TOM BRINKMANN « BAD MAGS »


Enregistrement : 25/06/2013

Fanzines punks, tueurs en série, prostitution psychédélique, érotisme cheap, comics underground, films cultes et satanisme extra-terrestre… Biker Orgy, Confidential Sex Report, Witches & Bitches, Shocking World, Freakout, Sexual Witchcraft, Inside Detective, Cinerotic, Punk Dominatrix...

Respirez profondément et plongez à corps perdu dans la face cachée de la culture populaire ! Tom Brinkmann voue un culte à la presse underground américaine des années 60 et 70, aux innombrables titres lancés par des éditeurs avides d'exploiter les dérives sociales et culturelles de leur époque. Fort de cette passion, il anime le site Bad Mags.com, véritable caverne d'Ali Baba contre-culturelle qui éclaire les recoins les plus sombres de la littérature pop, en se focalisant sur les périodiques et tabloïds les plus étranges, les plus vicieux et les plus rares des USA, depuis les années 50 jusqu’aux années 80.

Bad Mags Volume 1 - The Strangest, Sleaziest, and Most Unusual Periodicals Ever Published! et Bad Mags Volume 2 - Bad Mags: The Strangest, Sleaziest, and Most Unusual Periodicals Ever Published! sont sortis en 2008 et en 2009 chez Headpress.


Propos recueillis par Laurent Courau.
Traduction par Carine Dubost et Laurent Courau



D'où vous est venu cet intérêt pour cette presse alternative, consacrée à l’étrange et au bizarre ?

Comme l’explique la page On the Rack sur Bad Mags, j’ai commencé à acheter des comics en 1962 à l’âge de sept ans. Et il semblerait que j’ai toujours prêté attention aux couvertures du National Enquirer, de Midnight et du Tattler, ainsi qu'aux autres tabloïds louches de l’époque. Puis quelques années plus tard, vers 1964/1965, j’ai commencé à acheter des magazines sur les monstres, d’autres humoristiques, dont les plus representatifs seraient Famous Monsters of Filmland et Mad. Mais le vrai détonateur date de l’été 68 avec la découverte d’un présentoir qui exposait tous les magazines cochons de l’époque, ce qui m'amena à des revues comme Crime Does Not Pay ou Crime and Punishment, toutes deux publiées par Myron Fass.

C'est durant ce même été que j'ai commencé à acheter l’Evergreen Review, dans laquelle figuraient William Burroughs et Hubert Selby, Jr. au travers d'extraits de leurs livres. Et l'année suivante, j’ai découvert Robert Crumb, les comics et les journaux underground. Ca ne s'est jamais arrêté depuis ce moment-là.

Serait-il juste de dire que ces publications ont connu un âge d'or dans la période comprise entre la fin des années 50 et le début des années 80 ?

Il me semble difficile de dater de manière aussi précise, en sachant que l'on trouve ce genre de publications depuis que la presse écrite existe. Mais oui en effet, la seconde moitié du XXe siècle fut une époque dorée pour les publications les plus étranges. Et la période sur laquelle je me suis focalisé au travers de Bad Mags se situe entre 1957 et 1980, à l'exception de quelques magazines antérieurs ou postérieurs à cette période.



Votre site web couvre un vaste éventail de thèmes, des publications mondo au punk, en passant par les motards hors-la-loi et le sexe occulte. Comment en êtes-vous arrivé à définir ces catégories ? Ce ne devait pas être simple.

Bad Mags a évolué depuis mon idée d’origine, plus généraliste que ce que le projet est finalement devenu. Ca a pris forme au fur et à mesure de mes découvertes sur eBay, avec des magazines qui m'ont permis de relier et de combiner certains chapitres entre eux pour leur étroite corrélation. Ces chapitres constituent l'ossature du livre. En fait, les catégories se définissent d’elles-mêmes. Je me suis concentré sur certains éditeurs pour leur nature décalée, leurs maquettes excentriques et le psychédélisme de leurs visuels.

Comment expliquez-vous que l'importance de la Californie pour la contre-culture depuis les années 50 ?

Commençons par le plus évident, son climat paradisiaque. Deuxièmement, la Californie a une longue tradition d'hospitalité pour des styles de vie étranges, les bohémiens, les cultes bizarres, etc. Mais c'est New York qui était vraiment l'épicentre de l'édition américaine.

