Le premier film du dico est de 1919, drame d’amour oriental qui contient tous les germes de l’érotisme exotique. Dans le même esprit, nous avons L’Atlantide de 1922. On peut aussi citer L’âge d’or de Buñuel. La décennie française la moins érotique est celle des années 40. Sinon, le cinéma français des années 30 fut l’un des plus lestes. Et les années 50 inventèrent le « cinéma sexy », avec les premières salles chaudes qui programmaient des films interdits aux moins de 16 ans. Martine Carol, dans Un caprice de Caroline chérie, fut qualifiée par l’église de « pornographique ». Sans elle, sans Françoise Arnoul, sans la bombe Brigitte Bardot, aurions-nous eu en 1976 Brigitte Lahaie ? Pour moi, elles font partie d’une même histoire qu’il était très délicat de séparer.

L’ordre alphabétique du dico permet ainsi quelques télescopages qui en font aussi tout le charme. Ce n’est pas non plus négligeable. Ainsi, après Et dieu créa la femme, nous avons un porno gay Et dieu créa les hommes. Nous avons un petit polar sexy de 1958, Détournement de mineures, juste après un porno de 1980, Détournement de mineur. Etc. La grande difficulté fut de choisir les films dits « érotiques ». Là, l’exhaustivité n’est plus de mise ; il s’agit de subjectivité, de remettre dans un contexte historique la force érotique des films. Une comédie licencieuse des années 30 est d’un point de vue actuel a priori moins érotique que n’importe quel film de 2010. Mais ça reste discutable.

Il s’agissait aussi de traquer les films qui firent de l’érotisme de façon plus ou moins hypocrite ou qui s’inscrivent dans une tradition érotique. Par exemple, il existe un sous-genre, le « film naturiste », dont Mon curé chez les nudistes avec Paul Préboist et Les Textiles sont des résurgences. A l’image, cela reste très chaste mais il nous a semblé juste de les inclure. A contrario, des films de 2010 très chauds n’ont pas forcément leur place car, avec l’évolution des mœurs, il nous paraît difficile de les inclure. Dans les dernières années, il y eu quelques discussions avec les rédacteurs pour savoir si tel ou tel film méritait sa place ou non. Chacun argumentait. Sur ce terrain mouvant, le dico ouvre la discussion. Nous avons enfin tenu compte de certains films qui traitent de la sexualité sans pour autant les qualifier d’érotiques.

La simple mention des formats 16 et 35 mm situe à peu près la période dont il sera question. J'aimerais néanmoins que tu nous précises les années dont il sera principalement question...

La pornographie occupe très largement le terrain. Donc elle commence vers 1974/75, s’épanouit dans la fin des années 70 et le début 80. Elle va ensuite décliner et disparaître à l’aube des années 90. La grande période du cinéma érotique reste les années 60, avec un pic dans les années 1968-74. Pas mal de titres aussi dans les années 50 qui s’émancipent par rapport à la décennie précédente. Les années 20 sont sous-représentée, et ça commence dans les années trente à se dévergonder.

On parle souvent d'un âge d'or de cinéma érotique et pornographique, autour des années 70. Est-ce un point de vue que tu partages ? Est-ce qu'il y a vraiment eu une époque plus libre, plus folle qui se serait interrompue avec l'arrivée de la vidéo ?

Non. « L’âge d’or » est une vue de l’esprit, voire une invention publicitaire, du marketing. Ce n’est pas parce que des films vers 1974/75, avant l’arrivée de la loi X qui a tout ravagé avec une fiscalité lourde, ont été tournés avec plus de budgets que ces films seraient des chefs-d’œuvre. C’est accréditer l’idée stupide qu’il suffit d’avoir de l’argent pour faire un bon film. Ou alors, c’est dire que la seule pornographie valable est cette pornographie pompido-giscardienne bourgeoise qui eut le vent en poupe dans ces années-là, qui fut aussi une pornographie avec scénario. Le scénario n’est pas non plus un gage de qualité. C’est l’une des vertus du dico de tout remettre à plat, de faire entendre des avis contraires, parfois contradictoires, selon les goûts personnels des rédacteurs, de révéler la richesse d’un genre qu’il est impossible d’enfermer sous une étiquette. La pornographie « bas de gamme », sans scénario, a aussi ses défenseurs, dont moi.

