STÉPHANE FRANCOIS « LE COMPLOT COSMIQUE »


Enregistrement : 30/01/2011

De la popularité du conspirationniste Alex Jones sur Internet aux tournées transcontinentales de son compère David Icke, en passant par le succès inattendu du film Zeitgeist et les tirades de nos politiciens sur les agissements d'une élite mondialisée, le début des années 2010 se distingue par un engouement croissant pour les complots et les théories conspirationnistes. Un penchant dont les échos retentissent jusque dans les médias de masse, au risque d'occulter d'autres débats plus essentiels.

Toujours attentive à l'évolution de nos pathologies sociétales, La Spirale a consulté un spécialiste de ces thématiques en la personne de Stéphane François, collaborateur occasionnel de l'eZine des Mutants Digitaux, mais avant tout politologue et historien des idées, co-auteur avec Emmanuel Kreis du Complot cosmique (Éditions Archè, 2010) et auteur de nombreux ouvrages traitant des liens souterrains entre les extrêmes en politique, l'ésotérisme et les subcultures.

Bienvenue dans un monde cauchemardesque, contrôlé en sous-main par des supérieurs inconnus depuis leurs refuges souterrains des monts de l'Himalaya. Une planète parcourue par des escadrilles d'hélicoptères noirs, sous le joug d'une junte militaire, affairiste et financière au service d'une race de reptiliens polymorphes et buveurs de sang humain, dont les sombres rituels invoquent des forces terrifiantes et invisibles aux regards d'une humanité dévoyée.


Propos recueillis par Laurent Courau.



Qu'est-ce qui explique, selon toi, l'actuelle montée en puissance des théories du complot dans la culture populaire ? Certes, il y a eu des succès d'édition comme le Da Vinci Code ou des séries télévisées telles que X-Files. Est-il possible de distinguer d'autres facteurs, notamment socio-économiques ?

Nous vivons dans une époque très anxiogène. Les gens ont besoin de se rattacher à des certitudes, une fonction remplie, à mon avis, par le conspirationnisme. En effet, celui-ci peut avoir une fonction normative rassurante. Comme l’écrivait Nietzsche, « ce n’est pas l’incertitude qui rend fou, c’est la certitude ». Ce besoin de certitude peut transformer le conspirationnisme en une forme de cosmologie, c’est-à-dire une vision du monde permettant la compréhension du monde. Cette interprétation conspirationniste du monde montre l’inadaptation et l’incompréhension de celui qui le formule au monde qui l’entoure. Eric Eliason voit les théories du complot, à tendance paranoïde, comme une « sous-culture de dissension intellectuelle ». Selon l’historien des religions Émile Poulat, « la réalité nous terrorise ». Il parle d’ailleurs à ce sujet d’« histoire de la peur ». Comme tu peux le voir, cette grille d’interprétation est très sombre.

Enfin, cette vision du monde est renforcée, banalisée, comme tu l’as dit, par une culture populaire « paranoïde »… Il ne faut pas oublier que le conspirationnisme joue un rôle important dans la culture populaire américaine : elle est présente dans la littérature, dans le cinéma, dans les médias, etc. On peut même se demander si cette prégnance n’a pas créé un terreau favorable à son développement, un développement qui a bénéficié de la révolution Internet.

Peut-on parler d'un phénomène cyclique et récurrent à propos du conspirationnisme ? Est-ce qu'il connaît aujourd'hui un regain d'intérêt particulier ?

Vaste question… La thématique du complot est récurrente dans l’histoire des idées. On la retrouve à la fin du XIXe siècle, dans les années 1930, dans les années 1960, à la suite du Matin des magiciens et de Planète... Elle réapparaît régulièrement. Mais il vrai que depuis le début des années 2000, cette thématique explose, alors qu’elle avait disparu entre les années 1980 et le milieu des années 1990. Elle va réapparaître notamment dans les milieux ufologiques et new age, en particulier à la suite du succès au début des années 2000 du Livre Jaune n° 5 de Van Helsing.

