PIERRE ESCOT


Enregistrement : 07/01/2013

Planning ou la chronique d'une déchéance annoncée, celle d'un cadre supérieur et à travers lui tous les cadres supérieurs d'un Occident moribond. Une forme littéraire improbable, dérangeante et transgressive, celle d'un planning annuel, tenu sur 52 semaines et 365 jours, avec ses remarques, ses annotations et son horreur, toute la mesquinerie d'un humanité tertiaire en roue libre vers le chaos.

Et au centre, la folie d'un homme que l'on sent glisser par petites touches poétiques. Les médias nous ont appris que certains cadres-dirigeants fument du crack pour tenir face à la pression de leur emploi du temps, à leurs objectifs et au harcèlement de leur hiérarchie. Ici, il arrive au narrateur de s'adonner aux meubles Ikea et aux boissons anisées, avant d'user des croupes de ses collègues de bureau.

Cinq années ont passé depuis sa parution initiale en 2007 et Planning bénéficie aujourd'hui d'une réédition, toujours aux éditions PPT. Ce qui nous fournit le meilleur alibi possible pour interroger Pierre Escot, auteur de cet objet littéraire improbable, poète et plasticien habitué des digressions souterraines de la capitale. Un esprit libre, comme ils sont chers au coeur de l'eZine des Mutants Digitaux !

Propos recueillis par Laurent Courau.



Portraits de Pierre Escot par Jean Picon et Franck Chevalier

Commençons donc par Planning, qui sera à l'honneur cette semaine chez Charybde. Comment qualifierais-tu cet ouvrage ? Il s'agit bien d'une oeuvre de fiction, mais ce n'est pas à proprement parler un roman, du moins pas dans la forme. Peut-être plus une forme de texte hybride, une poésie en prose influencée dans sa forme par le monde du travail moderne ?

Oui. Planning est avant tout un objet littéraire, une forme hybride. J’aime autant la poésie que la prose et le récit. Il me semble que Planning est effectivement à cette croisée là. J’avais envie de pouvoir ancrer cette forme dans quelque chose d’assez réaliste ou du moins qui semble l’être. On se sert d’un planning ou d’un agenda pour assembler, réguler, partager les heures en autant d’unités que de fragments. Je tenais là, en utilisant un agenda, le véhicule adéquat pour assembler un récit en unités poétiques et dramatiques.

Qu'est-ce qui a motivé ce travail d'écriture, dont on peut dire qu'il tranche radicalement avec le reste de tes écrits, notamment Occiput paru aux éditions Derrière la salle de bains ?

J’ai beaucoup écrit de poésie. Occiput ou les Bords paru aux éditions Derrière La Salle de Bains sont des textes clairement poétiques, l’un parle de sexe, de pulsions, avec toute la dissolution qu’elle peut emmener, l’autre du désir et du possible avec la mélancolie que cela peut engendrer. Pour Planning, l’idée de départ était de déplacer l’écriture vers d’autres supports, j’ai donc choisi de détourner un usage pratique, celui de l’agenda, en écriture. J’ai tenu une fois un agenda dans ma vie, je l’ai vite totalement salopé en écrivant des fragments de textes, griffonnés des notes, mis des groupes de mots que je tâchais difficilement de relire ensuite. Cet agenda m’a servi pendant trois ans. J’avais donc cette idée qui me permettait de lier plusieurs états d’écritures comme plusieurs états d’âmes, états d’esprits, états de faits. En établissant clairement une distance formelle, je pouvais ensuite étaler, disséquer, monter, m’immerger dans la tête et dans l’esprit de quelqu’un, le décrire à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, jouer sur ses nuances et ses contradictions, le voir évoluer, basculer, se transformer, se raccrocher, surnager, le voir vivre tout simplement avec ce personage qui pour l’occasion n’a clairement pas de nom, juste une fonction et des faits qu’il rapporte.

