RÉGIS CLINQUART « APOLOGIE DE LA VIANDE »


Enregistrement : 07/01/2013

Retrouvailles enthousiastes et amicales, s'il en est, avec Régis Clinquart, l'un des rares auteurs hexagonaux que La Spirale défend depuis le début des années 2000 et la publication sur nos pages de sa nouvelle Le Jour où les métèques ont finalement botté le cul de l'Amérique, à l'occasion d'un concours lancé sur le thème de la décadence contemporaine.

Un entretien motivé par la réédition de son premier roman, Apologie de la viande, originellement publié en 1999 aux éditions du Rocher et extrait des limbes éditoriaux par Stéphane Million en octobre 2012. Texte enragé que le chroniqueur télévisuel Éric Naulleau n'a pas hésité à classer parmi les dix meilleur livres de sa carrière de lecteur.

Tour d'horizon donc et premier round d'observation avec Régis Clinquart, en attendant encore et toujours la parution de son prochain ouvrage, dont on est dorénavant convaincu qu'il provoquera secousses et répliques bien au-delà des frontières du landernau de l'édition parisienne. Une prise de risque que l'on ne saurait trop souhaiter à notre époque normative.

Propos recueillis par Laurent Courau.



Portraits de Régis Clinquart par Dom Garcia.

Qu'est-ce qui nous vaut de redécouvrir Apologie de la viande chez Stéphane Million éditeur en 2012, alors qu'il fut originellement publié en 1999 aux éditions du Rocher ? On ne peut qu'imaginer une vraie passion pour ce livre de la part de Stéphane Million...

Avant de devenir éditeur, Stéphane, qui était alors pion dans un lycée près de Coulommiers, sauf erreur de ma part, a été l’un des premiers blogueurs en France à rencontrer un vrai succès d’audience auprès des internautes. Il racontait sa vie quotidienne de pion, ses pensées, ses espoirs, ses fantasmes, ses déceptions, ses colères, rien que de très banal a priori, donc, mais dans une langue nettement littéraire et assez rentre-dedans, parfois cynique et souvent douce-amère, qui m’a plu. Je le lisais quasi quotidiennement.

Un jour en relisant des posts plus anciens, je m’aperçois qu’il a lu et adoré Apologie de la viande, qui avait paru au Rocher quelques mois auparavant. Au point de dire à l’époque que c’était un des deux ou trois plus grands livres qu’il eût jamais lus, les deux autres étant des romans de Drieu et de Montherlant. On a pris contact, on s’est rencontré, on est devenu amis. Il s’était mis à lire depuis l’Apologie beaucoup d’auteurs contemporains, et il m’a annoncé un jour vouloir créer une revue littéraire pour publier des textes de Yann Moix (qu’il avait découvert et aimé entre-temps) et de moi-même, et d’autres auteurs, qu’il aurait appelée Rage en référence au surnom-diminutif que me donnent nombre de copains : « Redge », ou « Rage », aussi en écho à ma réputation de furieux. Pour des raisons de droits d’auteur (il existait déjà une revue de musique appelée Rage), le projet a finalement vu le jour avec le concours de Frédéric Beigbeder et des éditions Flammarion, sous le nom de Revue Bordel.

Stéphane a gagné en notoriété, en expérience et carnet d’adresses grâce a cette revue et décidé, après quelques années passées chez différents éditeurs en qualité de détecteur-apporteur de talents, de devenir éditeur à son compte, pour publier les auteurs qu’il aimait. Par la suite il a raconté à maintes reprises, en interview et ailleurs, devoir à la lecture d’Apologie de la viande d’avoir commencé à s’intéresser à la littérature contemporaine, et voulu devenir éditeur.

La possibilité d’une réédition du roman chez lui est devenue un sujet de conversation récurrent entre nous au fil des années et, quand un beau jour, l’édition initiale s’est trouvée épuisée, j’ai demandé aux éditions du Rocher (qui avaient changé de mains et chez qui je ne connais plus personne) s’ils comptaient le réimprimer. Ils ne m’ont d’abord pas répondu, puis m’ont confirmé qu’ils ne réimprimeraient pas, en conséquence de quoi j’ai récupéré mes droits. Pour les céder aussitôt à Stéphane : et hop, c’était fait.

Quelles furent les réactions de la presse et des médias de masse à la première parution d'Apologie de la viande, en 1999 ? Et qu'est-ce qui a changé à l'occasion de cette renaissance chez Stéphane Million ? Il semblerait que l'ouvrage ait récemment fait débat dans l'émission Ca balance à Paris animée par Éric Naulleau sur Paris Première...

Des réactions très contrastées, à l’époque.