Ce qui est curieux avec cette nouvelle phase conspirationniste, c’est son aspect polymorphe et polyculturel. On la retrouve dans les milieux ufologiques, new age, donc, évidemment dans les milieux extrémiste de droite et chez les fous de Dieu, mais aussi dans la scène rap (Rockin’Squat par exemple) et à l’extrême gauche. Le conspirationnisme s’est démocratisé, s’est diffusé et surtout dilué…

De même, je ne me souviens pas d'avoir connu un engouement aussi fort pour le thème de la fin du monde, y compris en 1999 avec la peur du fameux « bug de l'An 2000 ». Est-ce qu'il s'agit d'un phénomène cyclique et récurrent, ou d'une eschatologie plus particulière à ce début de XXIe siècle ?

Oui, effectivement, les discours millénaristes sont plus importants aujourd’hui qu’en 2000. Mais, il faut dire que tous les marqueurs sont dans le rouge. On nous promet la fin de la civilisation occidentale, l’apocalypse écologique, la « convergence des catastrophes » pour reprendre le titre d’un ouvrage survivaliste et apocalyptique écrit par le militant d’extrême droite et « archéofuturiste » Guillaume Faye (sous le pseudonyme de Guillaume Corvus). Il a toujours existé des sectes apocalyptiques ou des illuminés affirmant la fin prochaine du monde… Ce discours apocalyptique est un phénomène récurrent dans l’histoire des idées. Il s’agit d’une pensée très pessimiste, qui se manifeste couramment, mais auquel on ne fait attention qu’en période de crise. Pour faire simple : il existe à chaque époque des Cassandres, mais on n’y fait attention qu’en période de crise.

Ce discours eschatologique a pris une importance particulière en ce début du XXIème siècle, en particulier à cause de ce sentiment de convergence des catastrophes, mais surtout à cause de la démocratisation des publications Internet. Ces publications étaient jusqu’à présent cantonnés à des publications confidentielles, de type fanzine, qui étaient très peu lues. Internet, en dématérialisant les supports, a permis une diffusion accrue de ces thèses, au travers notamment de la démultiplication de ces sites : une personne peut animer plusieurs sites, voire squatter plusieurs forums. Ce genre de pratiques donne l’impression d’une masse alors qu’il n’y a qu’une ou deux personnes derrière, certaines consacrant leurs journées à cette activité. Il faut donc, à mon avis, relativiser l’importance de ces propos. En effet, un grand nombre de ces sites sont reconnaissables par l’amateurisme et par le manque de culture de la personne qui l’anime. Ce qui est intéressant, pour le chercheur, c’est la multiplication de ces sites, voire leur démultiplication…

En d'autres termes, considères-tu que le contexte actuel de crise économique et financière soit favorable à l'expansion des théories du complot et aux thèses apocalyptiques ?

Oui, je pense que le contexte actuel a joué un rôle dans cet essor. Les thèses apocalyptiques se développent toujours dans des périodes de crise : fin de l’Empire romain, le contexte de la Guerre de Cent ans, Révolution française, etc. Cette angoisse, liée au contexte économique, est renforcée par le sentiment que le monde coure à sa perte. Nous vivons dans une peur de l’avenir, peur largement entretenue par l’omniprésence des discours écologistes. De fait, la futurologie pessimiste des écologistes a beaucoup d’analogie avec une conception millénariste du monde, le péril technologique et sociétal du modèle occidental de développement jouant le rôle de l’Apocalypse… Pour s’en convaincre, il suffit de lire la presse évoluant aux marges de l’écologie et du new age. Par exemple Nexus. Cette revue internationale est très intéressante pour illustrer mon propos : on y trouve des articles condamnant les « élites mondialisées » ouvertement conspirationnistes, d’autres aux thématiques ésotériques / spirituelles, d’autres enfin de contenu écologique ; le tout baignant dans une vision pessimiste du monde.

D'un point de vue plus personnel, comment en es-tu venu à travailler sur ces sujets, dont on peut supposer qu'ils n'ont pas les bonnes grâces du corps académique ?

Bonne question ! Premièrement, je suis un amateur des contre-cultures, en particulier de la scène indus / expérimentale / psychédélique, et cela depuis mon adolescence. Je baignais donc dans un monde alternatif. Deuxièmement, depuis cette même époque, je dévore tout ce qui trait à l’ « histoire mystérieuse », aux spéculations nées du Matin des magiciens. Mais, plutôt de devenir un acteur de ces milieux, j’ai préféré me distancier et en faire l’un de mes objets de recherche, ce que j’appelle l’étude des « hétérodoxies ».

