SYLVIE DENIS


Enregistrement : 23/09/2011

Romancière lauréate des prix Solaris (1988), Rosny aîné (2000) et Julia Verlanger (2004), traductrice et essayiste, anthologiste et instigatrice de l'excellente revue Cyberdreams, Sylvie Denis occupe une place toute particulière dans les rangs de la science-fiction hexagonale.

Après un premier entretien daté du mois de mars 2009 et consacré au roman Il est parmi nous de Norman Spinrad dont elle venait d'assurer la traduction avec Roland C. Wagner, Sylvie a accepté d'évoquer en notre compagnie le rôle, l'actualité et les dernières évolutions de son genre littéraire de prédilection.

Propos recueillis par Laurent Courau.



Quitte à paraître naïf, peut-on dire que la science-fiction se fond avec l'actualité et que ses sous-genres évoluent en fonction de la culture de leur époque ? L'exemple le plus parlant du point de vue de La Spirale étant la naissance du cyberpunk en pleine explosion de la micro-informatique, sur fond de subcultures empruntes d'une esthétique urbaine (punk, hip-hop, etc.). De la même manière, il ne semble pas surprenant que la série Star-Trek soit apparue à la télévision au milieu des années 60...

Non, non, ça ne me paraît pas du tout naïf. Les auteurs de science-fiction se sont toujours inspirés de leur époque.

Le cyberpunk est effectivement né de la conjonction de plusieurs facteurs : une nouvelle génération d'auteurs qui pensaient que le genre était en train de se scléroser, et qui l'on fait en apportant leurs intérêts propres : l'informatique, le rock, le design, le goût pour le roman noir et les cultures urbaines. Je pense que c'est l'un des facteurs qui permet à la science-fiction de se renouveler : le fait qu'elle se donne comme mission de retranscrire l'impact de la science et de la technologie sur l'homme l'oblige à rester à l'écoute de son époque.

Ça commence très tôt avec les découvertes scientifiques, en fait. Par exemple, l'existence des galaxies est découverte par Edwin Hubble en 1924. En 1926, Hugo Gernsback lance Amazing Stories et invente le mot « science-fiction ». L'un de ses auteurs, E. E. doc Smith, décide de situer Triplanétaire dans un univers à l'échelle des galaxies en partie parce que les lecteurs qui écrivent à la revue se sont plaints que son roman précédent restait limité au système solaire. Et ça continue, bien sûr, avec le net, l'informatique et tous les sujets qui peuvent intéresser un écrivain qui vit avec son époque.

Pour faire écho à ma question précédente, est-ce qu'il existe aujourd'hui des tendances « lourdes » chez les auteurs de science-fiction, avec des thèmes et des sujets récurrents ?

J'ai un peu de mal à cette question parce qu'il est devenu très difficile de se tenir au courant de tout ce qui paraît. J'ai donc tendance à suivre certains auteurs qui traitent de sujets qui m'intéressent. Bruce Sterling est très impliqué dans le monde du design et de la réalité augmentée. Cory Doctorow est une personnalité et un analyste de l'internet. J'aime aussi beaucoup Peter Watts et ce qu'il fait avec les neurosciences. Et Paolo Bacigalupi, qui dans The Wind-Up Girl traite à la fois de l'après-pétrole et des conséquenses de l'agribusiness et des OGM à la Monsanto.

Plus globalement, que reste-t-il aujourd'hui comme place pour la science-fiction et l'anticipation, dans une période historique où l'accélération du monde humain semble prendre de vitesse l'imaginaire des écrivains ? William Gibson s'est par exemple éloigné de ses dystopies fictionnelles pour adopter une style plus réaliste, quelque part pas si éloigné des satires sociales d'un Bret Easton Ellis. Et certains n'hésitent plus à parler d'un déficit de la production science-fictionnelle actuelle. Est-ce un avis que tu partages, en ta qualité d'observatrice avertie du genre ? D'autant que tu traites régulièrement de ce sujet sur le blog Génération Science-Fiction...