Les premières ont été hyper-agressives, et assez « anti » – sauf dans Livres Hebdo, d’emblée très enthousiaste. Pêle-mêle on y dénonçait l’indécence, la crudité, la violence de certains thèmes, le narcissisme exacerbé et la misogynie du narrateur (qu’on assimilait facilement à celle supposée de l’auteur), sans tenir compte du sujet même du roman, à savoir l’histoire d’un très jeune type qui se sent crever de douleur après s’être fait larguer par son grand amour, et qui entre dans une… spirale… destructrice et autodestructrice… de haine de soi, de l’autre, du sexe opposé par extension, de la vie, bref de tout, par laquelle des centaines de millions de personnes, hommes ou femmes, sont évidemment déjà passées, passent en ce moment même et passeront encore. Il y avait aussi ce fameux truc-de-journalistes (parfaitement malhonnête et qui, évidemment, existe encore et toujours) de trouver des angles pour faire des papiers collectifs visant à « typer » la rentrée littéraire, et qui amène à amalgamer des livres radicalement différents, des pires merdes aux purs joyaux quand il y en a, au nom d’un unique « point commun » qui les lierait : ici c’était le côté transgressif (« facilement provocateur », comme on dit toujours quand on verse soi-même dans la facilité), la place faite au sexe (surtout au sexe triste), au « trash ». Et à tous les descendre en flammes au nom de ce point commun, comme si la qualité d’un roman se définissait par son sujet et pas du tout par sa langue, son rythme, ses images, l’originalité ou la pertinence de ses points de vue, sa capacité à reformuler ce qui semble déjà connu de tous, bref tout ce qui fait une œuvre d’art, bonne ou mauvaise.

Par la suite, assez vite heureusement, pas mal de journalistes sont montés au créneau pour défendre le livre, au nom de son style, de sa radicalité, de sa « sincérité jusqu’au-boutiste », de ses innovations formelles, parfois en termes très élogieux, et vraiment de tous bords. Du Figaro à Voici en passant par Chronic’art, Le Matricule des Anges, Biba, Technikart, la presse de province, la télé belge et même Courrier International… Certains ont même dû être stimulés dans leurs convictions par la violence des attaques des premiers. Le livre a dû rester deux mois dans le classement du Figaro des « 10 romans dont on parle » (toujours entre la huitième et la dixième place, mais juste en dessous de noms de best-selleux assez hallucinants, pour moi qui débarquait là-dedans)…

Mais de toute manière, le plus émouvant reste les lettres de lecteurs, de lectrices, et les témoignages directs, toujours très forts – même venant de personnes « choquées », en désaccord. C’est pour eux que j’écris, pas pour les journalistes, même si j’ai besoin des médias pour accéder à mon vrai public, comme n’importe quel artiste.

La réédition, à ce jour, n’a pas suscité un grand intérêt médiatique, même si certains libraires, de leur côté, sont à fond sur le bouquin (certains l’étaient déjà sur l’édition originale), ce qui me réjouit. Il y a eu quand même, comme tu l’as dit, l’émission Ca balance à Paris, sur Paris Première, où trois chroniqueurs sur quatre se sont littéralement enflammés pour le roman. Leïla Kaddour-Boudadi, Eric Naulleau et Jean-François Kervéan m’y ont fait une sacrée belle pub, visiblement venue du cœur. Naulleau, pourtant réputé n’aimer que dalle ou presque, y déclara quand même « avoir lu peut-être dix livres de ce niveau-là en une carrière de lecteur ». Kervéan, de son côté, annonça sans rire qu’il « pourrait tuer quelqu’un pour ce livre ». C’est sûr que ça fait plaisir – très, plaisir (voir l’extrait de l’émission consacré à Apologie de la viande).

Sur Kervéan, qu’il me soit permis d’ajouter un mot. Sa passion pour ce livre et sa fidélité me touchent doublement, car il a été l’un des trois premiers lecteurs, en 1996, d’Apologie de la viande, alors qu’il officiait comme lecteur chez Calmann-Lévy, qui aurait dû être l’éditeur originel du livre. Calmann m’a réclamé des modifications que je ne voulais pas faire (une de mes marottes…) et c’est pourquoi je me suis tiré après deux ans de bataille, contre leur avis, pour finalement le faire paraître au Rocher, trois ans après en avoir achevé l’écriture. Kervéan a donc failli être l’un des « découvreurs » de ce livre. Il aurait pu m’en tenir rigueur et le prendre en grippe. Visiblement il n’en est rien. Mais surtout, avant de devenir célèbre en qualité de nègre pour des vedettes du petit écran, il fut l’auteur de plusieurs romans parmi lesquels La Folie du moment et surtout Vingt fois toi et moi, paru chez Pauvert en 99, qui est à mes yeux un des plus grands livres d’amour (en l’occurrence, homosexuel) jamais écrits, que je place au même niveau que La Mise à mort d’Aragon. C’est donc une joie mais aussi un véritable honneur de voir son livre défendu avec une pareille fougue par un type de cette trempe.