Enfin, pour mes recherches en science politique, je me suis intéressé aux différentes manifestations de la culture d’extrême droite. Pour en comprendre certains aspects, j’ai dû me pencher sur leur intérêt pour l’ésotérisme et sur leurs conceptions alternatives du monde, sur leur « cosmologie », pour reprendre un terme d’anthropologie, c’est-à-dire à leur conception du monde, qui se présente sous formes de discours ou sous forme de dispositifs symboliques. Et là, je me suis trouvé face à un monde inconnu, des plus passionnants pour le chercheur qui ose y pénétrer.

Ceci dit, je te contredis un peu. Depuis une dizaine d’années les chercheurs français se penchent sur ces questions, suivant avec retard les travaux entamés par les chercheurs anglo-saxons. Je pense notamment aux sociologues Jean-Bruno Renard et Véronique Campion-Vincent, au politologue Pierre-André Taguieff ou à l’anthropologue Wiktor Stoczkowski.

Quel regard portes-tu sur les contre-cultures et la place qu'elles occupent dans nos sociétés ? Est-ce qu'elles jouent un vrai rôle d'opposition face à la culture dominante ? Est-ce qu'il s'agit plutôt de laboratoires d'expérimentation pour nos sociétés, qui en recyclent par la suite les découvertes les plus utiles ?

J’ai un regard à la fois critique et empathique… Empathique, pour des raisons évidentes : comme je viens de le dire, j’ai une faiblesse pour certaines subcultures et contre-cultures. Critique, car je suis circonspect, voire sceptique, vis-à-vis de certaines d’entre-elles. J’ai du mal avec tout ce qui est cosplay ou ce qui implique un uniforme (au sens social du terme) : en particulier les gothiques. J’y vois plutôt un signe de déclin, au sens spenglérien du concept, et non une manifestation de la postmodernité chère à Michel Maffesoli… Mais il vrai que j’ai gardé un mauvais souvenir d’une trousse de maquillage pesant une tonne, et perdue par un colosse de deux mètres et d’une centaine de kilos, que j’ai prise sur le visage lors d’un concert de Christian Death (sourire)…

Sérieusement, ces pratiques sociales sont intéressantes. Cette tribalisation corporelle doit être vue comme une réaction à la tendance à homogénéiser du rationalisme issu des Lumières. En ce sens, l’enjeu des contre-cultures n’est plus de construire une identité communautaire, mais au contraire de subvertir toute logique identitaire au sein du groupe social. Les acteurs contre-culturels, lorsqu’ils sont pleinement conscients de leur action, n’ambitionnent nullement de former une nouvelle culture, une de plus, mais d’inquiéter, de pervertir la démarche culturelle elle-même, de dénoncer ses ambiguïtés, sa violence cachée, son désir d’exclusion. C’est le cas de William Bennett et de Whitehouse, des premiers SPK ou Throbbing Gristle, voire de Psychic Tv de la première période, des livres de Lydia Lunch, des Aktionnist viennois, etc.

Je pense que ces contre-cultures sont importantes car elles offrent une vision et des modèles alternatifs de vie qui, généralement, anticipent les évolutions majeures des sociétés occidentales. En outre, j’estime que l’analyse de ces milieux est essentielle pour la compréhension des spiritualités à venir : le néopaganisme, la néosorcellerie qui plaisent tant aux adolescents occidentaux furent pendant longtemps des pratiques marginales... Les pratiques sociales contre-culturelles sont à mon avis l’une des manifestations de la complexité du social et de des expériences multiples du quotidien qui caractérisent notre époque. Nous devons les étudier en tant que telles. Comme tu le dis, les contre-cultures sont des laboratoires d’expérimentation, à la fois esthétique (il suffit de se rappeler les origines des piercings), sociales (homoparentalité) ou scientifiques (les réalités virtuelles). Par contre, je ne pense pas que les sociétés recyclent les plus utiles. Quelle est l’utilité du piercing ? Ce n’est qu’une pratique esthétique… Je pense qu’il ne faut pas aborder ces contre-cultures en fonction de leur utilité, mais plutôt en fonction de leur capacité à se diffuser, de manière virale. Un anthropologue social, Dan Sperber, estimait que les idées, mais on en faire autant avec les pratiques sociales, se diffusait comme des virus : certaines se diffusent beaucoup, d’autre non. La grande question, à mon avis, c’est : pourquoi ?

