KEVIN WARWICK « CYBORG 1.0 »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2005)

Futur cyborg, savant fou, transhumain ?

Kevin Warwick ne veut faire qu’un avec son ordinateur ! Chercheur et professeur de cybernétique à l’Université de Reading en Angleterre, ce spécialiste des interfaces entre l’homme et la machine a publié plus de 300 textes sur l’intelligence artificielle, la robotique et ses travaux qui défraient la chronique. Jusqu'à apparaître en couverture du magazine Wired, à l’occasion de la publication de Cyborg 1.0 en février 2000, un article passionnant au travers duquel il détaillait l’avancée de ses travaux sur les implants artificiels.


Propos recueillis à l'aube de l'An 2000, par Laurent Courau



Kevin Warwick par Chris Beaumont - © Chris Beaumont

Vous intéressiez-vous à la science-fiction dans votre enfance ? Je me souviens d'avoir lu que vous étiez déjà passionné par les robots et les cyborgs…

Les robots et les cyborgs m’ont toujours "excité". Et j’aimais effectivement la science-fiction durant mon enfance, mais pas plus que les autres gamins. Par contre, je n’aime pas du tout la science-fiction fantastique. Je me souviens quand même d’avoir lu et adoré La Guerre des Mondes de George Wells et L’Homme Terminal de Michael Crichton. Plus récemment, j’ai beaucoup apprécié Terminator.

Parlez-nous de la première expérience que vous avez mené en août 1998 à l’Université de Reading…

Nous avions implanté dans mon bras gauche, juste sous le coude, une puce de silicone capable d’emmetre un signal vers un ordinateur en août 1998. Elle y est restée neuf jours avant qu’on me la retire.

Cet implant transmettait un signal d’identification à l’ordinateur du bâtiment de Cybernétique de l’Université de Reading. Il savait ainsi à chaque instant où je me trouvais, que ce soit dans le laboratoire, à l’extérieur, etc. L’ordinateur m’ouvrait les portes, éteignait ou allumait les lumières sur mon passage et me saluait même à mon arrivée.

Pouvez-vous résumer pour les profanes que nous sommes, votre prochaine expérience et nous expliquer ce qui rend possible l’interfaçage entre l’homme et la machine ?

Un bouquet de fibres nerveuses descend depuis votre cerveau vers vos mains, le long de vos deux bras. Chaque fois que vous bougez un doigt, le cerveau envoie le long de ces fibres un signal de contrôle électronique qui va piloter les tendons et les muscles concernés. Vous apprenez à contrôler ces signaux et leur puissance dès votre plus jeune âge.

Avec ce prochain implant, nous prévoyons d’enregistrer ces signaux, un peu comme si nous écoutions une conversation téléphonique. La connexion s’effectuera directement depuis les fibres nerveuses, juste au-dessus de mon coude gauche. Ces signaux seront transmis à l'ordinateur qui les enregistrera de manière très précise. Des signaux seront également envoyés dans l’autre sens, depuis l’ordinateur vers mes fibres nerveuses. Nous allons simplement établir une connexion radio entre les signaux électroniques du système nerveux humain et les signaux électroniques de l’ordinateur.

Quels peuvent être les dangers de telles expériences ? On pourrait s’inquiéter d’accidents d’ordre nerveux… Pourquoi ne pas réaliser dans un premier temps ce type d’expérience sur des animaux ?

Je ne suis pas pour les expériences sur les animaux. Et n’oubliez pas qu’en Angleterre ce genre d’expérience risque d'attirer l'attention d'activistes qui ne manqueront pas de venir casser vos fenêtres. Tant que vous expérimentez sur vous-même, ça ne dérange personne. C’est politiquement correct.

Dans la mesure où nous nous connecterons à mes fibres nerveuses, il risque d’y avoir une perte de mouvement et de sensibilité dans ma main gauche. A quel point, nous ne le savons pas encore. Mais ma principale inquiétude concerne mon cerveau. L’envoi de signaux dans mon système nerveux fera bouger mes doigts. Mais nous ne savons pas comment mon cerveau recevra ces signaux. Va-t-il les percevoir comme une contraction nerveuse ? Va-t-il tenter de les contrer ? Va-t-il se révéler incapable de s’en accommoder et se bloquer ? C’est dans ce sens que cette expérience pourrait se révéler dangereuse. Et je suis bien conscient de ces dangers.

