XEDDYX


Enregistrement : 18/01/11

L'abstinence et le contrôle de soi en réponse au chaos ambiant ? xEddyx, body-artiste bien connu du milieu des modifications corporelles et compagnon de route de Lukas Zpira depuis de longues années, nous a accordé cet entretien maintes fois repoussé pour des raisons de planning surchargé.

Plus que le sujet des modifications corporelles déjà abordé dans l'eZine des Mutants Digitaux, nous avons choisi cette fois-ci de nous focaliser sur le straight-edge et le véganisme. Une discipline de vie née en réponse aux pulsions autodestructrices de la scène punk-hardcore du début des années 80 et un mode de consommation encore peu connu du grand public, mais promu à un bel avenir tant il se pose comme une des alternatives les plus plausibles à la crise alimentaire majeure des décennies à venir.

Un témoignage supplémentaire de l'inventivité des marges et de leur capacité à engendrer les germes d'un futur commun face aux courants culturels dominants. Nul doute que nous aurons l'occasion de revenir sur ces questions à l'occasion de prochaines mises à jour. Pour l'instant, la parole est à xEddyx.

Propos recueillis par Laurent Courau.



Qu'est-ce qui a motivé ton intérêt pour les modes de vie alternatifs au départ ? La musique a longtemps joué un rôle de vecteur important, notamment au travers de genres musicaux comme le punk et le hardcore. Est-ce par ce biais que tu t'es intéressé au straight-edge et au végétarisme ? Comment s'est déroulée ton adoption d'un mode de vie straight-edge ? Est-ce que tu consommais des drogues (alcool et tabac compris) au préalable ou vivais-tu déjà de cette manière, auquel cas le straight-edge n'aura été qu'une étiquette à coller sur un mode de vie déjà acquis ?

Dans les années 80, période durant laquelle les mouvements punk et skinhead étaient à leur apogée, avec un esprit rebelle et provocateur, il était naturel pour l'adolescent que j'étais de me tourner vers ces courants et d'en adopter le style. En m'intéressant plus particulièrement aux scènes punk-hardcore et oi!, plus politiques et moins nihilistes. L'arrivée de la techno et des rave-parties du début des années 90 m’ont fait prendre conscience que la routine métro/boulot/dodo dans laquelle je m'étais enfermé n'avait rien d'enrichissant.

Et voulant reprendre ma vie en main, j'ai pris la décision de stopper mes addictions : soda, tabac, alcool, drogues douces et de synthèses (paradoxalement les drogues dites douces ont été pour moi les plus dures à arrêter). Parallèlement, j'entreprenais un travail sur mon corps (sports et bodmods) et décidais de ne plus manger de viande. Un ami skinhead m'a alors expliqué alors que ma démarche s'inscrivait dans une mouvance et que cele-ci s'appelait le straight-edge.

Quels conseils donnerais-tu à une personne désireuse de changer de vie en s'orientant vers le straight-edge et le végétarisme ? Il y a bien sûr une question de volonté, mais on peut supposer que d'autres paramètres entrent en jeu : notamment une pratique sportive, comme tu le relèves plus haut, un tri sélectif dans son entourage, ... autre chose ?

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de provoquer un tri dans son entourage. Il se fera naturellement, car notre mode de vie met mal à l'aise certaines personnes face à leurs mauvaises habitudes. Quant à ceux qui sont intéressés, je leur conseille en général de construire leur démarche par paliers, sans se fixer d'échéances. Car tous ceux que j'ai vu courir lorsque je marchais, je suis obligé de me retourner aujourd'hui pour les voir… La pratique sportive les aidera également à ressentir les bénéfices de la discipline car un esprit sain, libéré des dépendances, ne peut s'épanouir que dans un corps sain.

Comment réagit la majorité des gens que tu rencontres à ton style de vie et à cette discipline ? Est-ce que ça interpelle, est-ce que ça intrigue ou dérange ?

Les réactions sont majoritairement positives chez les personnes de mon âge, car elles ont pu constater les dégâts de la consommation de toxiques sur notre génération. Les plus jeunes ne comprennent généralement pas le principe d'une ascèse laïque. J'avoue être irrité par le questionnement de certain sur une dichotomie supposée entre la pratique straight-edge et les modifications corporelles qu'elles perçoivent comme altérantes.

Les New-Yorkais ont rapproché le straight-edge de courants spirituels orientaux comme Krishnamurti, avec des groupes comme Cro-Mags ou Youth of Today. Est-ce que tu te sens toi-même concerné par de telles approches religieuses ? De manière plus générale, est-ce que ce choix de vie s'accompagne d'une approche philosophique spécifique ou s'agit-il plus simplement d'une hygiène de vie ?