Déjà, il ne faut pas confondre les difficultés que rencontre le genre sur le terrain commercial et sur le terrain des idées. Évidemment, ce n'est pas facile pour les auteurs d'exister dans un contexte ou les revues voient leur lectorat vieillir ou stagner, où quand les éditeurs publient moins de titres et semblent préférer les vampires au space-opéra, pour faire court. Mais la soi-disant « mort de la SF », qu'elle soit commerciale ou esthétique, est un serpent de mer qui revient régulièrement au centre des débats. Ça a commencé avec le Spoutnik et Hiroshima, et la SF est toujours là.

J'ai traité la question de l'imaginaire science-fictif aux prises avec un monde en pleine mutation technologique et culturelle dans la préface de l'anthologie Escale sur l'horizon. J'essayais d'expliquer que nous vivons dans un présent surgonflé et hyperriche en informations. D'où le sentiment qu'ont certains (mais pas moi, franchement… ) qu'il n'est plus possible d'en parler. J'avais appelé ça la « bulle de présent ». Mais pour moi, la bulle de présent est un effet d'optique. L'image traduit l'impression que l'on peut ressentir à notre époque : il se passe plein de choses et on ne sait plus très bien par où prendre le truc. Et c'est un ressenti que je peux comprendre. Gibson en parle dans Pattern Recognition, où l'un des personnages dit « nous n'avons pas de futur parce que notre présent est trop volatil », ce qui n'est pas faux, parce que nous sommes effectivement bombardés d'informations et que tout semble aller très vite. Mais on n'est pas obligé d'en rester là. D'ailleurs, à un autre moment (je n'arrive pas à retrouver la citation exacte, c'est exaspérant !) l'un des personnages parle du passé et dit quelque chose comme "il s'agissait surtout d'indiquer une direction". Et c'est ça qui m'intéresse. Essayer de comprendre pourquoi on ressent ça, et ensuite tenter d'aller au-delà et de voir où ça va. Parce que sinon, on en reste à une vision dépressive du genre « tout va mal, on va dans le mur », ce qui me donne envie de prouver le contraire, un peu par esprit de contradiction, et puis par principe.

Dans le même ordre d'idée, penses-tu qu'il soit juste de relier le succès d'une forme de fantastique populaire (Harry Potter, Twilight, True Blood et toutes les oeuvres connexes) à une peur du présent et du futur proche chez le public de masse ? Ce que me confirmait Norman Spinrad dans une interview réalisée à l'automne 2008, en soulignant au passage que « les Américains sont de plus en plus ignorants en termes de science et s'intéressent désormais plus à l'astrologie qu'à l'astronomie ».

Honnêtement, j'en sais rien. Je me méfie comme de la peste des généralisations, surtout sur le « grand public », dont on ne sait jamais qui il est vraiment. Sauf un truc horrible dans la tête des mecs de TF1… C'est vrai que des quantités de gens semblent avoir besoin de lire un certain type de fantasy qui personnellement ne m'intéresse pas beaucoup, mais j'ai horreur de la connotation morale que la généralisation implique — genre, s'ils arrêtaient, ils affronteraient le présent et le monde irait mieux. Qu'est-ce qu'on en sait ?

Après tout, ce sont les mêmes gens qui ont des téléphones portables et des ordinateurs, et ce qui m'étonne, c'est le fait qu'ils ne s'en émerveillent plus, qu'ils considèrent que c'est normal. Alors que bon, tout ça n'existe que parce que c'est le produit d'un travail énorme de la part de quantités de gens. Mais c'est peut-être lié au manque de culture scientifique, qui est effectivement grand. On oblige les gamins à résoudre des équations et on n'enseigne pas ou très peu l'histoire des sciences, c'est complètement idiot (si ça a changé dans les derniers programmes, n'hésitez pas à me le dire !). Et ça ne prépare pas les citoyens à se faire une image du monde dans lequel ils vivent, c'est un fait.

Malgré les contre-arguments que nous venons d'évoquer, je garde pour ma part le sentiment que la science-fiction conserve toujours la capacité de jouer un rôle important face au marasme contemporain. Ne serait-ce qu'en proposant des alternatives aux impasses actuelles. Quelles sont selon toi les pistes thématiques à fouiller, celles que tu juges dignes d'inspirer de nouvelles dynamiques narratives et prospectives ? Et plus généralement, quels conseils donnerais-tu à des auteurs en mal d'inspiration, voire dépassés par l'actuelle overdose informationnelle ?

