RÉMI SUSSAN « OPTIMISER LE CERVEAU »


Enregistrement : 17/03/2011

Journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies de l'information, Rémi Sussan a écrit pour Science & Vie High Tech, Computer Arts, Info PC, Technikart et Internet Actu.

Il s'est brillamment illustré dans La Spirale avec une interview d'Alexander Bard et un Manuel de survie à l'usage de l'étudiant des religions du futur qui resteront dans les annales de ce site. Cette fois-ci, Rémi est de retour parmi nous pour une interview autour de son livre Optimiser son cerveau, paru chez FYP Éditions.



Les lecteurs de La Spirale connaissent dorénavant ton intérêt pour les subcultures agissantes, ainsi que leurs liens avec les technologies de pointe. Qu'est-ce qui t'a amené à travailler plus précisément sur ce sujet ?

On connait les enfants du rock, mais on pourrait aussi parler des « enfants de la science-fiction ». Je suis tout simplement tombé dedans quand j'étais petit, et il m'a toujours paru évident que la SF donnait une grille de lecture plus authentique du présent (en poussant « à la limite » certains phénomènes importants mais difficilement perceptibles) que la plupart des analyses « réalistes ». Depuis j'essaie de traquer les éléments de science-fiction déjà présents dans notre réalité.

Cet intérêt pour l'optimisation et le contrôle du cerveau humain est sensible depuis de longues années dans les pays anglo-saxons. Il est plus récent en France. Une rapide recherche sur Wikipedia m'apprend qu'il est d'usage de faire dater la naissance des sciences cognitives en 1956, avec la première conférence consacrée à l'intelligence artificielle et son application à la psychologie. Une période d'après-guerre riche en ce domaine, avec l'apparition de l'école de Palo Alto au début des années 50. Tu cites pour ta part le Rig Veda hindou, un des premiers textes de l'histoire, avec sa référence au mystérieux Soma... À quand dates-tu les origines du hacking cérébral, s'il est seulement possible de dater les origines de telles recherches ?

Cela dépend de la définition qu'on en donne. L'anthropologiste Michael Winkelman parle par exemple du chamanisme comme la « première neurothéologie », et il est évident que les tentatives pour transformer notre mental datent des premières heures de l'humanité. Maintenant, si tu envisages une exploration systématique des potentialités du cerveau, de manière scientifique et plus ou moins rigoureuse c'est quelque chose de tout à fait actuel, qui se développe dans les milieux geeks ou hackers.

On parle beaucoup de body hacking, de brain hacking et même de life hacking. R.U. Sirius va jusqu'a évoquer le reality hacking. Pour moi, d'une certaine façon, le domaine n’existe pas encore vraiment, car nous ne disposons pas d'instruments de mesure à bas prix et suffisamment affutés pour effectuer des évaluations precises. Je ne pense pas que la conférence de Darmouth en 1956 ait joué un grand rôle dans ce domaine. Elle concernait plutôt l'intelligence artificielle.

Bien que tu viennes de dire que le domaine n'existe pas encore réellement, peux-tu revenir sur l'idée de reality hacking ? Un concept que l'on retrouve en effet fréquemment chez R.U. Sirius et chez de nombreux acteurs de la cyberculture du tournant des années 80 et 90...

À mon avis, c'est l'un des fondements de la contre-culture. L'idée que les changement fondamentaux ne sont pas d'ordre politique ou même psychologique, mais réellement d'ordre épistémologique. Il s'agit de « reprogrammer » notre conception du monde, de changer de « reality tunnel » comme l'écrivait Robert Anton Wilson, de « programmer et metaprogrammer le bio-ordinateur humain », comme disait John Lilly. C'est une idée qui remonte très loin : Buckminster Fuller, Alfred Korzybski ou Gregory Bateson parlaient déjà de changer notre rapport aux mots, à la connaissance, entre les années 30 et 50... C'est un projet qui fédère toute la contre-culture, du psychédélisme à la cyberculture en passant par le transhumanisme et la magie du chaos.