La vague krishna-core, comme on l'appelait à l'époque m'a conduit à lire des textes sur Siddhartha. J'en ai retiré plus une philosophie de vie qu'une adhésion dogmatique. L'ascèse politique pratiquée par les straight-edges fait écho aux différentes ascèses religieuses, amenant certains à embrasser la religion. En ce qui me concerne, c'est un choix égoïste motivé par l'idée de me rapprocher de moi-même et non d'un quelconque dieu.

De fait, quelle a été l'évolution du mouvement straight-edge depuis l'époque des pionniers ? Les positions de Ian McKaye étaient déjà très différentes de celles des New-Yorkais de la fin de années 80, eux-mêmes Je pense par exemple au durcissement initié par le mouvement hardline, tel qu'il fut formulé par Sean Muttaqi du groupe Vegan Reich ?

Chaque génération veut se singulariser de la précédente en affirmant ses positions et en radicalisant son propos. Un hymne tiré d'une chanson décrivant la vie de l'auteur évolue en slogan, tellement efficace qu'il en devient un mouvement dont la ligne la plus dure croit en une lutte armée. Le paradoxe de l'histoire c'est que Ian MacKaye refuse cette paternité et s'oppose à l'idée même de mouvement straight-edge.

Connais-tu des exemples de mouvances ou de cultures à la fois similaires et antérieures au straight-edge, tel qu'il a d'abord été formulé à Washington DC autour du groupe Minor Threat au début des années 80, puis amplifié à New York City à la fin de cette même décennie ?

Des exemples de mouvances « drug free » liées à un mouvement de jeunesse, je n'en connais pas. Mais on peut faire le parallèle avec les skinheads, dont le style de vie glorifie la « working class », récupérés par les parties populistes d'extrême gauche ou de droite. Si on remonte plus loin dans le temps, il y a Porphyre, un néoplatonicien du troisième siècle avant J.C. qui appartenait à une mouvance ascétique philosophique et dont on peut lire la correspondance avec une de ses condisciples qui avait rompu ses voeux.

En parallèle de ton style de vie, tu as choisi de modifier ton corps - jusqu'à en faire ton métier puisque tu pratiques le piercing et la scarification de manière professionnelle. Quelle était ta motivation au départ ? Et qu'est-ce qui a changé ou évolué dans ta démarche au fil du temps et des expériences ?

Le début d'un travail sur soi se fait souvent dans un flou artistique, dont on ignore la finalité, sans vraiment appréhender l'abnégation que ça implique. On comprend seulement ce que l'on refuse d'être. Plusieurs Dô (le travail du corps, la purification, l'épreuve) nous sont révélés sans que ceux-ci soient en apparence liés. Jusqu'à ce que toutes ces voies prennent corps dans une démarche globale singulière, où l'on comprend (si l'on n’est pas dans le mimétisme), avec l’aide de certains artistes, que la première façon de changer ou se protéger du monde est de changer le sien. On ne peut exiger des autres des sacrifices sans nous impliquer nous-mêmes.

Rise Tattoo Magazine a consacré un dossier au straight-edge et aux tatouages de ses adeptes. J'ai également noté que nombreux membres de BME s'en revendiquaient. Est-ce à dire que les modifications corporelles et une philosophie de vie straight-edge sont souvent liées ? Ce qui pourrait s'expliquer par une attention particulière portée au corps...

Sachant que cette mouvance s'insère dans le cercle plus large de la scène hardcore, où le corps est vecteur de communication politique et dont les fans sont abondamment tatoués, il est naturel que nous ayons nous-mêmes choisi ce médium pour affirmer nos idées. J'ai moi-même constaté l'importance du style de vie straight-edge dans le milieu des bodmods, plus particulièrement dans le tatouage, au travers de sites web communautaires et de différents magazines web ou papier comme Rise, pour lequel j'ai collaboré à un dossier dans lequel on peut lire une interview de xPhilippex, un ami straight pour qui j'ai le plus profond respect, très influent dans la scène Française.

Grâce à une démarche globale de construction narcissique entreprise dans une globalité corps/esprit, il devient possible de changer intellectuellement et physiquement. Les deux sont liés à mes yeux.

J'aimerais que tu développes un peu plus cette question de « construction narcissique », un terme que tu sembles utiliser dans l'idée d'une construction en opposition à la norme. Citons par exemple la page consacrée au narcissisme sur ton site personnel : « Faire tant d'efforts pour être différent interpelle mes contemporains. Moi, ce qui me sidère, ce sont les efforts qui sont faits pour ne surtout pas sortir du lot. » Tu dis aussi que tu effectues ce travail corporel pour marquer ta différence avec le groupe qui t'a donné naissance et avec lequel tu ne te sens pas en phase...