De plus, cela me permettait de travailler la forme courte que j’ai toujours aimé, bien avant que les haïkus ne reviennent à la mode. Gamin, j’aimais les formes courtes comme celle de Jules Renard dans les histoires naturelles, les vignettes de Verlaine et de Baudelaire, mes premières tentatives d’écriture, adolescent, se rapportait aussi à des formes ultra-courtes, c’est une sorte de discipline, la focalisation sur un point d’impact, sur une concentration d’énergie. Puis, au début des années 80, il y a eu Fourmis sans Ombre de Maurice Coyaud, la première anthologie d’haïkus qui est vite devenu une référence. Mais il ne s’agissait pas non plus de calquer cette tradition, il s’agissait, bien évidemment de s’en inspirer. Très vite donc, j’ai vu qu’avec des annotations courtes parfois factuelles, parfois étranges, ou grotesques, poétiques, ou simplement informatives se rapportant au quotidien, aux rêves, aux désirs, à l’intime, une sorte de territoire intérieur pouvait se former, des flux de consciences qui se chevaucheraient. Une sorte de chant en apparence discontinu que le lecteur assemblerait dans la chronologie et retrouverait comme autant de thèmes musicaux qui se répondent, comme autant de sinusoïdes se croisant et se recroisant, de lignes brisées en suspension, laissant l’espace et ses courbures se déployer. Ainsi, le lecteur de ces différentes strates d’annotations serait à même de relier lui-même les indices disposés au fil des pages et un récit à la première personne se formerait ainsi.

Est-ce que tu trouverais juste de dire qu'il s'agit d'un texte politique ? Au sens où American Psycho était de l'aveu même de Bret Easton Ellis une dénonciation de l'Amérique de Reagan dans les années 80... par exemple ?

Tout texte, à partir du moment où il propose une forme qui sort un tant soit peu des normes, est politique. Mais il est clair qu’avec Denis Chevalier, l’éditeur, nous avons eu une discussion à ce sujet. On ne choisit pas un agenda par hasard. Un planning c’est avant tout la découpe du temps, la rationalisation du temps, cela veut dire je suis pressé, je suis occupé, je dois découper mes heures, je dois découper mon temps, je suis plusieurs fonctions, je suis plusieurs états, je suis efficient, efficace, je ne dois pas perdre mon temps, ma vie est un rendement continuel et ce rendement là, c’est le monde du travail, la preuve que je rapporte quelque chose à la société marchande et ce faisant je donne une valeur à cette société et à ma vie. Une valeur bien relative, certes, mais je fais partie de cette immense rouage de la valeur ajoutée et des biens de production. Alors, oui, c’est un texte politique. Planning a été conçu et écrit avant la crise des subprimes et l’affaire Kerviel.

Te serait-il arrivé, à un moment de ta vie, de travailler dans le secteur tertiaire pour le décrire avec une telle acidité ? On se demande parfois quelle est la part de vécu dans ce récit.

Non, je n’ai jamais travaillé dans le secteur tertiaire, j’ai fait pas mal de boulots, enchainé les expériences et les milieux sociaux, j’ai aussi beaucoup écouté et vu autour de moi, j’ai beaucoup senti, humé, je peux être une véritable éponge. Je me souviens aussi de mon père qui de petit cadre est devenu cadre supérieur. Je le voyais arriver les week-ends, complètement claqué à la poursuite du chiffre d’affaires, et je le revois le lundi matin, rasé de près avec son costume-cravate repartir tout pimpant. J’ai vite compris gamin, l’importance du masque social et l’obsession du rendement. Puis j’ai eu mon expérience du monde du travail, des boulots que je ne gardais pas bien longtemps, j’ai toujours été un inadapté au travail dans le sens où je ne supporte pas d’être commandé, je suis allergique à toute forme d’autorité. Ce qui n’a jamais été facile ni pour moi, ni pour les autres. Je pense que dans toute forme d’activité salariale que ce soit dans le public, ou dans le privé, les manigances, les calculs, les pressions, les alliances, les violences s’y retrouvent, pas forcément dans le même ordre mais les schémas sont sensiblement les mêmes. Après l’imagination, l’empathie et la sensibilité fait le reste.

Lorsque tu soulignes que Planning a été écrit avant la crise des subprimes et l'affaire Kerviel, ça signifie que tu étais déjà sur une position de défiance (ou pire) vis-à-vis du système financier ?

Je ne suis pas un spécialiste en géopolitique, ni un homme de chiffres et de concepts économiques mais il suffit d’ouvrir un peu les yeux et les oreilles pour voir que l’affaire économique et financière détermine bien des évenements historiques et peut les déclencher. Avant, le commerce faisait valeur d’échange entre le peuple et les nations, c’était une fome d’émancipation puis l’industrialisation a décuplé l’offre qui a crée la demande et la recherche du profit est devenu incessante.