Revenons sur la genèse de ce livre, écrit entre l’âge de dix-neuf et vingt-trois ans à la suite d'une déception amoureuse. Comment en es-tu venu à rédiger, en réalisant que cette douleur sentimentale pouvait te servir pour écrire et satisfaire une pulsion que l'on imagine aisément antérieure à cet épisode ?

Je vais te décevoir, mais je ne sais plus très bien. J’écrivais déjà avant, et j’étais totalement bouleversé par ce qui m’arrivait, ça m’obsédait jour et nuit, tout le temps, j’étais vraiment au fond du trou. Quand quelque chose m’obsède, ça finit par me venir sous forme de formules littéraires, d’aphorismes, alors j’ai dû commencer à les écrire pour m’en débarrasser, comme on écrit son journal intime. Je ressassais à mort. Puis peu à peu j’ai dû me rendre compte que ce ressassement même, et la violence, le mélange de « pureté romantique » et de saloperie autocomplaisante qui s’y tramaient étaient un sujet en soi. Que c’était une manière de parler de la douleur post-amoureuse qui était très « juste », précise, et qui n’avait pas vraiment été explorée, ou du moins pas telle que j’étais en train de l’explorer, moi, tout en l’expérimentant malgré moi. Alors la « fabrication » possible d’une littérature, et d’une œuvre, à partir de cette douleur, est elle aussi devenue l’objet de mes ressassements, et de nouvelles explorations littéraires. Je me suis éloigné du journal intime pour penser « effet sur le lecteur », sur un lecteur extérieur, avec la volonté de ne rien censurer, avec l’idée que je toucherais juste si je n’épargnais pas le lecteur, comme on l’épargne trop souvent, par désir de plaire ou manque de « couilles ». Ce qui demandait aussi que je ne m’épargne en rien, moi, que j’aille au fond de l’impudeur sentimentale, quelque part, avec ce que cela a de noir, de déchirant, d’exhibitionniste, de cruel.

Outre ce livre, à quel moment et de quelle manière as-tu commencé à t'intéresser à la « chose » littéraire ?

Mes premiers émois littéraires furent pour des livres de môme, des séries de la bibliothèque rose, puis verte. Plus tard des livres d’aventure ou d’espionnage. Le Comte de Monte-Cristo... Plus tard encore, des livres de Philippe Djian. C’était facile à lire. Il écrivait des choses que je trouvais osées, alors, pas seulement sur le plan érotique mais sur celui de l’exploration des contradictions humaines, des faiblesses qui sont touchantes, qui font sentir des vraies « personnes » derrière les personnages, et du vécu de l’auteur. Je ne le lis plus mais je continue de penser que c’est un putain d’écrivain « réaliste ». Et qu’il ne triche pas.

Beaucoup de théâtre aussi, car j’ai fait du théâtre très jeune, et continué longtemps. Je voulais devenir comédien. J’ai bouffé du Racine, du Molière, du Corneille, du Shakespeare… De là sans doute mon respect, le plus souvent, de la concordance des temps dont tout le monde se contrefout désormais, et aujourd’hui encore certaines de mes tournures de phrases qui peuvent sembler désuètes ou alambiquées, mais qui à moi, me vont très bien. Mais à l’époque ça ne me titillait pas plus que ça, la littérature. Mon truc c’était la musique. J’étais à fond là-dedans. Les musiques sombres, « déviantes » ou extrêmes. Cold-wave, punk, musique industrielle… C’est ça qui me transportait vraiment.

LE choc, ça a été la lecture des Chants de Maldoror, dévorés en deux ou trois jours alors que j’étais cloué au lit avec une forte fièvre. A la fin je ne savais plus si la fièvre était entretenue par le livre lui-même ou la maladie. Je devais avoir 14 ou 15 ans, le livre m’avait été conseillé par un copain de collège qui s’appelait Matthieu Terrier, qui était le bassiste de mon groupe à l’époque, et que j’admirais beaucoup. Une sorte de mentor sans le savoir. C’est aussi lui qui m’a incité à lire Cioran et Léon Bloy. Ce jour-là j’ai compris que la littérature pouvait être aussi forte, radicale que la musique. Voire plus. J’étais bouleversé. Je ne m’en suis jamais remis.