Pour rester simple, quelles sont les techniques d'optimisation cognitives les plus courantes ? Au-delà de la tasse de café qui fait déjà de nous un hacker cérébral, il est question de méditation, de régimes alimentaires particuliers - dont la marmite à base de levure fermentée, de substances comme la Ritaline, le Provigil ou les beta bloquants, des jeux vidéo tels que Docteur Kawashima (Brain Age en anglais sur DS) et Cerebral Academy sur la Wii, voire d'écouter les oeuvres complètes de Mozart. Peux-tu nous faire un rapide tour d'horizon de ces pratiques visant à améliorer le fonctionnement de nos cellules grises ?

Je divise le domaine en trois grandes parties : les aspects culturels, qui concernent, grosso modo, l’éducation, mais une éducation utilisant des techniques peu employées dans l'education traditionnelle... Ensuite, ce qui concerne le travail sur des fonctions cognitives précises, comme la mémoire ou l'intellect, mais toujours de manière extérieure : c'est le domaine des « exercices mentaux » de type Kawashima. Enfin, restent la « physique et la chimie » : produits divers, courants électriques, lumières, mais aussi actions physiologiques directes comme les exercices de respiration, etc.

Le gros problème, c'est qu'il est parfois difficile de séparer les trois niveaux. Prenons comme exemple « l'effet Mozart » : certains prétendent que l'écoute de ses oeuvres augmente les capacités intellectuelles. La musique de Mozart produirait-elle un effet neurologique ? Un effet sur les fonctions cognitives en raison de sa complexite ? En fait, il semble bien que l'« effet Mozart », se limite au fait que les gens se sentent mieux en l'écoutant (et encore faut-il aimer Mozart, qui n'est pas forcément aussi universellement apprécié que ses amateurs semblent le croire). De méchantes langues diraient que c'est effet placebo, mais justement, le stress étant l'un des facteurs limitants de notre fonctionnement intellectuel, l'effet placebo peut être considéré comme « efficace » s’il aide la personne à se relaxer. Autrement dit, l'effet Mozart appartient au niveau de l’éducation, de la culture, pas au niveau neurologique.

Dans d'autres cas, c'est l'inverse qui se produit. On a ainsi découvert que l'encens d’église avait de très légères propriétés hallucinogènes. Voilà un effet qu'on aurait pu considérer comme d'ordre purement culturel, or la messe incorpore des effets neurologiques tout à fait directs.

As-tu toi-même appliqué certaines de ces recettes (ne serait-ce qu'à des fins expérimentales) et si c'est le cas quelles en sont tes conclusions personnelles ?

J'ai bien sûr essayé ce qui était à disposition et sans danger. Mon impression est que souvent il se passe quelque chose, mais qu'il est difficile de comprendre quoi exactement et d'en tirer des applications précises. D'où ma méfiance pour les livre de « développement personnel » ! On est encore dans l’expérimentation pure, pas dans la psychothérapie.

À mes yeux, tous ces effets sont difficilement mesurables et les interactions entre les trois grands domaines sont bien plus importantes qu'on ne le croit. Un exemple, la méditation, que j'ai pratiquée assez longtemps. Il m'a semblé que, bien que son action soit indéniable, sa pratique régulière demandait une grande énergie physique et mentale. En fait, je ne m’étonne pas que la méditation se situe presque toujours dans un cadre mystico-esthetique propre aux religions. On dit souvent que le Zen est une école anti-rituelle et anti-mythique, mais en réalité, le Zen aussi est bourré de références culturelles, rituelles, mythologiques. Combien de gens ont pratiqué la méditation Zen sans aucune sympathie pour son contexte culturel, et quels bénéfices en ont-ils réellement retirés ? Personnellement il m'a semblé que ceux ci étaient réels, mais pas aussi puissants que ne proclament ses afcionados. Et surtout, on ne se met pas à la méditation une demi-heure par jour. Même pour une séance relativement courte, il faut quelque part y penser toute la journée.