La seconde phase de cette expérience prévoit l’implantation de puces sur deux personnes, votre femme et vous-même afin de procéder à des échanges d’enregistrements. Cette idée de numérisation et de transferts des signaux nerveux rappelle notamment Strange Days, un film de science-fiction de Kathryn Bigelow dans lequel la dernière drogue en vogue était justement l’enregistrement des émotions de personnes vivant des expériences fortes. Qu’attendez-vous de tels échanges en dehors des intéressantes applications érotiques auxquelles on ne peut s’empêcher de penser ?

Peut-être que Kathryn Bigelow touchait le futur du doigt… Des émotions telle que la douleur valent la peine qu’on s’y intéresse. Que se passera-t-il lorsque ma femme, Irena, aura mal ? Vais-je ressentir la même chose qu'elle ? Ses douleurs ressembleront-elles aux miennes ? Ce genre de questions ne trouveraient d’ailleurs de réponses en réalisant ces expériences sur les animaux. Et ça nous donnera aussi une bonne idée des différences émotionnelles qui existent entre les femmes et les hommes.

Ce sera bien sur intéressant de réaliser des expériences sensorielles durant des rapports sexuels. Si vous êtes capable de ressentir les sensations éprouvées par votre partenaire, vous apprendriez assez vite à les stimuler, et à les accroître. Nous allons juste essayer quelques trucs et voir ce qui va se passer. Peut-être que ces expériences seront couronnées de succès, peut-être pas. Quelques soient les résultats que nous pourrons obtenir, ce sera fantastique et ça vaut la peine d’essayer. Je ne doute pas un instant que les implants cérébraux, ou des systèmes proches, soient possibles dans le futur. La question serait plutôt de savoir à quoi vont nous servir ces implants.

Quel type d’applications imaginez-vous pour vos recherches ? Les perspectives sont vertigineuses et vont jusqu’à changer le concept même d’humanité…

Je pense que cette technologie sera dans un premier temps utile aux personnes handicapées. Nous enverrons lors de cette expérience, des signaux de type "sonar" à mes fibres nerveuses et je devrais logiquement ressentir une sensation de distance – à quelle distance se trouvent les objets autour de moi. Ce pourrait être immédiatement utile, et devenir une sorte de sens supplémentaire pour les aveugles.

A long terme, je pense que les applications les plus excitantes se situeront dans le domaine de la communication entre les personnes. Cette technologie donnera naissance à de nouveaux modes de transfert d’information entre les êtres humains et la technologie et ça devrait considérablement accélérer les choses. La parole est un mode de communication extrêmement lent, et souvent une cause d’erreur – elle n’a plus vraiment sa place dans notre nouveau monde technologique. Je crois vraiment que la parole mérite de disparaître et que ses jours sont comptés. Ce qui signifie une mutation profonde pour l’humanité.

Considérez-vous la fusion de l’homme et de la machine comme inéluctable ?

Certainement, je pense que c’est une étape inévitable de notre évolution. Certaines personnes pourront cependant choisir de rester humaines – c’est leur droit. Mais quelque chose me dit qu’elles constitueront une sorte d’espèce inférieure.

Le passage de votre article pour le magazine Wired 8.02 dans lequel vous parliez de l’attachement que vous aviez éprouvé pour l’ordinateur lors de votre première expérience et de votre angoisse au moment de retirer le premier implant était passionnant. Pouvez-vous nous en parler plus en détail ?

Les sensations que j’ai ressenties ne correspondaient pas du tout à ce à quoi je m’attendais. C’était en tous cas très fort. Ma femme s’en est d’ailleurs beaucoup inquiétée. Je me suis évidemment senti soulagé d’un point de vue médical lorsqu’on m’a retiré cet implant. Mais j’ai également eu la sensation qu’un ami venait de mourir, ou quelque chose dans ce genre. Il manquait d’un seul coup quelque chose à ma vie. Je suis convaincu que ces sensations seront encore plus fortes lorsque nous pourrons directement connecter nos cerveaux et nos systèmes nerveux à la technologie. La morale et l’éthique de chacun d’entre nous en seront totalement bouleversées. A ce stade, il sera difficile de toujours nous considérer comme des êtres humains – notre morale sera celle de cyborgs.

Votre vision d’une communauté de cyborgs faisant corps avec les ordinateurs et interconnectés à travers les réseaux informatiques paraissait plutôt optimisme en comparaison de celle de Bill Joy qui deux numéros plus tard décrivait l’humanité comme une future espèce en voie de disparition face à la toute puissance des ordinateurs des décennies à venir. Pourtant une société humaine basée sur l’intelligence collective évoquera plus pour le commun des mortels, malgré tous les avantages qu’on pourrait en retirer, une colonie d’insectes qu’un paradis évolutionniste…

Dans mon livre In The Mind Of The Machine publié en 1998, je disais déjà les mêmes choses que Bill Joy dans son article pour Wired – je suis donc d’accord avec la majorité de ce qu’il dit. Bien qu’une symbiose me semble être la meilleure direction – nous resterions au moins dans la course.