J’écrivais déjà des textes de chansons pour mon groupe, je me suis mis à écrire des nouvelles, et des monceaux de poèmes. Manquait le déclencheur pour me lancer dans un roman. C’est venu plus tard, le déclencheur, un 13 décembre, et on connaît la suite.

Génération Néant, de F.J. Ossang – un chanteur et parolier de musique punk-indus, en plus d’être un romancier majeur : il n’y a pas de hasard – est sans doute le livre qui a exercé l’influence la plus visible (et la mieux assumée par moi…) sur Apologie de la viande. C’est très net dans la structure même, avec ses multiples incises et registres et ses « déchirures » volontaires, qu’on retrouve aussi dans la nouvelle maquette de couverture réalisée par Erwan Denis ; mais surtout ce livre, avec d’autres (j’ai déjà cité les Chants de Maldoror), m’a persuadé dès avant l’Apologie qu’il fallait tout péter, ou essayer de tout péter, pour faire quelque chose de vraiment nouveau et de fort, de « jamais lu », qu’il ne fallait rien respecter ou presque des règles qui font soi-disant un « bon », un « vrai » roman, pour espérer faire beaucoup mieux qu’un bon, qu’un vrai roman. Je m’y emploie.

Juste par curiosité, sais-tu ce qu'il est advenu de la jeune femme en (petite) partie responsable de ta carrière littéraire ? Est-elle au courant de ce qu'elle a déclenché à son corps, probablement, défendant ?

Aucune idée quant à la première question.

Est-elle au courant, aucune idée non plus mais c’est vraisemblable. Je ne l’ai jamais revue depuis, ne lui ai jamais reparlé et n’ai pas cherché à la revoir, j’imagine qu’elle non plus. J’ai recroisé son petit frère une fois, il y a plus de dix ans à l’occasion d’une recherche d’appartement, et nous avons soigneusement, judicieusement évité le sujet.

Qu'il s'agisse d'Apologie de la viande, de tes nouvelles précédemment publiées sur La Spirale.org, de Moins qu'une pute ou de ton prochain roman, dont nous ne dévoilerons rien, pas même le titre, on sent sous ta plume une forte attraction pour les noirceurs de l'âme humaine. Et pourtant, il me semble qu'un lectorat averti saura également y déceler une grande part d'humour, voire même d'autodérision. Qu'en penses-tu ? Est-ce conscient, volontaire et peut-on le cas échéant rapprocher cet humour d'une forme de politesse du désespoir, selon la formule consacrée par Boris Vian ?

Je connaissais la formule de Vian. Je la trouve jolie mais je n’y souscris pas. Je ne pense pas que la politesse ait rien à voir avec l’autodérision, même par désespoir. Et surtout je crois que l’auteur ne doit aucune politesse au lecteur, bien au contraire. J’écris généralement avec la volonté d’agresser le lecteur, de le remuer, de l’ébranler dans ses certitudes, de le révulser pourquoi pas ? Dans l’espoir qu’il découvre une beauté là où il ne voyait que du mal, ou rien du tout, dans l’espoir qu’il découvre quelque chose sur lui-même… Ca ne peut pas se faire dans le confort. C’est forcément un acte violent. Je dis bien un acte, pas la communication d’une pensée. Certains auteurs – les plus grands, à mes yeux – ont eu cet effet sur moi. J’essaie de reproduire cet effet, de m’inscrire dans leur lignée, si c’en est une.

Pour en revenir à mes propres écrits, je ne crois pas pratiquer souvent l’autodérision, sauf dans Apologie de la viande, précisément. Pour les autres textes, peut-être suis-je parfois ridicule sans le savoir, mais ce n’est pas de l’autodérision. Il y a parfois de l’humour, oui. Noir le plus souvent.

Pour l’Apologie, c’est différent : le sujet l’exigeait. Ce type, le narrateur, étale sa douleur sur 300 pages comme on l’imagine l’étaler dans la vie, comme je l’ai étalée, moi, quelques années après la rupture qui a initié le livre, comme on le fait tous je crois quand on s’est fait larguer par son grand amour. Parce que confronté au manque de l’autre, à la négation de notre propre valeur, on devient sa douleur, en quelque sorte, elle devient constitutive, à part entière, de notre identité. Or si ça dure longtemps, cette douleur devient ridicule, précisément parce qu’on s’en fait un blason : se dire « ma douleur est la plus grande » est un moyen, puéril, super complaisant, nul, et au final risible, de retrouver une grandeur perdue. Une grandeur dans la déchéance. On a ce phénomène je crois chez les tox et les alcooliques qui, une fois qu’ils ont bien touché le fond, veulent absolument être reconnus comme « le plus grand tox », « le plus grand alcoolique », ou dans la fameuse « compétition des mémoires » entre noirs et juifs, les uns au nom de la Shoah, les autres au nom de la mémoire de l’esclavage. Chacun veut être reconnu plus victime que l’autre, ou aussi victime que l’autre si l’on considère que la Shoah est LE crime ultime et qu’on peut hiérarchiser l’horreur absolue.