Aujourd’hui, il y a une tendance à attaquer le « gonzo ». Le « gonzo » existe d’ailleurs depuis toujours. Alain Payet dès 1978 en tournait, sans scénario, seulement attaché à l’intensité des scènes qu’il tournait, à l’obscénité de ses comédiennes, cherchant toujours l’émotion. Bref, on critique le « gonzo », parfois avec de stupides arguments moraux : c’est pas bien du tout, ce sont des pratiques « extrêmes », etc. Or la seule chose qui devrait nous importer, en tant que spectateur ou intellectuel, ce « n’est pas qu’il y ait de la pisse ou non, mais de savoir comment elle est filmée et pourquoi. » La formule n’est pas de moi mais de Julien Cervois, qui a édité un excellent livre sur « le cinéma pornographique » chez Vrin. Je la fais mienne.

Il ne faut pas compter sur moi pour pleurer les belles années d’une pornographie qui avait des moyens. Celle-ci, assez souvent, singeait le mauvais cinéma commercial français. Des cinéastes, avec beaucoup moins d’argent, faisaient des œuvres intéressantes. C’est un peu comme si l’on disait que la série B hollywoodienne était nulle par rapport aux films A des grands studios. C’est indéniable, à cause du X, le genre a périclité. Mais il a continué jusqu’au bout, dans des conditions certes de plus en plus difficiles, a donné des films de qualité. Et la vidéo a pris le relais. La vidéo ne marque pas la fin du genre, son enlisement dans la médiocrité. Le dico ne parle pas de la vidéo uniquement parce qu’il fallait délimiter un champ, pas du tout parce que nous la considérons comme indigne d’étude. Mais l’inclure nous conduisait peut-être à vingt années de recherches supplémentaires !

En parlant de folie, d'excentricité, d'érotisme et de pornographie quels sont les films les plus remarquables de ta collection, que l'on imagine fournie ?

Mes nuits avec Alice, Penelope, Maud, Arnold et Richard, remarquable démarquage de La Grande Bouffe. Luxure de Max Pécas. L’Essayeuse de Serge Korber, condamné à être brûlé, Et Dieu créa les hommes, porno gay de Jean Estienne. Plusieurs films de Claude Pierson, de Serge Korber. Les Lesbiennes tourné à Malte par José Benazeraf. Le très très très singulier Maléfices pornos d’Éric de Winter qui, lui, fut tourné dans une caverne souterraine du nord-ouest de la région parisienne. Orgies en cuir noir de Youri Berko, autre cérémonial souterrain et SM. Je ne sais pas si je cite mes préférés, ce sont ceux qui me viennent à l’esprit. Je n’ai jamais fait de palmarès. J’aimerais aussi ajouter des bizarreries, pour des « mauvaises » raisons, des œuvres tellement « navrantes » qu’elles en deviennent fascinantes : c’est le cas de Clodo et les vicieuses, qui est le dernier film avec Bourvil tout de même… Bourvil, à son insu (il était déjà mort quand le film est sorti en 1975), dans un nanar avec des inserts hards d’une grande laideur, ou bien Des Filles dans une cage dorée, l’un de ces stupéfiants remontages d’Eurociné…

Même question concernant les actrices, les réalisateurs et les comédiens, quels sont les personnages les plus intriguants, truculents et diaboliques d'un milieu que l'on suppose bien achalandé en déviants en tous genres ?