Récemment j'ai découvert les « rythmes binauraux » : il s'agit d'un son stéréo diffusé avec une légère différence de fréquence pour chacune des deux oreilles. La théorie est que cette différence, de quelques hertz se synchronise avec les ondes cérébrales et permet ainsi de « stimuler » les ondes souhaitées -alpha, theta, etc. Il existe tout un marché de rythmes binauraux sur iPhone, mais il est stupide de payer pour cela ! Personnellement j'utilise Gnaural, une application gratuite et open source. Il y a aussi Sbagen, mais son usage est plus complexe. Franchement je croyais que les rythmes binauraux étaient du pur placebo, et j'ai été surpris par l'intensité des effets. Toutefois, cela dépend beaucoup des sujets. J'en connais chez qui ça ne produit aucun effet, d’autres qui trouvent ça franchement désagréable, notamment ceux qui ont des problèmes d'oreille interne. Pour ma part, la Dream Machine de Brion Gysin et William Burroughs (qui repose sur une théorie analogue de la synchronisation, mais avec de la lumière) ne fait que me donner mal aux yeux !

Au final, je m’intéresse beaucoup plus aux systèmes culturels et linguistiques qu'aux techniques neurologiques « bas niveau ». Mais est-il possible d'adopter un comportement culturel ou linguistique en fonction de ses effets neurologiques ? C'est pourquoi je me penche aujourd'hui sur les mondes virtuels et plus encore les jeux. Pas les jeux de concentration ou de mémoire genre Dr Kawashima, mais les « véritables » jeux, qui recèlent des univers complexes. Or comment évaluer leurs effets ? Il faudrait leur connecter une batterie d'outils d'évaluation des paramètres physiologiques. En ce moment, j'essaie de comprendre et de manipuler le Neurosky, un casque qui mesure les ondes cérébrales. Mais les vrais EEG ont 128 électrodes, alors que le Neurosky, qui est un jouet, n'en possède qu'une. Jusqu’où peut-on aller avec une seule électrode ? Ça m’intéresserait de le savoir !

Profitons de cette occasion pour tordre le cou à quelques idées reçues. Notamment la vision d'un cerveau central, siège de notre intelligence, de note mémoire et dirigeant le corps complet. Alors que l'esprit s'incarne dans l'ensemble du corps humain si j'ai bien suivi le dossier que tu as réalisé pour Internet Actu ?

C'est l'idée qui ressort des écrits de Damasio ou Lakoff, par exemple, et qui confirme les intuitions d'un philosophe cognitif comme Francesco Varela. Personnellement ça me semble tomber sous le sens, mais il faut noter qu'un grand nombre de cogniticiens continuent à apprécier le modèle classique où l'esprit est un système de manipulation de symboles isolé du corps. Bon nombre des théories de l'intelligence artificelle, et des idées transhumanistes telles que la « singularité », reposent largement sur ce modèle classique. Watson, l'ordinateur qui a récemment battu des humains au Jeopardy, est considéré comme un triomphe de l'IA « désincarnée ». Mais est-ce vraiment de l’intelligence au sens humain du terme ?

Outre la compréhension et l'amélioration des capacités de notre cerveau, ces recherches comportent une face plus sombre qui tend au contrôle de notre matière grise, avec à la clé un nombre quasi infini d'applications militaires, policières ou commerciales. Ce qui évoque immanquablement une société à la Minority Report, selon les obsessions de Philip K. Dick. Quelles sont tes plus grandes craintes en ce domaine ? Certains tenteraient déjà d'établir des pares-feu, comme le Centre des libertés cognitives ou le mouvement pro-neurodiversité...

Pour l’instant le danger n'est pas énorme, car franchement on ne sait rien sur le cerveau. Des champs comme l’économie comportementale (le neuromarketing en est une version vulgarisée et souvent pseudo scientifique, mais l’économie comportementale est un domaine de recherche tout à fait sérieux) nous laissent imaginer comment le cerveau pourrait être manipulé en douceur, en jouant sur ses mécanismes fondamentaux. Publicité et propagande version 2,0, en quelque sorte.

