ADIEU L'AMI I HOMMAGE À JEAN-PAUL DOLLÉ


Enregistrement : 10/03/2011

Le philosophe Jean-Paul Dollé est mort le mois dernier. La Spirale l'avait rencontré il y a plusieurs années en compagnie de Paul Virilio. Ils discutaient de l'irruption de l'Internet dans la vie quotidienne, en évoquant l'actualité du Manuscrit de 44 du jeune Marx.

Il se définissait lui-même comme un philosophe du « Vivre Ensemble » et possédait une pensée particulière, chaleureuse et humaniste. Il avait commencé à enseigner la philosophie aux Beaux-arts, élu par les étudiants après Mai 68. Son œuvre importante, essentiellement des essais et des romans, garde une actualité pertinente.



Il y a quelques temps je répondais ici à Laurent Courau que l'interdit majeur de notre société contemporaine était de ne pas générer de profit. Au siècle où la normalité d'un être humain occidental est d'être « vendable », voire « bankable », Jean-Paul Dollé incarnait la transgression. C'était un incorruptible du partage, il donnait son sourire comme son savoir. Sa bonté ne se limitait pas au cercle familial et amical, elle s'étendait à l'humanité.
C'est en ce sens que son décès, survenu à Paris le 1er Février dernier, constitue bien la disparition d'un philosophe, d'un homme qui s'interrogeait et interrogeait ses contemporains sur le sens et le devenir du monde. Un philosophe de rencontres, un penseur itinérant, voyageur curieux des gens et des espaces.
L'espace était son domaine. Même s'il semblait parfois dans la lune, il observait avec une rare acuité le rapport de l'homme à son lieu de vie et d'habitation, de travail. Sa réflexion sur l'urbanisme, son enseignement à l’École Nationale Supérieure d'Architecture de Paris-La Villette étaient ancrés dans un regard bienveillant à l'autre, un rapport social empreint d'urbanité.

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de la rue d'Ulm, acteur de Mai 68, militant politique au sein du groupe « Vive La Révolution » il est hâtivement associé au mouvement des « nouveaux philosophes »  au début des années 70. Ses premiers ouvrages Désir de Révolution en 72, puis Voie d’accès au plaisir : la métaphysique en 74 l’installent d’emblée au côté des philosophes importants de son époque, les Deleuze, Foucault, Derrida ou Debord. L’Odeur de la France en 1977 et Haine de la pensée : en ces temps de détresse en 1978 établissent un état des lieux de la France, à la fin des années 70 au parfum de fin de règne.

Les années 80 seront celles de la grande désillusion. De la tristesse de voir de vieux compagnons de route se ruer vers les cercles de pouvoir. Du sentiment de solitude d’être l’un des seuls à ne pas suivre les phalènes éblouies par le monarque élyséen. Lui n'avait pas oublié l'Allégorie de la Caverne. Il ne s’agissait pas d’un refus de principe, Jean-Paul n’avait simplement aucune confiance dans la capacité de cette gauche là à faire une autre politique que celle consistant à accompagner le capitalisme. Il reste donc à l’écart et oriente son travail vers l’urbanisme, fonde « Banlieue 89 » avec son ami et complice l’architecte Roland Castro, publie Fureurs de ville en 1990. Professeur de philosophie très apprécié par ses étudiants en architecture, il avait le souci d’installer sa discipline au cœur des projets. Une étudiante justifiait ainsi son assiduité à ses cours : « Moi, je fais Navale. Si je ne réfléchis pas, je coule ».

Jean-Paul maintenait une implication permanente dans la vie politique. Fin 94, il est aux côtés d’Albert Jacquard et des militants de Droit Au Logement qui investissent l’immeuble du 7 rue du Dragon, pour y installer plusieurs familles et un embryon d’université populaire. Il participe aux manifestations et à toutes les formes de soutien aux plus démunis.
Depuis plusieurs années, son activité littéraire s’était accentuée. Sans doute était ce dû à sa rencontre avec Michel Surya, directeur de la revue et des éditions Lignes, qu’il avait connu en 2001 aux éditions Leo Scheer, au moment de la publication de L'ordinaire n'existait plus Par amitié, il avait présidé l'association des amis de Lignes lorsque la revue, quittant Leo Scheer, avait eu besoin de soutien. Entre 2005 Le Territoire du rien ou La contre-révolution patrimonialiste et 2010, L'inhabitable capital, il écrit cinq livres, multiplie les conférences et les voyages (Chine, Egypte), alimente sa réflexion par un inlassable travail de terrain et de rencontres. Deux livres étaient en projet.