Comment gères-tu la dichotomie entre tes recherches, qui supposent une observation froide, et un engouement que l'on devine quasi passionné pour les sujets traités ? C'est une question que l'on me pose régulièrement. (sourire)

C’est une question que l’on me pose aussi régulièrement, en particulier en ce qui concerne mes recherches sur les cultures d’extrême droite (rire). En fait, j’ai une approche quasiment d’ethnologue : je participe, j’observe, mais en ayant une partie de moi-même qui se distancie. Surtout, quand je travaille sur l’un de ces domaines (ou un nouvel objet), je mets de côté ma possible empathie et mes a priori : contrairement à certains sociologues qui mélangent allègrement engagement politique ou culturel et observation, je m’arrange toujours pour éviter les conflits d’intérêts. Si j’aime certaines scènes subculturelles, comme je te l’ai dit, je ne me considère jamais comme un acteur de celle-ci. Ces sujets sont passionnants, je suis d’accord avec toi, mais s’il y a de la complaisance (et non plus de l’empathie), c’est foutu : on ne fait plus un travail scientifique mais une réflexion militante…

Que sait-on des origines du conspirationnisme « moderne » ? L'exemple du Protocoles des Sages de Sion (paru sous diverses formes au début du XXe siècle) est bien connu, ainsi que la littérature de Léo Taxil qui décrivait une vaste conspiration maçonnique mondiale dès la fin du XIXe siècle. Qu'en est-il chez les Anglo-Saxons qui disposent aujourd'hui de représentants prolifiques, par exemple l'ancien joueur de football professionnel David Icke ou Alex Jones d'Infowars.com ?

Depuis la parution des travaux des Anglo-Saxons, les origines du conspirationnisme sont assez bien connues. La date de naissance peut être datée de la Révolution française. Auparavant, il existait bien des complots, mais ceux-ci restaient enfermés dans une conception religieuse du monde : derrière le complot, il y avait l’Antéchrist, le Diable… Après la Révolution, la nature du conspirationnisme pré-révolutionnaire se trouve remis en cause. La société, laïcisée, rationalisée, ne croit plus au Diable et vit dans l’incertitude. On rencontre très rapidement la convergence entre la pathologie paranoïaque et les discours à tendances conspirationnistes, en particulier dans les milieux des fous littéraires, très présents dans les milieux occultistes. De là, la théorie du complot va se diffuser très rapidement, d’autant plus que ces milieux étaient parfois proches des idées contre-révolutionnaires de Bonald, Maistre ou Barruel. Ceci dit, les milieux occultistes, à l’instar des milieux d’extrême droite, sont largement perméables aux théories du complot. Il était en effet courant dans la littérature occultiste de la fin du XIXe siècle de soutenir l’idée selon laquelle des « Supérieurs Inconnus » dirigeaient discrètement les destins de l’humanité.

Tu fais bien de parler des Anglo-Saxons : S’ils ont été les premiers à se pencher sur le conspirationnisme, dès les années 1960 avec l’Américain Richard Hofstadter, ceux-ci possèdent une forte population conspirationniste. Comme je te l’ai dit précédemment, le conspirationnisme joue un rôle important dans la culture populaire américaine : dès le XIXe siècle avec un conspirationnisme anticatholique, et plus récemment, après la Seconde guerre mondiale avec l’anticommunisme. Ainsi, dans le cas du conspirationnisme américain, le complot est souvent déduit de supposées « persécutions » dont sont victimes les « petits blancs ». En outre, dans le cas anglo-saxon, il faut prendre en compte l’importance de la peur du Diable chez les Puritains. Cette peur du Malin s’est laïcisée et portée sur les extraterrestres. Il est vrai que symboliquement les extraterrestres renvoient au « Mal », surtout dans l’Amérique des années 50. Dans les films et la littérature populaire américains de cette époque, les extraterrestres étaient souvent des allégories du « péril communiste ». Si tu regardes bien, les extraterrestres chez Icke (les « Reptiliens »), Lear, Cooper, etc. sont perçus comme des démons. Et cela d’autant plus, que leurs repères, à l’instar du diable, se trouvent sous terre. Ceux-ci affirment même que les Short Greys se nourrissent de sang, d’hormones et d’enzymes humains, tels des vampires. Il existe donc un parallèle assez marqué nous permettant de considérer les extraterrestres comme un mythe actualisé des démons…