Le capitalisme global, standardisée et figé dans une culture est devenu hautement speculatif, sans rapport avec le réel se basant sur un motif proche de la foi, un peu comme une religion qui bascule dans le pouvoir pour devenir un dogme. Alors, oui, je suis pire que défiant sur le système financier, je pense qu’il va se bouffer de lui-même en entrainant beaucoup de victimes, comme il en fait journellement dans sa quête aveugle et maniaque. Le problème numéro un depuis le commencement des temps, c’est bien celui du pouvoir. J’ai toujours préféré la puissance, qui elle, est du côté de l’art.

Nous en discutions ensemble au lever du jour de ce premier janvier 2013. Quel est pour toi le rôle de l'artiste ou de l'auteur, au sens large du terme, dans le monde actuel ? Si tant est qu'il doit avoir un rôle, une fonction...

L’art est une médiation, il est là pour parler de l’humain à travers des formes, ce qu’on peut appeler une esthétique. Après, on peut énumerer sa fonction, réanchantement du monde ou sa dénonciation, agir en tant qu’élément parturbateur, provoquer des questions, susciter l’effroi, provoquer l’émotion parfois en associant plusieurs strates émotionnelles en apparente contradiction, …etc…mais je crois que l’art est ni moral, ni immoral, il est totalement amoral. L’homme ne peut se penser que d’une manière réflexive. Nous sommes des miroirs les uns pour les autres, l’artiste donne sa ou ses versions du miroir, le lecteur, le regardeur, l’auditeur se tient face à ce qu’on lui donne et quand deux miroirs se font face, cela donne une idée de l’infini. L’homme a toujours besoin de se savoir en vie et l’art lui sert de démultiplicateur en le reliant à lui-même et à cette grande abstraction au fond qu’est l’humanité. Après, la nature du lien dépend de l’offre et ça, c’est ce que l’artiste choisit de montrer et sous quel angle, c’est à partir de là que l’on peut parler d’art, ensuite cela devient de la culture, cela devient une marchandise comme une autre.

La photographie qui orne la couverture de Planning, réitérée à quelques nuances près pour la réédition du livre en 2012, a beaucoup fait jaser sur la blogosphère littéraire hexagonale. Comment expliques-tu ce choix atypique, une forme de résurgence punk ?

Ah ah !!! Une résurgence punk, pas mal !!! Du néo-kitsch punk ou du néo-punk kitsch alors !!! Effectivement, il y a de ça. D’ailleurs, PPT a un label de musique qui n’a rien à voir avec du punk : Stembogen sauf dans l’esprit, faire les choses par soi-même avant tout. Nous nous sommes rencontrés, Denis Chevalier et moi, lors des soirées Büro, fin des années 90, le laptop était la nouvelle guitare. Auparavant, je trainais énormément aux Instants Chavirés qui était et est encore un des bastions de la musique expérimentale et improvisée à Paris. Nous avons vite vu que les agendas étaient soit totalement impersonnels, de couleurs unis avec un cuir de plus ou moins bonne qualité et avec un lettrage pompeux néo-romain et/ou doré, soit d’un kitsch genre achevé. C’est donc, un pied de nez à toute cette esthétique de l’agenda entre coucher de soleil bavarois et corbeille de chatons. Et bien évidemment, le coucher de soleil avec palmiers est aussi un des sommets de l’imaginaire sociétal et salarié que l’on nous vend à longueur de temps sous une forme ou une autre. Cette couv a choqué certaines personnes sans comprendre que quatre-vingts pour cent des couv de livres sont d’une laideur ou d’une convention abyssale alors que là nous revendiquions la laideur et le kitsch, invention bourgeoise devenu reproductible et donc inséré dans la masse en tant que convention esthétique d’un monde devenu industriel. Ça collait très bien avec Planning, il y avait un second degré plutôt appréciable que renforcait bien les teintes roses et violettes. Elle aurait pu faire aussi une belle pochette de groupe genre électro-rock des nuits parisiennes en tocs. Une belle initiative pensée à deux et finalisée par Denis qui a trouvé une photo libre de droits. On peut d’aileurs la retrouver sur internet en bandeau pour des ateliers poterie dans un village de province. Nous cautionnons plus que jamais cette couverture. Pour la seconde édition, Denis a suggéré de changer la température des couleurs, c’est pour cela que nous avons une image un peu plus étrange et cadavérique.