Dans son dernier essai L’inhabitable Capital, il analysait la crise des subprimes au prisme de l’habitat : «  Ce que dévoile d’une lumière crue la crise partie des USA et qui se répand dans le monde entier comme un virus, c’est l’essence même du capitalisme, à savoir la destruction, dissolution, disparition du monde, de l’espace et des choses, la dévastation de la terre, remplacée par le marché global des produits, dont la valeur d’usage est dissoute dans la valeur d’échange et devient ainsi une marchandise. Cette substitution du marché au monde, de la marchandise à l’appropriation du lieu habitable, suppose l’expropriation et l’effacement, voire l’extermination de ceux qui – tels les Amérindiens d’avant la création des USA –, se considéraient comme les gardiens éphémères et non les propriétaires de la terre, c’est-à-dire du lieu où se déploie la vie et habitent les mortels. Nulle part mieux que dans l’˝immobilier˝ ne se montre cette transmutation métaphysique qui transforme la chose en ˝produit˝. En effet pour que l’immobilier devienne une activité hautement rentable, il faut qu’au préalable se modifie radicalement la conception que les mortels se font de l’essence de l’espace et changent en conséquence leur manière d’habiter sur terre et de construire leur habitat. »

Pourtant, il ne faisait pas partie des philosophes qui couchent à - ou avec - la télévision. Il collaborait trop rarement à quelques magazines, signait des tribunes dans des quotidiens. Sa plume acérée d'éditorialiste analysait alors avec pertinence une actualité dont il était fin connaisseur. Ce bretteur de conversation à la dialectique éprouvée était un redoutable débatteur, il adorait l'échange et la confrontation des idées, avec l'exigence et l’honnêteté intellectuelle d'un authentique démocrate.
Mais surtout, il était un pédagogue hors pair, capable d'expliquer à un enfant la signification du mot concept ou de raconter inlassablement à ses petits-enfants les temps saillants de l'histoire de la pensée, simplement, en marchant le long de la Loire dans ce village de Beaugency où il repose désormais.
Son legs intellectuel et humain est immense. Sa pensée est d'une jeunesse saisissante au moment où le vieux monde est assailli par le chaos.

Éric Ouzounian

Bibliographie

Le désir de révolution (Grasset, 1972), 
Voie d’accès au plaisir : la métaphysique (Grasset, 1974), 
Le myope (Grasset, 1975), 
L’odeur de la France (Grasset, 1977), 
Haine de la pensée : en ces temps de détresse (Denoël, 1978), 
Danser maintenant (Grasset, 1981), 
Véra Sempère (Grasset, 1983), 
Monsieur le Président, il faut que je vous dise (Lieu Commun, 1983), 
Fureurs de ville (Grasset, 1990), 
L’insoumi : vies et légendes de Pierre Goldman (Grasset, 1997), 
L’ordinaire n’existait plus (Léo Scheer, 2001), 
Métropolitique (Éditions de la Villette, 2002), 
Le territoire du rien ou La contre-révolution patrimonialiste (Lignes, 2005), 
Conversation sur la Chine entre un philosophe et un architecte (avec Philippe Jonathan) (L’Aube, 2007), 
La joie des barricades (Germina, 2009), 
L’inhabitable capital (Lignes, 2010)


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Titre : ADIEU L'AMI I HOMMAGE À JEAN-PAUL DOLLÉ
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Genre : Essai
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Le philosophe Jean-Paul Dollé est mort le mois dernier. Il se définissait lui-même comme un philosophe du « Vivre Ensemble » et possédait une pensée particulière, chaleureuse et humaniste. Il avait commencé à enseigner la philosophie aux Beaux-arts, élu par les étudiants après Mai 68. Son œuvre importante, essentiellement des essais et des romans, garde une actualité pertinente

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Editions-Lignes.com/_Dolle-Jean-Paul_.html
LeoScheer.com/spip.php?mot178
FranceCulture.com/personne-jean-paul-doll%C3%A9.html

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