PHILIPPE LAURENT « HOT BIP »


Enregistrement : 10/08/2011

Pionnier des musiques électroniques en France, artiste plasticien et compositeur d'opéras multimédias, Philippe Laurent fait partie des compagnons de route de La Spirale depuis le début des années 90, époque antédiluvienne de notre première lettre d'information photocopiée.

Suite à la réédition de ses productions musicales du tournant des années 70 et 80 sur le label new-yorkais Minimal Wave Records, il nous a semblé opportun de revenir sur son parcours. Une voie atypique et exigeante, à l'écart des compromis, des modes et des tendances qui paralysent nombre d'initiatives et de courants actuels.


Propos recueillis par Laurent Courau.

Accéder aux vidéos de Philippe Laurent sur La Spirale :

. « Apologie de Socrate » - Élysée Montmartre, Paris (1994)
. « Manifeste électrique » - Élysée Montmartre, Paris (1994)
. « Splendeur géométrique » - Élysée Montmartre, Paris (1994)
. « Atelier nocturne Part 01 » - Gelsenkirchen, Allemagne (1996)
. « Atelier nocturne Part 02 » - Gelsenkirchen, Allemagne (1996)



Notre précédent entretien remonte à la fin des années 90. Une époque radicalement différente de la période que nous traversons actuellement, encore optimiste sur fond d'arrivée de l'Internet et du développement des nouvelles technologies de l'information. On notera cependant que la teneur de nos échanges était déjà sombre, malgré la bulle dite de la « nouvelle économie » alors en vigueur. Avec le recul, quelle est ta perception de ces années-là, du tournant du millénaire ?

Cette seconde moitié des années 90 était la période des dernières illusions à mon avis, surtout dans le domaine économique. Nous étions dans l‘action mais nous sentions inconsciemment que les choses allaient se compliquer, je crois. Dans le domaine musical par exemple les maisons de disques ont à cette période lentement éliminé de leur catalogue toutes formes de créations. Les produits sont devenus parfaitement calibrés. Ma vision est peut-être assombrie par mes expériences personnelles, difficile d’être objectif quand on est soi-même « acteur » du « drame », mais j’ai l’impression que les domaines culturels ont majoritairement fermés leurs portes aux derniers artistes indépendants réellement différents.

Pour moi ces 90’s sont aussi les dernières années de mes errements politiques. Je me suis aujourd’hui débarrassé des facilités idéologiques, pourtant tellement répandues actuellement, qui obscurcissaient ma vue lors de notre dernière interview.

Actuellement, tu es très présent sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook où de nombreuses personnes suivent ton travail. Quel a été l'impact de l'Internet sur ta carrière et ton évolution artistique ?

Pour mon travail l’Internet a été une avancée positive. Mon activité sur le Web est finalement assez identique à celle que j’avais depuis les années 80 dans le domaine des productions musicales underground ou du mail-art par exemple. Le support a changé, les images et le son sont échangés numériquement, les possibilités sont démultipliées, tout est plus rapide, mais ma démarche est la même. C’est-à-dire essayer d’être présent parallèlement aux productions massives, disons plus commerciales pour simplifier, et à leur puissance de communication, par une «propagande» active et acharnée pour mon travail.

Avec des réseaux comme Facebook ou Myspace, il s’agit de tenter de faire connaitre un travail original malgré les limites imposées par un support destiné au plus grand nombre, donc conçu pour une utilisation peu orientée vers la créativité. Un des intérêts de l’Internet pour moi est qu’il a permis à des gens qui connaissaient mon travail de me retrouver et de prendre contact avec moi. Même s'ils sont noyés dans la masse, le Web permet aux indépendants de communiquer plus largement je crois. Dans les années 80 et au début des 90, tous les échanges se faisaient par courrier, c’était sympathique mais beaucoup plus laborieux.

Bien sûr, d’un point de vue plus large, le point négatif de l’Internet, on le connait, trop de fausses informations, trop de choses médiocres. Je pense que c’est inévitablement le prix à payer pour plus de liberté.

Tes premiers enregistrements présents sur l'album « Hot-Bip », qui vient de paraître chez Minimal Wave Records, datent pour les premiers de la fin des années 70. Qu'est-ce qui t'avait initialement attiré vers la musique électronique, dont tu fus l'un des pionniers en France ?