On vient tout juste de l'évoquer. Qu'est-ce qui a décidé les éditions PPT à rééditer Planning, initialement paru en 2007 ? Le succès commercial de la première édition ?

Nous avons écoulé la première édition par le bouche à oreille sans aucun distributeur. Quelques libraires, et notre réseau à Denis et à moi. Cette seconde édition est une manière aussi de montrer et de dire qu’il ne faut pas baisser les bras, que si un livre ou un projet en vaut la peine, il peut rencontrer un public. Il ne faut pas non plus que les auteurs se reposent entièrement sur les éditeurs Il faut que les auteurs accompagnent leurs textes. C’est ce que nous avons essayé de faire. Nous avons rencontré un silence total des médias traditionnels. Il faut croire qu’un texte à priori difficile en le regardant superficiellement, une couv bien kitsch, un auteur pas connu et un éditeur qui publie aussi bien des confettis de cartons d’invitations aux vernissages que des cd, c’était un peu trop pour eux. Seul, internet a suivi, libr-critique, poptronics, liminaire, l’anagnoste, le sdh, et la spirale aujourd’hui.

Outre le travail d'écriture que nous venons d'évoquer, tu diriges une maison d'édition d'art contemporain. Les éditions PEGG publient des coffrets sérigraphiés réunissant à chaque fois trois artistes sous forme de livres en noir et blanc. Tous les artistes et tous les écrivains ne s'impliquant pas dans la publication de leurs congénères, bien au contraire, comment en es-tu venu à t'impliquer dans ce projet ?

Ce projet est venu par hasard. Enfin, pas vraiment, puisque j’ai beaucoup trainé dans le milieu de l’art contemporain et de l’édition d’art. Avant Planning, j’ai fait un livre en collaboration avec les éditions ORBE, Trilogie de la main droite images en sérigraphies avec un dvd de trois vidéos. En trainant donc dans ce milieu de l’édition, micro-éditions, livres d’artistes, et fréquentant pas mal d’artistes, je me suis familiarisé avec cette pratique de l’édition qui gardait en tête l’esprit fanzine et do it yourself tout en instaurant une qualité de fabrication tout à fait pointue ou inattendue. Je voyais aussi passer certains travaux, certains artistes dont la démarche était réellement intéressante sans forcément avoir un support et une tribune adéquate. J’ai longtemps trainé dans le milieu de l’art et de la musique, ces milieux me semblaient à l’époque moins engoncé, plus décontracté moins clanique et avec un meilleur sens de la fête que celui des écrivains et des poètes. N’ayant à l’époque pas grand chose à montrer et à proposer, je naviguais tranquillement, je sortais le nez de mes lectures, je remisais mes textes dans un tiroir, je retrouvais une certaine liberté. L’idée de monter des éditions et de créer un coffret avec trois livres d’artistes en noir et blanc est né au fil des rencontres comme une évidence. Je me retrouvais d’un coup devant trois œuvres très différentes dans l’approche, qui entraient en résonance, se répondaient, s’aimantaient. L’idée du coffret est venu comme cela, dans l’enthousiasme. Ensuite Guillaume Goutal est venu me rejoindre. C’est lui qui a donné à PEGG son logo, le format des livres et son savoir-faire d’artiste et d’éditeur, les deux premiers coffrets ont été fait maison avec le matériel de ORBE. Notre idée était de proposer quelque chose de tout à fait accessible financièrement tout en étant dans une qualité de fabrication irréprochable avec des noirs profonds et d’une grande qualité d’impression. En gros, nous voulions être dans l’esprit du fanzine mais avec la tradition d’excellence du livre d’artiste. Je m’occupais de réunir les artistes, de trouver l’argent, de travailler la mise en page quand il le fallait puis je revoyais tout avec Guillaume qui s’occupait aussi d’optimiser les fichiers et du suivi avec les imprimeurs, d’ou l’idée d’un acronyme avec nos initiales, PEGG. Nous avons fait aussi le coffret 2 ensemble. Puis Guillaume est parti au moment de l’ébauche du coffret 3. Mais les bases visuelles sont restés les mêmes. Le premier coffret parle de la société marchande et répressive, le deuxième de l’homme dans la société. Le troisième de ce qu’a déjà été la société et de ce qu’elle pourrait redevenir. L’esprit qui anime ces trois coffrets est un esprit de découverte, avec des artistes venus tous d’horizons très différents, mélangeant l’art contemporain, le dessin, l’art conceptuel, le détournement de texte, la photo, l’outil numérique avec une certaine forme d’humour, de radicalité et de satire sociale. J’en suis fier, à l’heure où j’ai décidé en accord avec tous les acteurs de PEGG de clore cette trilogie et de passer à autre chose.