Puis lorsque les productions pour adultes ont commencé à venir de plus en plus de Californie à la fin des années 50, c'est qu'elles y avaient trouvé un environnement plus favorable, surtout à Los Angeles et dans la vallée de San Fernando. Hollywood a toujours attiré les jeunes femmes qui voulaient percer dans le milieu du cinéma, comme actrices ou mannequins, et qui approvisionnaient les photographes à la recherche de chair fraîche pour les magazines de nu. Et l'explosion de l’« amour libre » dans les années 60 fut une aubaine pour cette presse.

Il y avait une différence bien distincte entre les magazines pour adultes new-yorkais et les publications basées à L.A. et en Californie. Les éditeurs new yorkais s'intéressaient au fétichisme, au bondage et au sado-masochisme, en collaborant avec de grands artistes tels que Gene Bilbrew et Eric Stanton. De l'autre côté, les éditeurs de Los Angeles publiaient plutôt des photographies de filles en bas et en porte-jarretelles, puis des magazines consacrés au nudisme et à l'échangisme, avec leurs propres collections de titres gays.

Au départ, ces magazines étaient remplis de photos de nudistes prises dans de vrais camps de nudistes, ce qui a contribué à assouplir la loi contre la représentation de poils pubiens. Mais à la fin des années 60, ils se sont mis à publier des photos de hippies et de mannequins posant comme des nudistes.

Avez-vous vous-même contribué à ce genre de publications ou êtes-vous resté en retrait à vous réjouir de toute cette bizarrerie ?

En 1979, j’étais imprimeur et j'ai commencé à publier des petits comics auto-produits, comme Pure Sex et Science Friction qui n'étaient pas appréciés de tout le monde à cause de leur iconographie sexuelle. Je faisais également partie des nombreux artistes qui envoyaient leur travail à Clay Geerdes pour sa Comix World Newsletter et sa série de mini-comics.

Mon comics le plus ambitieux fut Tattooed Paper que j’ai publié en 1981. Il comprenait 88 pages de comics et de dessins d’artistes tels que Charles Schneider (Stimes Times, Maggotzine, CAD, etc.), Raymond Pettibon (Black Flag, SST Productions, etc.), David Miller (le mini-comics Geerdes), Bruce Duncan (Tele-Times, Hank and Hannah, etc.), Michael Roden (Crazy Men, Nightmare District, etc.), Jim Ryan (le top du comics surréaliste), et d’autres encore.

Plus récemment, mes créations et mes articles ont été publiés dans Hair to Stay, Assertive Women, Leg Tease et Headpress. Ceci étant dit, la position de retrait à regarder toute cette bizarrerie de l’extérieur est toujours présente.



Quel est le magazine le plus extrême qu'il vous ait été donné de voir ?

Toute la débauche malsaine publiée par Myron Fass, des titres tels que Confidential Sex Report et True Sex Crimes, tous deux publiés en 1975, sont la quintessence de ce que je pouvais rechercher pour mon projet. Fass éditait aussi une série de titres basés sur des crimes réels (Homicide Detective, Murder Squad Detective, Vice Squad Detective, Mobs and Gangs, The Godfathers, Chief of Detectives), en se servant parfois d'images tirées de films de sexploitation pour leurs couvertures. Une image particulièrement brutale du film Ilsa, She Wolf of the S.S. fut ainsi utilisée pour la couverture de Mobs and Gangs ou encore une image tirée de la dernière scène controversée de Snuff pour un numéro d’Homicide Detective. Les deux couvertures sont en ligne sur Bad Mags. Fass était aussi un fanatique d’armes à feu et a publié tout un tas de gunzines. Il comptait des amis dans la police de New York. Plus tard, après avoir déménagé en Floride dans les années 80, il s'est inventé le personnage du chef Merion Riley-Foss.

Mais beaucoup de titres de sexploitation de Classic Publication/Golden State News comportaient des couvertures et des mises en page extrêmement bizarres, en utilisant des images de films de sexploitation plus ou moins obscures. Un bon exemple serait Wild Screens Reviews (v1 #5 1970) avec son image d’un officier Nazi qui vise l’entrecuisse d’une femme nue avec un Luger, alors que sa quatrième de couverture du même magazine montre un homme qui tranche par derrière la gorge d’une autre femme nue.

sur votre site, vous soulignez le fait que nombre de ces magasines ne sont pas démodés. Pourriez-vous nous donner quelques exemples et nous expliquer en quoi ils sont indémodables ?