Le problème avec les implants, c’est que nous ne serons pas reliés à un seul et unique ordinateur. Notre système nerveux sera connecté à un réseau particulièrement puissant et très intelligent. Il est même probable que nous deviendrons les points nodaux d’un réseau intelligent qui prendra les décisions à notre place – et je ne crois pas que ce soit très positif.

Pour en revenir à Bill Joy, que pensez-vous des idées de ce dernier ? Vous considérez vous-même l’idée de construire des machines plus intelligentes que nous et de leur donner des pouvoirs importants comme une folie…

Oui, d’un point de vue humain je pense que c’est de la folie. Mais c’est exactement la direction dans laquelle nous allons. Les chose se passent ainsi – c’est le progrès. Les idées de Bill Joy et les miennes ne sont pas si éloignées. Il portera peut-être un implant dans quelques années.

Quelles furent les réactions à cet article dans Wired ? On en imagine toute une palette, des plus enthousiastes de la part des extropiens ou des transhumains aux plus négatives qu’elles soient d’inspiration luddite ou orwellienne…

J’ai reçu, et continue à recevoir, un nombre énorme d’e-mails en provenance à 90 % des Etats-Unis. J’en recevais jusqu’à 100 par jour à la suite de la parution de cet article. Il m’était malheureusement impossible de répondre ne serait-ce qu’à une petite partie d’entre eux. Ils étaient en tous cas très positifs dans leur immense majorité. Seule une poignée d’entre eux étaient négatifs – dont un ou deux pour des raisons religieuses. Une ou deux personnes ne doivent pas m’aimer – peut-être qu’elles sont jalouses, je ne sais pas. Personne ne m’a pour le moment attaqué sur des sujets techniques. Ce soutien est en tous cas venu de toutes parts – des neurochirurgiens, des avocats, des militaires, même des universitaires.

Connaissez-vous les travaux de Stelarc, cet artiste australien qui explore les rapports entre la technologie et le corps humain ? Et plus généralement, est-ce que vous vous intéressez à toute la frange d’artistes et de passionnés qui travaillent sur les implants artificiels, l’extension du corps humain et les modifications corporelles ? J’imagine en tous cas que vos recherches doivent les captiver…

Oui, je connais assez bien Stelarc. Je respecte son travail et je suis très impressionné par ce qu’il arrive à faire. Je pense aussi qu’il est un peu fou. Ce domaine de recherche rapproche vraiment les artistes et les scientifiques. Ca réunit des gens très différents. J’ai eu à présenter mon travail lors de conférences pour des publics aussi différents qu’un groupe de recherche linguistique, des artistes, des enseignants dans une synagogue et me prépare à en donner une durant un séminaire de philosophie. Il était intéressant de voir que mes présentations étaient quasiment identiques dans tous ces cas.

Quelles sont vos autres projets et vos autres recherches en cours ? J’ai lu l’amusant extrait du Daily Mail sur les aventures de votre chat robot… Et vous avez travaillé sur de nombreux projets d’aide aux personnes handicapées.

Je suis impliqué dans tout un tas de projets ennuyeux ayant pour unique but de permettre à des industriels de gagner de l’argent. Les projets les plus amusants restent néanmoins :

1. La présentation de quatre petits robots au Science Museum de Londres. Ils seront accessibles et pourront interagir avec le public dès le mois de juillet.

2. Un concours de robots sponsorisé par Lego auquel participent une vingtaine d’écoles anglaises et irlandaises. La finale aura lieu à Legoland le 11 juillet. Ce devrait être vraiment marrant.

3. Je donnerai une série de conférences à la Royal Institution en décembre 2000. Ces cycles de conférences existent depuis 1826, les premières avaient été données par Michael Faraday. C’est une très belle tradition et un immense honneur pour moi.


Commentaires
norabens - 2009-07-29 22:06:27
pour suivre les aventures du bonhomme, je me permets de suggérer l'article, de 2008, de Hubert Guillaud sur internetActu: http://bit.ly/2qIbXG

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A propos de cet article


Titre : KEVIN WARWICK « CYBORG 1.0 »
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Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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Kevin Warwick - Une interview tirée des archives de La Spirale.

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