Mon attirance pour les machines, une approche prométhéenne, et les sonorités nouvelles je crois. Les séquenceurs et les magnétophones multi-pistes offraient la possibilité d’une création individuelle qui m’a permis de prendre une direction radicale très rapidement.

A l’époque la musique était essentiellement considérée comme un travail de groupe et mon approche était peut-être trop particulière pour être partagée. Souvent dans les groupes les guitares « lourdes » dominaient. L’utilisation de synthétiseurs était plutôt « planante » ou était un simple accompagnement clavier. L’accumulation de machines m’a donc permis de construire seul mon propre univers musical et de produire une musique rythmique totalement orientée vers l’électronique, de fusionner avec les machines.

Qu'entends-tu par une approche « prométhéenne », dans ce cas précis ? S'agit-il de la machine comme vecteur d'évolution, comme un moyen de faire évoluer la condition humaine ? Ce qui irait à l'encontre des actuels partisans de la décroissance et d'un retour à certaines valeurs « traditionnelles »... (sourire)

Oui, c’est bien dans ce sens et, au delà de ma démarche artistique, cela s’oppose en effet à la vision passéiste des adeptes de la décroissance. La tradition est une chose vivante et qui ne peut pas être servie par une attitude figée, nostalgique et fossilisée. L’amélioration de notre quotidien et la préservation de la planète ne viendra pas d’une régression.

Rappelons que l'ordinateur personnel n'existait alors que dans les rêves de ses futurs concepteurs. De quel matériel disposais-tu dans ces années antédiluviennes ?

J’utilisais des synthétiseurs analogiques, des boites à rythmes et un vocodeur. Avec l’aide d’un électronicien j’avais construit un séquenceur expérimental au début des années 80. J’étais presque un gamin à cette époque et mon approche était naïve, j’étais surpris que les gens ne comprennent pas ma musique. Avec le temps je me suis habitué à ce décalage. (sourire)

Évidemment il fallait beaucoup plus de temps pour composer un morceau avec ces machines, le réglage des séquenceurs était laborieux, les branchements étaient complexes. Il fallait aussi attendre que les synthétiseurs soient chauds pour que la tonalité soit stable, mais les sons de ces machines avaient un charme qui a résisté au temps. Je passais beaucoup de temps à créer mes sons, déjà à l’époque. Je ne voulais pas que mes sonorités ressemblent à celles des autres. J’avais déjà mauvais esprit. (sourire) Je n’ai eu mon premier ordinateur Amiga qu’en 1989.

Comment est reçue cette réédition chez Minimal Wave Records ? Tu m'as toi-même fait part de ton étonnement face à l'engouement qu'elle a suscité.

Veronica Vasicka qui a créé ce label m’a dit que les réactions étaient très bonnes depuis la sortie du disque. Beaucoup de gens aujourd’hui découvrent des musiques indépendantes comme la mienne et sont plus réceptifs que le public de l’époque. Habitué à être considéré comme un alien, je ne m’attendais pas à un accueil chaleureux.

J’ai une façon particulière de composer et j’ai souvent été déçu par l’incompréhension, pour ne pas dire la surdité, du milieu musical, surtout en France. J’ai connu la même incompréhension dans les années 90 avec des compositions considérées comme plus savantes. L’originalité en musique devrait être ressentie comme une qualité mais en réalité elle est souvent un handicap. Je suis donc ravi aujourd’hui de constater qu’il existe une nouvelle génération dotée d’oreilles. (sourire)

Les initiés se souviennent de ton album « Faste occidental », sorti en 1994 chez Tangram Records, et des deux spectacles multimédia qui s'ensuivirent à l'Élysée Montmartre à Paris et à Gelsenkirchen, en Allemagne. Peux-tu revenir pour nos lecteurs sur cette triple aventure, qui n'a malheureusement pas eu de suite malgré la qualité et l'originalité de tes productions ?

Ce fut une période de production intense pour moi. Dans l’album « Faste occidental » j’ai pu pousser loin l’expérimentation sonore et réaliser des compositions complexes sans m’enfermer dans un genre musical défini.

Cela a logiquement été suivi de mises-en-scène tout aussi indéfinies et transdisciplinaires, mixant machines et instruments acoustiques. Un travail multimédia associant musiciens, comédiens, danseurs, techniciens, créateurs dans les domaines de la lumière et du son, et robots. Une œuvre collective en quelque sorte dont j’étais l’orchestrateur. Malheureusement, faute de moyens techniques et financiers, et de soutien dans le milieu musical, je n’ai pas pu, ou pas su, continuer. Je crois que ma démarche était aussi peut-être, comme souvent, trop à contre-courant des tendances culturelles de l’époque.