Il y a plein de personnages fascinants. Des comédiennes formidables comme Marilyn Jess par exemple, ou Agnès Lemercier, ou Emmanuelle Parèze qui fut la fameuse « Essayeuse ». Chez les acteurs, Jack Gatteau, l’aveugle de Parties fines avec Brigitte Lahaie, était un excellent acteur, comme Dominique Aveline, surnommé le « Martien » en raison de sa capacité hors norme à bander sur commande. Parmi les cinéastes dignes d’éloge, j’ai cité Claude Pierson et Francis Leroi, mais il y a aussi Alain Deruelle, Benazeraf (sauf quand il fait d’affreux remontages), parfois Pierre Unia, Claude Mulot, Michel Barny, Jacques Scandelari.

Je ne sais pas si le milieu était riche en personnages déviants. Pas sûr. Il y avait aussi des minables, qui faisaient tout cela uniquement pour le fric, en rognant sur les budgets déjà étriqués. La personnalité la plus intrigante est sans conteste Anne-Marie Tensi, fondatrice d’AMT Productions, une boîte spécialisé dans le porno très cheap, produisant plein de pornos gays, en tournant parfois elle-même six en trois jours, sans donner trop d’explications aux acteurs. Pourtant elle préférait les femmes. Elle castait les mecs, une bouteille de whisky à portée de main, leur demandant brutalement de se défroquer et de bander immédiatement pour voir s’ils feraient l’affaire. Les acteurs la détestaient pour ses manières rudes. Elle produisit quelques-uns des pires pornos, d’une indigence abyssale. Mais c’est aussi elle qui produisit cette perle noire, Maléfices pornos.

L’une des personnalités les plus navrante était Claude Sendron, un directeur d’un cabaret de strip-tease. Il s’était lancé dans la réalisation d’inserts pornos qu’il revendait aux distributeurs qui voulaient muscler leurs films érotiques. On m’a dit qu’il draguait des couples qu’il faisait monter à l’hôtel pour qu’ils baisent quelques heures ; il avait des carreaux de moquettes de plusieurs couleurs qu’il changeait pour avoir des sols différents sous le couple. Comme il avait une caméra, il venait squatter des tournages pour se rincer l’œil. Il participait aussi à quelques partouzes filmées. Certaines comédiennes le trouvaient répugnants. Ses deux pornos (Amoureuses volcaniques et Toutes des vicelardes) sont des objets mal foutus et extrêmement bizarres, dans lesquels il se met en scène. Drôle de pistolet.

Question primordiale pour les onanistes forcenés que compte La Spirale parmi son lectorat... Est-ce qu'il y aura des illustrations, des affiches de film et des images extraites de ces ébats pelliculés ?

Sans le vouloir, j’y ai précédemment répondu et cela a dû provoquer quelques étranglements. Certains lecteurs de La Spirale n’ont peut-être même pas continué l’entretien ! Ce dictionnaire de plus de 1500 pages ne contiendra strictement aucune illustration, ni même en couverture. Il y a un parti-pris d’ascèse. Un pari janséniste, disais-je tout à l’heure. La question fut longtemps débattue. Le dictionnaire n’a jamais été conçu pour montrer des images. Il aurait été idiot d’en disséminer par-ci par-là, au détriment du texte qui prend toute la place. Il aurait alors fallu couper du texte, alors que le texte est primordial dans un ouvrage de référence ! Quelques cahiers couleurs, m’a-t-on dit… Mais les scoptophiles forcenés n’auraient jamais été rassasiés.

La seule solution aurait été de ne rien couper dans le texte et de faire deux volumes. Soit plus de 3000 pages, richement illustrées, si possible une illustration par film, et en quadrichromie. Le budget ne le permettait pas, celui des lecteurs non plus dans leur grande majorité. Mais aussi l’envie d’un tel monument, je ne l’avais pas de toute façon. Avoir tous les films érotiques et pornos français dans un seul volume tenant dans la main, l’équivalent d’un gros Larousse ou d’un Robert, c’est ça qui me paraît pertinent. Si certains lecteurs potentiels n’achètent pas le dico parce qu’il n’y a pas d’illustrations, c’est que ce livre n’était de toute façon pas pour lui. Je n’arrive pas à imaginer une seconde que quelqu’un puisse l’acheter uniquement parce qu’il est illustré, et sans jamais se soucier du texte, qui fut pendant dix ans l’objet de tous les soins de mes rédacteurs et de moi-même ! Pas d’images !