Alors moi, non seulement j’ai largement donné, dans le trip « c’est moi l’amoureux éconduit le plus malheureux de tous les temps », mais en plus, j’en fais un livre ! Donc quelque chose de positif, qui va attester à mes propres yeux (car je n’ai jamais douté une seule seconde que je serais publié) de ma propre « grandeur ». Ce tour de passe-passe, cette « arnaque » à mes propres sentiments me faisait marrer – le rire du désespoir, si on veut… –, et j’aurais été bien lâche de ne pas en témoigner dans le roman, censé retracer également l’écriture du livre dans un grand délire réflexif, en me foutant un peu de ma propre gueule.

Quel regard portes-tu sur la littérature dite d'« autofiction » et comment est-ce que tu situes Apologie de la viande vis-à-vis des titres que l'on regroupe sous cette étiquette ?

Au moment où j’ai écrit le livre, je pense que je n’avais même jamais entendu le terme. Mais maintenant que je sais ce qu’on définit ainsi, il est clair qu’il en relève, bien sûr. J’ai fait de l’autofiction sans le savoir, pour paraphraser monsieur Jourdain !

J’ai lu plus tard Doubrovsky, Le Livre brisé, ça m’a bien fait chier.

Du Guibert, pas mal mais ce n’est pas le fait qu’il s’inspire de sa vie qui m’a – un peu – intéressé.

Bon, Angot, moi je ne sais pas lire un auteur qui ne sait pas écrire, je n’ai pas appris.

Alors l’autofiction, j’en ai fait donc, mais ce n’est qu’un processus à mes yeux : se servir plus ouvertement et massivement de « matériau » biographique que ne le ferait un romancier de « pure fiction », et le rendre visible. Ca ne me paraît pas très déterminant dans l’appréciation de la valeur d’une œuvre, dans un sens comme dans l’autre.

Et il est clair en tout cas, au vu de ce que j’en dis plus haut, que je ne me sens aucune communauté d’esprit avec les quelques auteurs d’autofiction que j’ai lus ou parcourus, ni avec leurs œuvres.

La musique est présente dans ce livre, où l'on retrouve des artistes qui hantent toujours ta discothèque : Birthday Party, les Cocteau Twins, les Residents qui t'émeuvent ou l'inénarrable Jim Thirlwell (alias Clint Ruin, Foetus, Steroid Maximus ou Manorexia), pour ne citer qu'eux. Tu as toi-même participé à des groupes, réalisé de nombreuses interviews de musiciens et publié des fanzines. Est-ce que tu établis un lien entre les musiques que tu affectionnes et ton écriture ?

Certainement pas un lien direct, ce sont vraiment deux arts distincts, mais un « esprit » commun, sans doute. D’abord, ces musiques m’ont formé. Elles font partie de moi, c’est objectivement indémêlable. Ensuite elles m’influencent dans le sens où ce sont, pas toutes mais pour la plupart, des musiques extrêmes, revêches, profondes ou « déviantes », dont la beauté ne se laisse pas saisir au premier abord, qui exigent un effort, qui mobilisent et mettent en résonnance ce qu’il y a de noir et de violent en soi, et finalement émeuvent en exaltant cette noirceur. Ce sont des musiques cathartiques au sens fort : elles permettent d’évacuer en les exprimant des horreurs, des douleurs en nous, elles ne cherchent pas à nous en consoler. J’aime ça, à titre personnel. Et je me reconnais dans cette démarche.

Après, quelques musiciens-chanteurs ont été pour moi de vrais ponts entre musique et littérature. Je n’ai commencé d’entendre vraiment la poésie, la musicalité de la langue, et donc pu en écrire, que grâce à Blixa Bargeld, le chanteur d’Einstürzende Neubauten (alors même que je ne comprends quasiment rien à la langue allemande) et à Serge Gainsbourg, celui de Melody Nelson, à qui je dois bien d’autres choses encore, plus intimes et personnelles. Et la puissance du verbe qui attaque, de la phrase courte qui « bastonne », la « punchline » comme on dit maintenant, m’a été révélée non pas par le bon dieu, mais par les Bérurier Noir, quand j’avais treize ans. Je comprends qu’on puisse sourire à l’idée que les Béru aient produit dans leurs chansons de la haute littérature, et pourtant d’une certaine manière – la leur, si totalement singulière, et justement ! –, ils l’ont fait, puisque les vers les plus puissants de certains de leurs hymnes réalisent la fusion absolue de la forme et du fond, avec une justesse sociopolitique, une sécheresse de style et une énergie à peu près inégalées.