Si nous étions en harmonie avec notre environnement, nos particularités dans celui-ci s’en trouveraient valorisées et notre place dans les différents cercles sociaux en deviendrait agréable. Nous sommes un certain nombre à n'avoir pu ou voulu s'insérer dans ce système balisé de normes aliénantes. Le choix de sublimer notre apparence devient alors la seule issue possible pour provoquer des remises en question.

Pour ce qui est de l'alimentation, quels sont les produits que tu refuses de consommer et à l'inverse ceux que tu privilégies de manière à avoir une alimentation équilibrée ?

Je refuse de consommer des produits qui polluent l'esprit et détruisent le corps, comme le tabac, l'alcool et les drogues . Et je rejette les aliments entraînant directement ou indirectement la mort d'êtres sensibles tels que la viande, le poisson, les oeufs et les produits laitiers.
Il existe dans la gastronomie « vegan », les mêmes aliments que dans l'alimentation omnivore. Le fantasme « viandiste » (petit nom donné aux mangeurs de viande) des carences liés à l'alimentation végéta(l)rienne est un mythe, le seul nutriment à surveiller est la vitamine B12. C'est tout !

En parlant de ça, peux-tu revenir pour nos lecteurs sur les bénéfices d'une alimentation végétarienne, d'un point de vue physiologique, mais aussi d'un point de vue plus global, à l'échelle de la planète en terme d'agriculture, de développement durable ?

De simples calculs mettent en évidence le gâchis environnemental de la consommation carnée que beaucoup refusent de voir. On utilise 15 000 litres d'eau pour un kilo de viande, 2000 litres pour un kilo de céréales. Pour prendre un kilo de muscle, un animal devra manger jusqu'à seize kilos de protéines végétales, etc.
Des exemples similaires, il y en a beaucoup. Adopter un régime végétal est non seulement bon pour la planète, mais aussi bon pour la santé. Dans le cadre de mon travail et pour des raisons sportives, je fais un bilan sanguin tous les ans. Le dernier remonte à un mois et tous les paramètres mesurés sont dans la norme, le tout avec zéro cholestérol. Je suis rarement malade et si j'avais la moindre carence, est-ce que je pourrais faire entre sept et neuf heures de sport par semaine (musculation, footing et krav-maga) ?

Les années 90 ont vu s'opérer un rapprochement (somme toute logique) entre une partie de la mouvance straight-edge végétarienne et les militants de l'Animal Liberation Front ou d'autres organisations similaires. Quelle est ta position vis-à-vis de l'ALF et de leurs actions ?

La biosphère se meurt des excès de l'espèce humaine. Les différentes mouvances écologistes politiques ne sont que trop rarement dans l'action et sont complices d'un système dont elles profitent.

Il n'y a qu'à voir sur Paris, où le parti Vert a voix au chapitre depuis 2001. La capitale est-elle pour autant devenue un modèle de ville écologique ? La réponse est NON. Dans le cas des animaux, il est nécessaire que ceux qui les font souffrir dans les laboratoires, dans les cirques ou ceux qui les tuent dans des camps de concentration, paient le prix fort.

Les animaux sont comme des enfants, ils ne peuvent se fédérer, s'organiser et lutter. Les organisations de libération des animaux le font avec une totale abnégation. Interpol les considère comme des organisations terroristes, je préfère le terme de « résistants ».

Outre la défense des droits des animaux, quels sont tes principaux motifs de colère ou d'indignation dans l'époque actuelle ?

D'un point de vue global, je pense que nos civilisations du XXIe siècle, qui auront pillé la planète en laissant aux générations futures une Terre exsangue de vie et de ressources, auront une lourde responsabilité aux regards de l'histoire. Actuellement c'est l'Islam, dans sa vision unilatérale et figée des valeurs qu'elle défend par le sang, qui me préoccupe le plus.

Pour conclure avec une question désormais rituelle dans La Spirale, comment vois-tu le futur ? Tant à un niveau personnel que global, en incluant l'humanité et le devenir de notre planète ? Tu cites Asimov, Ranxerox, les X-Men et la série Six Million Dollars Man parmi tes influences majeures. La solution passerait la mutation, notamment au travers de l'hybridation de l'homme avec la machine ?

Certain diront que je suis pessimiste. Je préfère parler de réalisme, dans ma vision tourmentée d'un monde surpeuplé, privé de pétrole et d'eau, où la recherche d'espace vital entraînera un chaos mondial, en nous empêchant de boire dans le Graal technologique de l'hybridation de l'organique et du mécanique.

D'un point de vue professionnel, nous allons ouvrir courant 2011 avec Lukas Zpira un studio sur Paris dédié à toutes les formes de modifications corporelles, de la plus consensuelle à la plus radicale.


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Genre : Interview
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