Quel fut l'accueil réservé à ce projet par les témoins ou les acteurs de cette époque, lors de contacts qui ont certainement dû se produire ?

Certains ont déjà souscrit ! Nous avons rencontrés des réalisateurs, des acteurs, des producteurs fort sympathiques, souvent très disponibles, parfois étonnés d’être contactés pour un passé – pour beaucoup d’entre eux – révolu et oublié. D’autres, assez rares, sont restés distants ou prudents, soit honteux de cette carrière ou par simple stratégie carriériste car ils avaient des projets « nobles » à la télévision et voyaient d’un mauvais œil toute cette lumière sur ce passé.

Puisque nous abordons le sujet, j'aimerais connaître ton opinion sur la pornographie contemporaine avec ses gonzos, ses gang-bangs, ses triples sodomies et ses bukkakes géants ?

Je devrais lire toutes les questions avant d’y répondre une à une. Car là aussi j’ai répondu plus haut, en citant la phrase de Julien Cervois. « L’important n’est pas qu’il y ait de la pisse ou non, mais de savoir comment elle est filmée et pourquoi. » On ne peut mieux dire. Donc, attention de ne pas porter un regard systématiquement noir sur cette pornographie contemporaine. Ne soyons pas victimes des discours pornophobes ambiants, surtout pétris de mauvaise morale et de paternalisme.

Se demander s’il reste quelque chose à sauver, c’est quasiment présupposer que tout cela est déplorable. Reste-t-il plutôt quelque chose à sauver dans le cinéma commercial français dit « de qualité », financé par les télévisions, et pour le coup, véritablement standardisé comme des barquettes de steaks hachés vendus en grandes surfaces. Méfions-nous de la pornographie, elle invente sans cesse, toujours à la pointe des technologies, ouvre des champs d’expérimentation. Je n’ai pas plus d’opinion sur les gonzos actuels, mais j’aime assez les œuvres franchouillardes de Pierre Moro, et aussi les incroyables vidéos SM d’Insex et ses suites, quoique moins innovantes, comme Men In Pain.

Comment t'es-tu organisé pour mener à bien un projet aussi monumental ? Je sais de source sûre que tu t'es entouré d'une équipe de fines gâchettes. Comment vous êtes-vous réparties les tâches ?

J’ai établi le listing des titres, fait de longues recherches dans les archives du CNC, consulté les dossiers de censure, riches d’enseignements. Il a fallu collecter les films, acheter des VHS, faire des échanges, être aidé par des collectionneurs. Nous nous sommes répartis les films à faire, selon les envies et les disponibilités des uns et des autres. Un travail d’équipe en somme.

On sait par l'intermédiaire de ton blog que ce futur ouvrage de référence sera cartonné, relié et cousu. Qu'il comportera 1539 pages et que 1812 films érotiques et pornos y seront recensés avec leurs génériques complets et résumés, accompagnés de notules critiques, ainsi que de notes complémentaires et de leurs dates de sorties. Une énumération et un travail impressionnants. Combien de temps vous aura-t-il fallu pour mener à bien un tel projet ?

Une dizaine d’années. Mais c’est difficile à quantifier, nous n’avons jamais fait que cela. Disons que c’est un travail de recherche et d’écriture sur dix ans. Et maintenant nous prenons quelques mois pour fabriquer le monstre.

De fait, aurais-tu la gentillesse de nous présenter rapidement ton équipe ? J'ai déjà la chance de connaître personnellement l'éminent et remarquable Dominique Forma (NDLR - prochainement en interview dans La Spirale à travers une interview vidéo sur l'ensemble de sa carrière), mais je sais que toute une petite troupe de polymorphes s'est embarquée à ta suite dans cette aventure...