Je pense que ce que nous avons à craindre le plus, ce sont les conclusions hâtives effectuées à partir d'une science incomplète : vouloir classifier les enfants à l’école et prétendre pouvoir repérer les éléments dangereux dès l’enfance, par exemple, avoir une définition trop normalisatrice de la « santé mentale », ou encore se baser sur des techniques de neuroscience imparfaite pour déterminer ou non la culpabilité dans un tribunal...

Sans rentrer dans une forme incertaine d'oracle, que peut-on attendre de l'évolution des neurosciences ? Selon toi, quels sont les grands bouleversements à attendre de ce domaine de recherche dans le futur ?

C'est un peu ce que je disais plus haut : une meilleure corrélation entre les trois grands niveaux d'action neurologique et la création de jeux, de systèmes culturels tenant en compte cette corrélation. Finalement, ce « trip » au sein des méthodes d’amélioration du cerveau m'aura convaincu de l'importance fondamentale de l’éducation et de la culture. Cela peut paraître désespérant, le retour à une position classique, mais je ne crois pas. Jusqu'ici, on a pensé la culture indépendamment de la physiologie. Réintégrer le corps et le cerveau dans l’éducation pourrait créer, au sens propre, une révolution culturelle !

Et en poussant le bouchon plus loin, jusqu'à entrer dans la science-fictio, que peut-on espérer de ces recherches sur le cerveau humain ? Est-ce que l'être humain finira par devenir omnipotent et omniscient ?

Je pense qu'on va bientôt en savoir plus sur les manières d’améliorer telle ou telle fonction mentale, comme la mémoire, le niveau d'anxiété ou la concentration. C'est encore flou pour le moment, mais les connaissances augmentent.

Mais l’intérêt, je pense c'est de pouvoir agir à des niveaux plus globaux, en permettant à chacun de dépasser ses barrières mentales et considérer les choses selon de nouvelles perspectives... Cela, comme je te le disais, implique une réflexion sur la culture, plus que sur des fonctions simples (bien qu’évidemment, il soit plus difficile de changer de perspective avec une mémoire à trous, une permanente sensation d'angoisse et une concentration défaillante).

Quant à l'omniscience, elle me paraît impossible, pour la simple et bonne raison que nous baignons au sein de systèmes complexes qui sont irréductiblement imprévisibles. Et les systèmes complexes, ce ne sont pas des phénomènes rares, au contraire, ils constituent notre quotidien : les sociétés, les marchés, les écosystèmes, et bien sûr notre propre corps et notre propre cerveau sont des systèmes complexes.

C'est pourquoi il me semble que la seule véritable amélioration cognitive consiste justement à savoir multiplier les perspectives et penser « hors de la boite ». On ne peut pas prévoir les nouveautés radicales, les « cygnes noirs » pour employer l'expression de Nassim Nicholas Taleb: mais on peut s'entrainer à y réagir promptement et avec intelligence; à mon avis, c'est l'enjeu réelle de ces techniques de transformations cognitive.
 
Quant à l'omnipotence, il faudrait bien autre chose que la transformation cognitive pour y accéder! Les fans de nanotechnologie affirment qu'on pourra aller très loin dans le contrôle de la matière, et certains physiciens parlent même de manipuler l'espace-temps et  créer des univers, mais je suis totalement incompétent pour émettre un jugement là des

Après la contre-culture sous ses formes les plus diverses, les univers virtuels et l'exploration du cerveau humain, quels seront tes prochains domaines de prédilection ? Aurais-tu la bonté de partager certains de tes engouements les plus récents avec nos lecteurs ?

Comme cela transparait sans doute dans le reste de notre discussion, je m’intéresse actuellement beaucoup au jeu, qui me semble synthétiser les questions de l'amélioration cognitive (par sa capacité d'action sur le système nerveux), de l'ouverture aux nouvelles possibilités (via la création d'univers imaginaires ou virtuels) et de l'épistémologie, par la réflexion sur un système de règles censé organiser ces univers).


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Titre : RÉMI SUSSAN « OPTIMISER LE CERVEAU »
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