Tout cela a provoqué la recomposition des théories du complot dans le sens où nous les connaissons aujourd’hui : complot maçonnique (qui n’empêche pas une composante satanique, en particulier dans le canular de Taxil), gouvernement mondial (contrôlé ou non par les extraterrestres)…

Peut-on parler d'une reprise des théories du complot par le corps politique occidental ? Et d'ailleurs, où se situe la limite entre ces théories et par exemple la dénonciation des « élites mondialisées », actuellement courante dans le paysage médiatique français ?

Non, je ne le pense pas. Ce que tu décris s’inscrit plutôt dans une forme de populisme démagogique, qu’on retrouve de l’extrême gauche à l’extrême droite… Comme tu l’as sous-entendu, la limite entre la polémique politique et le conspirationnisme est mince, et surtout fluctuante. Ce qui sépare l’un de l’autre est à la fois une question de répétition (s’il devient un leitmotiv, un thème récurrent voire constant) et une question d’intensité, de radicalité dans le propos (l’apparition d’un complot), le tout associé à une volonté de tout expliquer, de rendre l’histoire transparente, au travers de l’utilisation d’un bouc émissaire : juifs, franc-maçons, élites mondialisées, extraterrestres, voir un mixte de tout ceci... À ce sujet, il y a un très bon site qui décortique le conspirationnisme, en particulier chez les politiques : ConspiracyWatch.info, animé par le très compétent Rudy Reichstadt.

Historiquement, on associe souvent le conspirationnisme à l'extrême-droite. Est-ce aussi simple et linéaire ?

Non, malheureusement. Il existe un conspirationnisme d’extrême gauche. Je peux donner plusieurs exemples : une antienne de la littérature soviétique affirmait qu’il existait une conjuration mondiale des forces réactionnaires barrant la route du communisme ; la revue américaine, Conspiracy Digest, qui se consacre à « l’identification de la nature de la conspiration de la classe dirigeante »… Dans un autre domaine, Raoul Girardet a rapporté une anecdote dans Mythes et mythologies politiques : en 1904, à la Chambre des députés, « devant les attaques furieuses de la droite, dénonçant l’influence occulte de la maçonnerie, les accusés répondent, à peu près dans les mêmes termes, en évoquant la nécessité de combattre à armes égales les manœuvres souterraines, les pratiques de délation et d’espionnage des congrégations et des sociétés pieuses ».

Il existe aussi un conspirationnisme religieux. Des discours « proto-conspirationnistes » sont présents chez les puritains dès le début du XVIIe siècle : il est alors fréquent de voir des références à un complot du Démon pour pervertir les croyants. Cette forme de peur du Démon n’a pas pour autant disparu. Pour s’en convaincre, il suffit de se souvenir du phénomène de « La grande chasse aux satanistes » des années 1990… Cependant, il est vrai que la théorie du complot est très prégnante à l’extrême droite, et cela depuis la Révolution française.

On connaît les théories de David Icke sur une planète contrôlée par des reptiliens polymorphes. Quels sont les théories les plus délirantes, les plus farfelues ou les plus drôles, d'après tes recherches pour Le complot cosmique ?

Je crois que Icke est en bonne place, sur le podium… Surtout lorsqu’il affirme sérieusement que la reine d’Angleterre ou Georges Bush (père et fils) sont des reptiliens. Son argument massue est le suivant : « je dis cela et ils ne m’attaquent pas. Donc, j’ai raison ». On est vraiment dans le pathologique. Ceci dit, le plus délirant, à mon avis (il faudrait que j’en parle à mon co-auteur Emmanuel Kreis) reste Jean-Claude Monet. Il créa notamment un groupe pseudo-druidique, qui se transforma ensuite en OSS-Religion des druides, qui elle-même l’Organisation des Vikings de France avant de se transformer de nouveau en un éphémère Parti Prolétarien National-Socialiste, qui lui-même fut remplacé en 1969, par une Grande Loge Du Vril… Je pourrais en citer plein d’autres…

Est-ce qu'il t'est arrivé d'être interpellé, questionné ou même importuné à propos de certaines théories ? Après tout, le groupe Bilderberg existe bel et bien, le Bohemian Club également - pour prendre deux exemples qui excitent les conspirationnistes. Sans aller jusqu'au complot mondial, il existe effectivement des lobbies et des groupes de pression qui opèrent à l'écart des médias et des opinions publiques.