Je suis entièrement d'accord, mais c'est parce que je ne suis pas objective du tout : j'ai toujours pensé que la science-fiction était la seule littérature à même de parler de notre époque. Oui, nous avons besoin de sortir de notre cadre et de voir les choses différemment. Y compris en envisageant des choses à priori lointaines et invraisemblables.

Des pistes, il y en a plein. On peut difficilement ignorer le réchauffement climatique et la crise écologique qu'il va entraîner. Pareil pour le pétrole, il finira par ne plus en avoir. Qu'est-ce qui va se passer ? Parce qu'il va se passer quelque chose, on ne va pas tout arrêter, pas avec sept milliards d'humains sur la planète. En ce moment, je m'intéresse aussi aux travaux en neurosciences sur la conscience. Ah, et les exoplanètes, ne pas oublier les exoplanètes !

Des conseils ? Suivez votre intuition. Parlez de ce qui vous intéresse, qui vous touche, qui vous met en colère. Ayez un point de vue. Vous risquez de vous planter, d'être obsolète ? Ça n'a aucune importance. Dans vingt ou cinquante ans, des gens serons ravis de voir comment nous pensions.

Aurais-tu la gentillesse de nous confier quelques conseils de lecture parmi les sorties récentes ? Et pour sortir d'un cadre strictement littéraire, quelles sont les oeuvres actuelles (tous domaines de création et supports confondus) qui ont su t'inspirer ou trouver grâce à tes yeux ?

Je viens d'acheter une liseuse, donc je suis dans une période où je teste les revues au format numérique. Le dernier numéro d'Angle Mort est excellent. Si vous lisez en anglais, vous pouvez aller voir du côté de Lightspeed Magazine ou de Clarkesworld Magazine.

Sinon, j'ai été voir La Grotte des rêves perdus de Wernez Herzog. Un documentaire en 3D sur la grotte Chauvet, qui est plus ancienne que Lascaux. Où comment le cinéma permet à tout un chacun de voir un lieu qui autrement n'est accessible qu'à des spécialistes. La 3D fonctionne excellemment bien, l'expérience est unique.

Concluons par une question désormais rituelle sur La Spirale. Comment vois-tu le futur à court et moyen terme, et pourquoi pas à long terme puisque tu écris et réfléchis autour de la science-fiction ? Que ce soit d'un point de vue personnel ou global, à l'échelle de la planète et de l'espèce humaine ?

Un auteur de SF ne voit pas « le » futur, il envisage des hypothèses de futurs possibles.

Il y a un certain discours ambiant, genre décliniste global, l'humanité est une grosse saloperie, autant qu'elle disparaisse avec notre civilisation, etc, qui me déplaît au plus au point. Quand je vois les peintures de ces gens qui ont vécu il y a quarante mille ans, je trouve ça immensément émouvant d'être là, à la suite de tous ces êtres humains qui ont eu tant de mal à survivre mais qui l'on fait, merde. Qui ont survécu en dépit du fait qu'au départ, nous ne sommes qu'un animal comme les autres, une bestiole de plus dans la nature, complètement à la merci du moindre microbe, complètement ignorante et à qui l'univers n'a franchement pas daigné donner beaucoup de réponses au départ. Mais nous avons quand même réussi à nous en sortir et à comprendre deux ou trois choses. Moi je trouve qu'il y a de quoi être fiers. Ça ne veut pas dire que je ne suis pas consciente du potentiel de bêtise ou de saloperie de l'humain, juste que je refuse de ne voir que ça.

Je suis d'accord avec Norman Spinrad, nous vivons une époque de transition. La civilisation technicienne que l'Occident a créée nous dépasse, et je crains qu'une bonne partie des gens qui nous gouvernent n'aient vraiment une trop courte vue pour se rendre utiles… Donc, on va patauger dans la mouise pendant encore pas mal de temps, hélas, mais c'est ce qu'on a toujours fait, depuis l'époque des cavernes, et on a fait de gros progrès depuis…


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Titre : SYLVIE DENIS
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Romancière lauréate des prix Solaris (1988), Rosny aîné (2000) et Julia Verlanger (2004), traductrice et essayiste, anthologiste et instigatrice de l'excellente revue Cyberdreams, Sylvie Denis occupe une place toute particulière dans les rangs de la science-fiction hexagonale.

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