En sus de ces activités éditoriales, j'ai noté ta proximité d'avec le Cercle Pan!, dont tu fus même le commissaire d'agitation à l'occasion d'un de leurs dimanches de la rue du faubourg du Temple en 2007. Que peux-tu nous dire de ces initiatives culturelles propres au nord de Paris, qui font un peu figures de zones d'autonomie temporaire.

Dans l’historique d’une ville, d’un territoire, d’une époque, d’un quartier, il existe par instants des lieux qui s’animent suivant l’impulsion de ses gardiens, Instantanément ces lieux générent un esprit qui devient en quelque sorte le génie des lieux; des forces, d’un seul coup, se relient et se partagent. Le Cercle Pan avait comme particularité de ressembler de loin à un squatt mais réunissait autour de lui des êtres bien différents et dans tous domaines artistiques avec une volonté de casser les frontières et de mélanger l’art et la fête. Il y a eu de belles rencontres qui perdurent encore et des soirées bien folles. Oui, j’y ai monté une expo dans les débuts et c’est d’ailleurs au Cercle Pan ! que Planning a été présenté pour la première fois en 2007.

Est-ce qu'il y a pour toi un lien ou quelque chose comme un esprit de famille entre les éditions PEGG, le Cercle Pan!, PPT, des lieux comme la librairie le Monte-en-l'air et les autres entités que j'oublie ?

Effectivement, il existe un lien entre toutes ces entités, que ce soit PEGG, PPT, ORBE, Derrière la Salle de bains, Le Monte-en-l’air, et plein d’autres d’ailleurs, Rouge-Gorge, Caméras Animales, Solo ma non Troppo, et j’en passe. Les moyens n’y sont pas extensibles, c’est une économie précaire mais avec une liberté totale de ton et une véritable indépendance, une volonté de décloisonner et de réunir des pratiques différentes sans esprit de réseau, sans à-priori. Où les écoles et les sensibilités peuvent se mélanger et les supports d’édition aussi. PPT par exemple édite aussi bien des disques que des livres et des objets.

Le second coffret des éditions PEGG incluait ta série Pension nationale, des textes recto-verso sur vingt-deux culottes, slips et caleçons. Aurais-tu la bonté de nous toucher quelques mots de ce travail, qui ne va d'ailleurs pas sans rappeler Planning sous certains aspects...

Effectivement, les deux projets ont été conçus presque simultanément. Je réfléchissais depuis un certain temps à utiliser l’écriture mais sur d’autres supports. J’avais fait des installations vidéos, je voulais faire autre chose et allier l’écriture à une démarche plastique, à décaler la pratique de l’écriture mais en détournant aussi le support, en utilisant une fonction déjà déterminée. Je préparais le coffret 2, il y a avait Hubert Renard avec son catalogue de photos de chaises, Marie Piselli avec ces dessins Têtes de Culs, Guillaume m’a dit, je suis dans le coffret 1, il faut maintenant que tu sois dans le coffret 2. En discutant avec Marie, l’équation culs-chaises-sous-vêtements est apparue et c’était parti, je préparais simultanément Pension Nationale et Planning. Ensuite, après le livre, Pension Nationale est devenu une installation de vrais sous-vêtements floqués et suspendus sur des cordes à linge. Autant la gestation de Planning a été parfois lente, précautionneuse, calculée au millimètre pour aboutir à un monde assez froid, poignant et étouffant à la fois, autant Pension Nationale a été une belle récréation même si on peut y retrouver une forme de cynisme et d’humour noir et de formes courtes qui n’est pas sans évoquer Planning. Pour ce qui est de ce texte, j’étais invité par Jean-Louis Chapuis à des réunions d’artistes, de commissaires d’expos et d’écrivains où des échanges, du troc d’œuvres se faisaient, cela s’appellait Donnant-Donnant. L’idée de l’agenda est venu au dernier moment, j’ai en vite noirci un en 48 heures. Denis Chevalier était à ces rendez-vous et il m’a encouragé à reprendre le texte pour ses éditions. Il faut noter que Planning à l’arrivée s’est trouvé au rayon poésie, aussi bien qu’au rayon roman et à même été acheté en tant que livre d’artiste par la bibliothèque Kandinsky au centre Pompidou. Ainsi, j’avais fermé en quelque sorte une boucle entre écriture, support, démarche plastique, poésie et récit.