À côté de la littérature et de la musique, tu portes un intérêt tout particulier aux activités pugilistiques que tu pratiques. Ce qui participe d'une certaine tradition littéraire, entre des écrivains boxeurs comme Ernest Hemingway ou passionnés du noble art comme Paul Morand et James Ellroy. Qu'est-ce qui fascine tant les écrivains dans les sports de ring ?

J’aurais surtout cité Arthur Cravan !

Je ne peux pas te répondre pour les autres… Et quant à moi je ne fais pas vraiment de lien entre boxe et littérature, sinon que la boxe et la littérature telle que je la pratique ont toutes deux un rapport à la violence, ou plutôt à une forme d’expression maîtrisée de la violence, de l’envie d’en découdre, qui doivent correspondre à ma nature profonde, je suppose.

Ce qui me plaît dans la boxe – sans être mauvais, je ne suis pas un très bon –, c’est qu’on reçoit immédiatement et physiquement, concrètement, la sanction de ses erreurs. Et l’adversaire la sanction des siennes, évidemment. C’est un lieu où l’hypocrisie n’est pas possible. On gagne ou on perd, on ne « bricole » pas avec la réalité d’un coup de poing ou de pied qui t’arrive dans la gueule. Ca me plaît.

Outre les péripéties de ta propre vie, notamment amoureuse, quelles sont tes sources d'inspiration ? Je m'interroge par exemple sur les détonateurs de nouvelles telles que Contre-chant ou Récidive, a priori d'inspiration moins autobiographique qu'Apologie de la viande ?

Je n’ai jamais vraiment choisi les inspirations autobiographiques, en fait : c’est venu comme ça. Pour l’Apologie on en a parlé, mais aussi, encore plus pour mon deuxième livre, qui regroupe deux textes, Moins qu’une pute et Romance, qui pour le coup ne sont même pas des autofictions, mais des récits.

D’où me vient l’inspiration de mes différents textes, c’est difficile à dire. Ce n’est pas un processus très conscient. Parfois j’ai une idée, parfois une phrase qui me vient et qui déclenche toute une histoire, ou un « propos ». En fait je suis moins sensible aux sujets en tant que tels qu’aux manières d’aborder un sujet. Parfois – souvent – je procède même par interdictions. Dans Apologie de la viande c’est assez manifeste, je crois. Il y a pas mal de « passages obligés » d’un roman traitant le sujet que je traite, par lesquels je m’abstiens délibérément de passer. On peut avoir le sentiment à la lecture d’une énorme accumulation de matière – et de fait, elle y est –, et pourtant il y a aussi des interdits, des choses qui « manquent » à dessein : ainsi on ne saura jamais RIEN de la biographie de la jeune femme, RIEN de la rupture elle-même (comment s’est-elle déroulée ? pour quelle(s) raison(s) a-t-elle eu lieu ?... tous ces sujets attendus), et on n’aura jamais AUCUN autre point de vue en contrepoint ou complément de celui du narrateur. Et presque toutes les scènes « importantes » reviennent au moins deux fois, sous des formes différentes.

Pour Contre-chant, je me suis inspiré d’une nouvelle préexistante d’Alexandra Geyser, Crash, qui fait partie du recueil Le Cœur à genoux (Stéphane Million Editeur), et qui parle d’une nana et d’un mec qui baisent dans les chiottes d’un avion en train de s’écraser, histoire de se faire un dernier kif avant de mourir. L’histoire était écrite du point de vue de la nana, et je l’ai en quelque sorte « retournée » – d’où le titre Contre-chant – pour adopter le point de vue du mec qui se fait littéralement baiser par cette femme formidable, en accentuant la dimension pétage de plombs-terreur et la sauvagerie de cette dernière étreinte, qui était plus érotique chez elle, moins gore. J’ai plusieurs fois interprété cette nouvelle sur scène avec mon ami Mickey Blow, un harmoniciste incroyable qui a accompagné Johnny Thunders, Daniel Darc entre autres, et qui m’a fait là-dessus des boucles de sifflements-larsens suramplifiés, des bruits de chocs, de dépressurisation, on s’y croyait.