Pour t'avoir fréquenté durant plusieurs années et sans que ce soit aucunement une critique, on doit te reconnaitre un certain radicalisme. Penses-tu avoir souffert de ton propre refus des concessions ?

Certainement, mais je crois que c’est souvent involontaire de ma part. Je m’engage dans des voies artistiques qui me semblent intéressantes à explorer sans réfléchir à la façon dont mon travail va être accueilli. J’ai en permanence l’envie incontrôlable de ne pas suivre les chemins déjà tracés, d’être en décalage artistique permanent, et de créer du « double-sens ».

Dans ma vision de la créativité, c’est la seule méthode possible pour aboutir à des œuvres nouvelles, ne pas ressembler. C’est différent s’il s’agit d’une autre activité, le design ou la communication par exemple où les buts sont différents, mais dans les domaines de la musique et des arts plastiques je ne sais pas calculer ou mettre en place une stratégie commerciale. Je dois avouer que je n’en ai pas très envie non plus. (sourire)

Outre ses références technologiques et constructivistes, ton œuvre est empreinte d'ésotérisme. Une dimension que l'on retrouve bien sûr dans ton travail pictural au travers de tes « calligraphies ». J'aimerais que tu nous éclaires sur cette facette de ton travail artistique, en évoquant si tu l'acceptes ton parcours dans ce domaine.

Ma recherche sur la perception des signes devait logiquement me conduire à étudier les symboles et à essayer de comprendre leur rôle dans l’art et dans l’histoire… vaste programme. Je devais par exemple chercher pourquoi mes « calligraphies », pourtant volontairement abstraites et gestuelles, avaient des similitudes avec des écritures et certains symboles ancestraux.

Il y avait aussi de ma part une attirance pour un parcours initiatique dans des ordres traditionnels sérieux, éloignés de l’ésotérisme de supermarché, naïvement new-age, « planant » et stéréotypé. Ces expériences passées qui ont duré plus de dix ans m’ont beaucoup apporté et m’ont permis de prendre un peu de distance avec certaines certitudes et avec une vision trop binaire de l’humanité et de l’art.

Faisons un rapide aparté. Quel conseil donnerais-tu à une personne désireuse de s'initier dans des « ordres traditionnels sérieux », pour reprendre ta formulation ? Où chercher et dans quelle direction se tourner ?

Il n’y a pas de recette. Chaque individu a une culture différente, des affinités particulières. Il faut lire, chercher, s’informer, ne pas être pressé, prendre du temps. Il faut se débarrasser de toute idée préconçue, et ne pas aborder cette démarche avec des intentions politiques ou intéressées. Cette longue recherche individuelle est déjà le début du parcours initiatique à mon avis.

Comme je viens de l'évoquer dans ma précédente question, tes champs d'activité ne se limitent pas à la musique. Tu as participé à des expositions collectives avec des peintures sur plaques métalliques dès 1981, puis au mouvement du Mail-Art, avant de t'intéresser au design graphique et à l'architecture intérieure. Et tu es encore revenu à la peinture dans les années 2000, en exposant à Paris, à Londres et aux USA. Comment expliques-tu ce besoin de toucher à des disciplines aussi variées ? Est-ce que ça participe d'une complémentarité, de la volonté de créer une œuvre globale ?

Difficile à définir car au départ il y a surtout l’envie de réaliser des boulots créatifs dans tous les domaines. A l’origine c’est plutôt une pulsion incontrôlable, une envie irrépressible de transformer les visuels et les sons qui nous entourent. Cela m’a donc logiquement conduit à m’investir dans les différents domaines de l’art, du design et de la musique sans avoir l’impression d’être incohérent.

Cet aspect « touche-à-tout » pourrait être interprété comme une dispersion mais je pense que ce n’est pas le cas car ma démarche est la même dans toutes les disciplines artistiques. Cette pluridisciplinarité précoce était peut-être simplement une approche multimédia avant l’heure. Que ce soit dans le domaine des arts plastiques, peinture, installation, photographie, image numérique, ou de la musique, j’ai toujours une approche prométhéenne et un questionnement sur le lien entre le passé et le futur. Des références en permanence détournées, décalées, afin de les mettre en perspective. J’ai toujours la volonté de présenter un travail longuement construit et le plus maitrisé possible, éloigné de l’improvisation, mais essayant de provoquer l’interrogation et le doute.