Non, du tout. Pour une raison simple : ayant été importuné plusieurs fois par des personnes à l’esprit chancelant, je préfère bloquer, ou rejeter, ce genre de question, et surtout être difficile à joindre… Lors de la sortie du Nazisme revisité, j’ai quand même reçu des courriels de négationnistes adeptes de « l’hitlérisme ésotérique » et même d’un catho tradi, qui était passé par mon éditeur. J’ai une politique simple : une fois le courriel lu, je bloque l’émetteur et envoie le courriel à la poubelle…

Délires paranoïaques mis à part, est-ce que tu crois malgré tout à l'existence de certaines conspirations à grande échelle ? Penses-tu que ça existe ou que ça ait pu exister ?

L’histoire regorge de complots : pour renverser un roi, changer de gouvernement, faire des révolutions, etc. La révolution bolchévique en est un bon exemple… mais ceux-ci restent de taille modeste, souvent à l’échelle d’un État au grand maximum. En effet, le complot à grande échelle n’existe pas. Je suis désolé. Il n’y a pas de complot maçonnique, pas de complot des Illuminés de Bavière, pas de complot de la part des Jésuites, pas de complot juif (les fameux Protocoles des Sages de Sion), pas de complot de reptiliens ou de Men in Black… Si certaines réunions peuvent y ressembler, comme la Trilatérale ou forum économique annuel de Davos, celles-ci sont connues du grand public, ce ne sont pas des « sociétés secrètes »... Je sais très bien que, même si je fais une démonstration scientifique, je ne convaincrai pas les partisans de l’idée de conspirations à grande échelle car nous ne sommes plus dans le rationalisme mais dans le domaine de la croyance.

Quels devraient être tes prochains champs de recherche ? Tu nous parlais plus haut de l'écologie. J'ai cru comprendre qu'il s'agit d'une addition relativement récente à tes domaines de prédilection ?

Oui, tout à fait. Je m’intéresse depuis peu à la fois à l’imaginaire conservateur et aux thèses technophobes / antimodernes de certains discours écologistes ainsi qu’aux formes extrémistes de droite de l’écologie politique. Ces recherches vont être concrétisées par la parution d’un livre au début de l’année 2012. J’ai un gros ouvrage sur les rapports ésotérisme / extrême droite, qui paraîtra chez Archè entre 2011 et 2013. J’ai aussi sur le feu des recherches sur la récupération extrémiste de la thématique indo-européenne, ainsi qu’un ouvrage sur les thématiques occultisantes présentes au sein des subcultures, avec Emmanuel Kreis. Comme tu peux le voir, je suis très pris !

Que peut-on tirer comme leçons de l'histoire des idées pour le futur de la culture occidentale et de l'ersatz de culture « globale » qui se dessine sur Internet ? Est-ce qu'on se dirige vers un rééquilibrage ou un déséquilibre accru des modes de pensée, entre rationalisme et irrationalité ?

Je pense que l’on va vers un relativisme accru, avec tous les risques inhérents à ce genre de dérive. Je pense notamment à la maxime nietzschéenne : « Si tout se vaut, rien ne vaut »… J’assiste à une perte de la culture, à une acculturation croissante, et donc vers un essor des déséquilibres : D’un côté, il y a encore quelques esprits cultivés (y compris dans les contre-cultures), c’est-à-dire, maîtrisant la culture classique ; de l’autre une population jeune, très présente sur le Web, très acculturée, c’est-à-dire ne maîtrisant pas cette culture classique. Des sociologues comme Maffesoli se félicitent de ce relativisme, pas moi car la culture classique est au fondement de notre civilisation… Je suis assez pessimiste quant à l’avenir. Je pense que ces déséquilibres vont se transformer en systèmes antagonistes, ne se comprenant plus…


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Titre : STÉPHANE FRANCOIS « LE COMPLOT COSMIQUE »
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