Cette boucle entre écriture, support, démarche plastique, poésie et récit étant fermée, quels sont tes nouveaux axes de travail ? Dans quelle direction tournes-tu ou prévois-tu dorénavant de tourner ton regard ?

Pour l’instant, je vais accompagner Planning dans sa seconde vie, le texte a été traduit en Anglais par Chris Atkinson, nous sommes maintenant à la recherche d’un éditeur anglo-saxon. PEGG va migrer en édition numérique sur le site Art, Book, Magazine, sous le titre PEGG, l’intégrale. Le site des éditions va être revu de fond en comble. Sinon, j’ai un projet musical avec Frédéric Nogray qui vient de l’électronique et de l’electro acoustique, il travaille avec des bols chantants en cristals et fait du field-recording. Reprendre la vidéo, que j’ai un peu délaissé malheureusement. Un projet photo aussi et une nouvelle édition d’Occiput avec la galerie L’Espace d’en Bas, un livre-objet avec CD et collaborations musicales. J’ai aussi un nouveau manuscrit, Le Carnet Lambert, un croisement entre art contemporain, prose et poésie, une entité monstrueuse qui s’autoengendre dans l’absurde et le délirant tout en retenue glaçante. Les approches narratives se mélangent, le langage parfois devient auto-parodique, le lecteur peut de fait se sentir ridiculisé et perplexe ou clairement s’y amuser, le tout dans une forme ultra-dense avec des pincées d’humour noir comme j’aime. On peut en trouver un extrait à lire et à écouter sur internet, cet extrait n’est qu’un des versants possibles du texte. Après PEGG, un autre projet d’édition d’art est en gestation avec la collaboration de Nathalie Amaé, avec une idée de monstration des oeuvres assez étonnante et inédite mais chut…et puis un roman qui va être, comment dire, qui va, hé hé hé…qui me donne envie en tous cas, d’y mettre toutes mes forces.

Concluons avec une double question, désormais traditionnelle dans une Spirale qui se targue de faire de l'anticipation atypique. Comment vois-tu ton avenir, que ce soit par exemple au travers de projets que tu développes actuellement, mais aussi au sens le plus large ? Et plus globalement, de quelle manière envisages-tu l'avenir de notre espèce, de nos sociétés ? Il me semble tout aussi important de poser ce type de question à des écrivains et des artistes qu'à des chercheurs en prospective. Question de sensibilité...

Il est important de ne pas chercher le rendement mais le désir et surtout la nécéssité. Les choses doivent être nécessaires, il y a trop de choses inutiles, de poétes dans le poétisme et le ridicule malgré eux, trop de musiciens qui répètent des formules, trop de plasticiens dans la référence facile et le spectaculalre chic, trop d’écrivains dans le commentaire et qui poursuivent la belle phrase comme on cire un parquet. Il faut être à la mesure de soi-même dans un mélange d’orgueil et de grande humilité. Mon avenir, c’est de continuer et d’aller là où je ne m’attends pas.

Quant à l’avenir d’une manière plus globale eh bien, il n’est pas en Europe, l’Europe n’est qu’une base arrière où les investissements sont des investissements de luxe dans la pérénnité, l’Europe est morte, étouffé par une volonté politique actionnée par les banques. La Chine rachète tout, le Brésil et L’Inde se réveille de la gueule de bois, la Russie est aux aguets, l’Amérique compte ses points de retard et la France continue à vendre ses armes. L’humanité laisse sciemment mourir de faim une moitié du monde pendant que l’autre moitié s’inquiète de son pouvoir d’achat. L’homme a toujours les pieds dans la boue mais il rêve toujours. Je suis pour les accidents, les déflagrations, les distorsions, l’imprévisibilité. Il y a cette part là d’indéterminisme qui fait que l’humain ne baisse pas les bras, une étincelle allume des foyers d’incendie, car l’homme ne vit que par des images et ses images ne renvoient qu’une seule part d’elle-mêmes, celles que l’on veut bien voir comme dans un tour de magie où l’attention est focalisée sur un événement qui ne sera pas celui qui se déroulera au final.


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