Je fais un copié-collé de mon blog sur lequel je réponds à cette question : « Je suis très fier de cette équipe parce qu’elle m’a soutenu pendant ces années et qu’elle reflète exactement la façon dont j’avais envie de parler d’érotisme et de pornographie, en maniant l’érudition, l’analyse critique, le respect des œuvres, la passion. Beaucoup de livres de cinéma sont des nids d’universitaires. Lesquels peuvent être parfaitement honorables, mais pourquoi seulement eux ? Pourquoi seulement ce style qui souvent n’en est pas un, s’adressant à d’autres universitaires ?

Je voulais une équipe au contraire éclectique, venant de tous les horizons mais avec un point commun : la passion. Parler d’érotisme, et encore plus de pornographie, n’est pas une mince affaire. J’ai souvent été confronté, dans ma quête de rédacteurs, à une incompréhension immédiate. Pour beaucoup, il semble impossible de parler d’un film porno comme de n’importe quel autre film. La pornographie résiste à leur analyse ou les effraie. S’enclenche alors un curieux et détestable mécanisme de protection au détriment systématique de l’œuvre commentée : ironie, jeux de mots n’ont plus qu’un objectif qui est de mettre en valeur son rédacteur qui tient à dire haut et fort qu’il vaut mieux que l’objet dont il parle.

Sachez que tous les rédacteurs du dictionnaire n’ont pas cette tare rédhibitoire. Il peut y avoir de l’ironie, elle n’est jamais auto-célébration. Le second degré, condescendant, est exclu. Nous nous sommes tous mis au service des œuvres. J’ai interdit les plaisanteries faciles, je n’ai pas non plus voulu un descriptif chiffré des pratiques sexuelles des films pornos, comme c’est l’usage au dos de certaines jaquettes. Deux double-pénétrations, six éjaculations faciales, quatorze fellations et quatre cunnilingus… Et alors, le film dans tout ça, il est intéressant ou pas ? Aurait-on idée de parler d’un polar en mentionnant quatre meurtres, deux effractions, six baffes, etc. ? Nous parlons de cinéma, d’œuvres. »

Voilà, je suis très heureux d’avoir réuni une équipe de gens très différents, quelques critiques pionniers en matière de pornographie, de très jeunes auteurs (certains n’avaient encore jamais publié), des amateurs éclairés, des cinéastes aussi (ce qui est assez rare dans un collectif critique), des chercheurs… Mon seul regret est d’avoir peiné à trouver des plumes féminines. Elles sont deux, arrivées dans les dernières années. Et c’est aussi une femme qui s’occupe du colossal travail d’indexation des noms et des titres et de la maquette. C’est délicat de les citer, de peur d’en oublier.

Je vous invite à consulter le blog, car j’ai entrepris de les présenter longuement un a un. Le dico aura publiera d’ailleurs la biographie de chacun d’entre eux.

Ce Dictionnaire des films français érotiques et pornographiques en 16 et 35 mm sortira prochainement chez Serious Publishing, une jeune maison d'édition née d'un projet de longue haleine et mené par de véritables passionnés dont tu fais partie. Pourrais-tu nous présenter cette nouvelle structure ?

Serious Publishing pourrait se résumer ainsi : ne faire, ne publier que des choses que personne d’autres n’osera faire. Donc une liberté totale, en accord avec nos envies, et qu’importe si l’intérêt des projets est évalué à 1500 lecteurs comme le dico. On peut même envisager un livre à 300 exemplaires, pourquoi pas. Liberté mais aussi indépendance, puisque nous vendons nous-mêmes nos produits. Nous sommes comme un petit artisan, loin du circuit des grandes distributions. Nous travaillons en dehors du système classique des ventes de livres. Nous refusons les dépôts chez les libraires et pratiquons la vente ferme. Ce n’est pas notre rôle de gérer des retours d’invendus, et nous considérons que ce n’est pas le rôle d’un libraire de faire de la gestion de stock et de renvoyer des invendus parce qu’il ne les a jamais achetés.