Le truc marrant est que j’ai écrit les trois quarts de cette nouvelle dans mon petit carnet à bord d’un avion entre Paris et la Tanzanie. J’imagine la gueule de mes voisins de vol s’ils avaient eu la bonne idée de lire par-dessus mon épaule…

Pour Récidive je ne sais plus d’où ça m’est venu. Peut-être d’un truc aux infos sur un violeur récidiviste. Ou de l’accumulation de trucs aux infos sur les violeurs récidivistes, car c’est malheureusement fréquent. Je trouvais intéressant de raconter la vie de ce mec qui sort d’années de taule après avoir violé et tué une fois, de faire comprendre son parcours, de montrer en quoi il était humain, et faible, de montrer combien le système carcéral n’avait rien fait pour lui, et finalement de le faire récidiver, parce que tout l’y mène et que c’est même annoncé dans le titre. Est-ce qu’il est responsable de ce qu’il fait ? Est-ce qu’il est seul responsable, puisque personne ne l’a vraiment aidé à « guérir » psychiquement ? Est-ce que sa récidive aurait pu être évitée, et comment ? La nouvelle ne le dit pas et moi-même je n’ai pas une opinion très arrêtée là-dessus, mais je pose ces questions, je les « mets en tension ». Après, le lecteur se démerde.

De manière plus globale, où trouves-tu la motivation pour écrire ? Est-ce qu'il s'agit d'une pulsion omniprésente, avec un besoin constant, quotidien de coucher sur papier ? Et si c'était le cas, comment l'analyses-tu ?

Des « choses », des bribes me viennent un peu n’importe quand, n’importe où, de manière hyper sporadique et discontinue. Ca peut aller de quelques mots à quelques lignes, parfois – très rarement – quelques pages. Le plus souvent ce ne sont pas des « idées », ça me vient tout formulé, avec ou sans stimulus extérieur, ce sont des « bouts de littérature », c’est un phénomène assez étrange. J’ai en permanence un carnet sur moi, qui me permet de les noter. Ca c’est facile, et souvent le meilleur est là-dedans.

Périodiquement je saisis tout ça sur ordinateur et alors le vrai travail (qui vient du latin tripalium, un instrument de torture, ce n’est pas pour rien) commence. Je dois recoller ces bouts entre eux (j’en ai des milliers, des dizaines de milliers, peut-être) pour les insérer dans un récit, ou dans plusieurs, car j’ai toujours une bonne douzaine de projets de bouquin en cours, que je mène de front, en essayant autant que possible de conserver ces « bouts » tels quels, de ne pas les dénaturer. En shootant les redites, quand même, évidemment. On est dans l’art du puzzle tel que le décrit Perec dans La Vie mode d’emploi : j’ai les pièces et je les assemble sans notion précise du motif final. Et ça c’est dur, c’est long, c’est compliqué, douloureux. Ce n’est possible que parce que mes thèmes obsessionnels sont toujours les mêmes, et relativement limités en nombre. C’est ce qui donne au final, je crois – quand c’est réussi – l’impression d’extrême densité littéraire, stylistique, de mes écrits. J’essaie de limiter au minimum le « remplissage », même s’il en faut quand même un peu, malheureusement, pour faire avancer un récit.

Cette phase d’assemblage, quoique nécessaire, est chronophage, et épuisante, nerveusement, pour moi. Je la repousse le plus longtemps possible, parce que globalement, je suis quand même une grosse feignasse. Pour l’Apologie, elle a eu lieu au SIRPA, où je faisais mon service militaire, en bureau. On ne branlait quasiment rien de la journée mais moi je restais le soir, tard, pour continuer de bosser sur mon roman, avant de rentrer chez ma copine ou mes parents. Je l’ai fini là-bas, sur les ordis de l’Ecole Militaire. Pour mon prochain bouquin, qui est achevé et qui fait dans les 750 pages, j’ai dû m’arrêter de bosser totalement pendant presque deux fois six mois, pour ne faire que cela, et le terminer.

Ce sont des moments où je suis particulièrement à fleur de peau, irascible, et bizarrement très peu productif. Je déploie d’énormes efforts, je tourne en rond, je m’énerve, je bloque, je me décourage, j’ai l’impression que je n’y arriverai jamais, des fois j’en chiale, et puis ça vient toujours, finalement, à force de travail. Parfois il y a des moments de grâce et tout coule pendant une heure ou deux, je suis carrément en transe. Les idées me viennent alors tellement vite, et directement dans la forme idéale, que j’ai du mal à les noter aussi vite qu’elles viennent. Je deviens complètement autiste et je me soumets au « truc » qui me traverse. Je ne sais pas pourquoi et je n’arrive pas à le reproduire volontairement. Je fais avec, puisque je n’ai pas le choix.