La culture de masse occidentale du début des années 2010 est marquée par un profond courant eschatologique. Comment analyses-tu cette tendance, à la fois en tant qu'artiste, en tant qu'intellectuel et en tant qu'habitant de cette planète ?

Ce phénomène n’est pas nouveau je crois. Cette peur ancestrale de la fin du monde semble retrouver une vitalité chez les enfants gâtés de notre époque. Je pense qu’elle révèle souvent leur ignorance des réalités naturelles, historiques et humaines, et souvent une boursoufflure de l’égo. Dans le manifeste artistique que j’avais écrit en 1993, tu t’en souviens, je parlais déjà de cette peur irréaliste qui entravait nos actions et on se questionnait déjà à ce sujet. Nous assistons à une sorte de spectacle social nihiliste où souvent chaque moraliste joue le rôle le plus adapté à le mettre en valeur et à lui donner une position et une existence sociale.

Quels seraient selon toi les ressorts nécessaires pour générer une nouvelle dynamique sociale et culturelle ? En somme, que faudrait-il faire pour relancer la machine ?

Là aussi, rien de nouveau je pense. Il faudrait avoir plus d’exigence dans la qualité de nos réalisations, avoir un sens critique plus développé en évitant de se fixer sur des stéréotypes. Il serait nécessaire aussi de réfléchir un peu plus et de moins s’exprimer à tort et à travers… ce qui pour un bavard comme moi est un défi presque insurmontable. (sourire)

Ce qui me semble certain c’est que la solution n’est pas dans les utopies actuellement recyclées par les prophètes nostalgiques. Il faudrait avoir le courage de souvent se remettre en question et c’est là le travail le plus difficile.

Penses-tu que l'art et notamment la musique puissent contribuer à une nécessaire évolution des mentalités, comme ce fut indéniablement le cas à d'autres époques, notamment à la Renaissance ?

Je pense qu’il serait orgueilleux de la part des artistes de croire qu’aujourd’hui la musique et les arts auraient plus d’influence que d’autres activités humaines. Les activités dans les domaines de l’économie ou des médias semblent beaucoup plus déterminantes. D’ailleurs on peut facilement constater actuellement que certains choix artistiques, sous couvert d’engagement, se font beaucoup plus en fonction de leur possible retentissement économique et médiatique que de l’aspect créatif. L’ego se pare du costume de la vertu (sourire).

Tu cites l’exemple de la Renaissance mais je crois que notre époque est très différente, les arts et la musique se diffusent d’une toute autre façon maintenant. J’ajouterais, pour résumer ça par une image, que Manu Chao n’est pas Léonard de Vinci (sourire).

Quelle est ta vision de l'avenir ? D'un point de vue personnel, mais aussi d'un point de vue plus global, à l'échelle de notre vieille Europe, mais aussi de la planète et de l'espèce ?

En ce qui concerne mon cas personnel, les choses sont loin d’être faciles, pour le moment l’avenir s’annonce assez sombre. J’ai peut-être pris trop de risques dans mes choix passés et je le paye aujourd’hui.

Plus globalement, dans cette Europe inquiète et dans les autres pays du monde, se montrer pessimiste me semble être une facilité. L’espèce humaine s’adaptera et surmontera les difficultés, comme elle l’a toujours fait. Reste le gros problème des « dégâts collatéraux » que nous subissons dans le domaine social. Aujourd’hui la peur de l’avenir est un terrain favorable pour tous les extrémistes. Néo-nazis, altermondialistes, islamistes et autres passéistes intégristes sont très actifs. La nature humaine est complexe, les pseudo-solutions simplistes ne sont ni saines ni opérantes. Elles ne l’ont jamais été comme le passé de l’humanité le démontre je crois.

Les épreuves vont être nombreuses et violentes mais nous survivrons (sourire).


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Titre : PHILIPPE LAURENT « HOT BIP »
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Genre : Interview
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Pionnier des musiques électroniques en France, artiste plasticien et compositeur d'opéras multimédias, Philippe Laurent fait partie des compagnons de route de La Spirale depuis le début des années 90, époque antédiluvienne de notre première lettre d'information photocopiée.

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