Nous prenons des risques comme éditeur, le libraire doit en prendre comme commerçant connaissant sa clientèle. Donc la diffusion se fera dans des boutiques amies, partageant cette philosophie commerciale. Nous sommes donc quatre : Filo Loco, Jimmy Pantera, Géraldine Dura et moi, avec quelques alliés privilégiés qui nous conseillent dans le choix des imprimeurs, du papier, (Maryline Robalo) dans la fabrication du site (Manu Barrault), etc. On l’a bien compris, nous ne publierons jamais de livre-souvenir sur Claude François. Nous ne ferons que des trucs qui nous amusent. Notre premier plaisir a été d’éditer le DVD du mystérieux cinéaste américain JX Williams.

Rappelons pour conclure ce riche entretien que le Dictionnaire des films français érotiques et pornographiques en 16 et 35 mm est actuellement disponible sous forme de souscription. J'aimerais que tu nous en rappelles le principe, ainsi que les détails de votre offre... Vous avez annoncé que les 300 premiers contributeurs auraient droit à une copie de Maléfices pornos, que je n'ai pas l'heur de connaître mais dont le titre est déjà hautement engageant !

Ah ! Maléfices pornos, c’est une exclusivité Serious-Publishing. Je connais très bien son auteur Éric de Winter qui, après plus de trente ans, alors que son film était en déserrance, que la société productrice avait été liquidée, a fait les démarches nécessaires pour être désigné auprès du tribunal comme mandataire ad hoc pour la commercialisation de son film. Il nous l’a cédé amicalement et en exclusivité pour l’offrir aux souscripteurs. C’est une manière de remercier ceux qui décident de nous soutenir avant même que le livre ne sorte de l’imprimeur. Non seulement les souscripteurs seront les seuls à avoir le film, mais ils feront des économies sur le prix de vente public. Et ils obtiendront le livre un mois avant qu’il soit en vente.

Sur le blog, j’évoque longuement le film, jetez-y un œil. Et prochainement, nous en ferons une bande annonce. C’est simplement un porno inclassable, que la commission de censure, outrée, a voulu par deux fois totalement interdire. Il y eut donc des coupes pour obtenir le visa d’exploitation, mais le métrage commercialisé en salles reste très intense et singulier. Un cauchemar SM et souterrain (en décor naturel dans une carrière), flirtant avec le gore, tournant autour du thème de l’impuissance masculine (ce qui est surprenant pour un porno). A l’origine, il avait uniquement été conçu pour le marché américain des salles crapoteuses de la 42ème rue, sous le titre de « Cavern Bondage ».


Commentaires

Vous devez vous connecter ou devenir membre de La Spirale pour laisser un commentaire sur cet article.

A propos de cet article


Titre : CHRISTOPHE BIER « LE DICTIONNAIRE DES FILMS FRANÇAIS ÉROTIQUES ET PORNOGRAPHIQUES EN 16 ET 35 MM »
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : Laurent Courau pour La Spirale.org
Date de mise en ligne :

Présentation

Grand spécialiste des cinémas bis, fantastique et pornographique, amateur de nains et de comédies érotiques bavaroises, Christophe Bier nous présente ici son Dictionnaire des films français érotiques et pornographiques en 16 et 35 mm, incroyable ouvrage de 1539 pages qui recense 1812 métrages érotiques et pornographiques hexagonaux.

Liens extérieurs

ChristopheBier.free.fr
LeBlogdeMonsieurBier.com
Vimeo.com/15293899

Thèmes

Cinéma
Pornographie
Erotisme
Underground
Fétichisme
Pop culture
Trash culture

Mots-clés associés

Christophe Bier
Dictionnaire
Cinéma
Érotisme
Pornographie
16 mm
35 mm

Contact

  • Captcha capttchaaa

Connexion


Inscription
Lettre d'informations


Flux RSS

pub

Image aléatoire

pub
« Vingt-trois »
© Laurent Courau
pub

Contenu aléatoire

Photo Peinture Texte Graphisme Texte Texte Photo Graphisme Texte