Avant cette réédition d'Apologie de la viande et en mettant de côté les nombreuses nouvelles parues dans des revues comme Bordel, ta dernière publication remonte à 2004 avec la parution du recueil comprenant Moins qu'une pute et Romance chez Flammarion. Et je sais que tu as depuis consacré de longues années à un nouvel ouvrage... Peux-tu nous en toucher quelques mots, nous dire par exemple à quel stade d'avancement  se trouve ce projet et nous donner quelques pistes quant à sa thématique ?

Bien tenté, mais non. Je déteste évoquer le thème d’un livre avant qu’il ne soit publié. Je ne le ferai donc pas. Mais je vais dire un mot du projet quand même, parce que c’est instructif, ne serait-ce que sur l’état et le « niveau » de l’édition française.

Ce roman, donc, que j’ai achevé il y a un an et demi et sur lequel j’ai passé plus de seize ans – je l’avais d’ailleurs commencé avant même d’achever Apologie de la viande, c’est dire ! –, a été refusé par quasiment tous les éditeurs de la place, au point que je ne sais pas aujourd’hui s’il sera jamais publié de mon vivant, alors que j’estime à tort ou à raison que c’est là mon plus grand livre, et un grand livre tout court, ce que j’ai écrit de plus ambitieux. Le thème, que tu connais, est éminemment transgressif, et il n’est donc pas étonnant que certains éditeurs, tout en reconnaissant ses qualités littéraires, s’en trouvent révulsés et ne veuillent pas le publier. Je les comprends tout à fait et je n’y vois rien à redire.

Ce qui est plus grave – TRES grave, en fait –, ce sont tous ces éditeurs, et ils sont nombreux, qui m’ont dit que c’était un grand livre, et même un chef d’œuvre, le mot a été plusieurs fois lâché, mais qui ne le publieront pas quand même (et qui poussent le vice, pour certains, jusqu’à me dire que je trouverai sans problème un autre éditeur !). Ils ne le publieront pas parce qu’ils ont peur de prendre des coups, parce qu’ils pensent qu’eux sont capables de comprendre, et d’apprécier, mais que les journalistes, les libraires ou les lecteurs, eux, ne comprendront pas, et se braqueront. Pourquoi ne sont-ils pas épiciers ou pharmaciens, plutôt qu’éditeurs, s’ils ne sont pas même foutus de défendre un livre qu’ils aiment ? Et de quel droit tiennent-ils les journalistes, les libraires et les lecteurs pour plus cons qu’eux-mêmes, incapables de séparer leur appréciation esthétique d’une œuvre du jugement moral qu’ils peuvent porter sur son propos ? C’est en vertu du même genre de présomption qu’autrefois, seuls les riches avaient le droit de participer aux élections et donc au gouvernement de la cité : parce que les pauvres, du fait de leur peu d’instruction et de la précarité de leur situation économique, eussent été, croyait-on, incapables de faire passer l’intérêt général avant leurs intérêts particuliers. Moyennant quoi on décidait pour eux.

Deux maisons pourtant – et de grandes maisons, dont je ne vais pas citer les noms – ont failli signer. Dans l’un comme dans l’autre cas, mes futurs éditeurs, qui étaient en fait des éditrices, étaient ultra convaincues, me disaient tenir en mon livre LE roman de leur prochaine rentrée littéraire. Dans un cas le directeur éditorial, dans l’autre la présidente du groupe, qui d’habitude, m’a-t-on dit, ne se mêle jamais de ligne éditoriale, ont opposé leur veto in extremis, sur le mode « moi vivant(e), on ne publiera pas ça [mon roman…] chez moi ! » J’ai été purement et simplement, brutalement censuré. Les éditrices concernées n’en revenaient pas. Les trois m’ont dit que cela ne leur était jamais arrivé auparavant.


Le roman est encore en lecture chez quelques uns, mais évidemment mon optimisme naturel en a pris un sérieux coup, et d’autant plus que j’avais toujours tout publié finger-in-the-nose jusque-là, y compris la toute première fois alors que je ne connaissais absolument personne dans le milieu, n’avais pas la moindre introduction.


Alors maintenant… j’attends un miracle.


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A propos de cet article


Titre : RÉGIS CLINQUART « APOLOGIE DE LA VIANDE »
Auteur(s) :
Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

Présentation

Retrouvailles enthousiastes et amicales, s'il en est, avec Régis Clinquart, l'un des rares auteurs hexagonaux que La Spirale défend depuis le début des années 2000. Un entretien motivé par la réédition de son premier roman, Apologie de la viande, originellement publié en 1999 aux éditions du Rocher et extrait des limbes éditoriaux par Stéphane Million en octobre dernier.

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