Le premier numéro de The Rebel Breed, édité par Press Arts, est le meilleur exemple que je puisse citer en référence à mes propos. Il proposait dès 1968 des articles sur les décorations corporelles et le tatouage, sur Ed "Big Daddy" Roth, ainsi que sur les clubs de motards hors-la-loi. Je suppose que l'on pourrait toujours débattre du caractère démodé de ces magazines. Mais ce que j'entends par là, c’est que bon nombre des sujets couverts par ces publications à l’époque sont toujours d’actualité, comme le tatouage, le mode de vie des bikers, etc. Ed Roth fait figure d'icône depuis les années 80 et ne se contente pas d'être une note de bas de page sur les années 60.

Des magasines fétichistes qui paraissaient vraiment étranges et underground en 1963 ont aujourd'hui leurs contrepartie que l'on trouve aisément dans les kiosques.



Que pensez-vous de l’impact d’internet et des médias digitaux sur le fanzinat et toute cette presse étrange ?

Évidemment, publier sur Internet coûte beaucoup moins cher, au point que toute personne disposant d’un ordinateur et des logiciels nécessaires peut potentiellement créer un site web. D'un point de vue personnel, l'impact le plus important fut la création par eBay d'un forum autour de la vente de ces revues, gardées secrètes durant de longues années. Sans eBay, il m'eut été impossible d'écrire Bad Mags. Traquer, rechercher ces magazines se serait avéré trop coûteux en temps, en voyages et en argent.

Certaines des revues numériques actuelles, comme la vôtre, sont incontestablement intéressantes. Mais je consacre plus de temps à la chose imprimée ou encore à imprimer des articles dénichés dans le cyberespace.

Pour citer certains des sites web contemporains, que pensez-vous de Disinformation et des Suicide Girls ? (NDLR - Pour rappel, cet entretien date de 2004)

En surfant sur des blogs qui parlaient de Bad Mags, je suis tombé sur le site Suicide Girls. Et je pense que c’est super, de jolies jeunes femmes branchées sur les décorations corporelles, c’est excellent ! Je réalise cependant que ça va au delà de ça. Certaines de ces interviews présentées sur leur site sont vraiment intéressantes, mais je suis trop vieux pour connaître toutes les personnes dont ils parlent. Si j’avais vingt ans de moins, j’y trouverais sans doute plus d’intérêt.

J’ai lu certains des livres publiés par Disinformation, comme le Book of Lies ou Turn Off Your Mind. Ils m'ont semblé très intéressants et instructifs, mais je n’avais pas consulté le site Disinformation.com jusqu’à ce que tu me poses cette question. Après y avoir jeté un coup d'oeil, je pense qu'il apporte un service utile pour orienter les gens sur le Net et les aider à trouver des informations sur des sujets peu connus du grand-public et des événements qui ne sont pas largement repris par les médias.

Je n'ai juste plus l'âge d'apprécier les magazines sur Internet, de la même manière que j'apprécie les imprimés. À 49 ans, je suis un vieux grincheux.

Où trouvez-vous votre dose quotidienne de publications révolutionnaires ou bizarres ?

Une fois encore, je ne veux pas donner l’impression que je fais de la pub pour eBay, mais c’est bien là que j’irais chercher ma dose de sensations. Mais ce n’est pas une dose immédiate, puisque l'on doit ensuite attendre que ça arrive par la poste. J’ai toujours fouiné dans de vieilles librairies moisies et poussiéreuses pour voir ce que je pouvais y trouver. Tout comme j’ai toujours fouillé les poubelles et acheté des magazines usagés (dont des pornos) dans les rues de New York à des marchands de rue. Chaque méthode porte ses fruits de temps à autres. Le présentoir de magazines de Tower Records a toujours un truc intéressant à proposer. Et je dirais que le magazine anglais Bizarre constitue aujourd'hui un bon exemple de publication extrême, de propagation d’informations étranges et de photographies bizarres.



Est-ce que vous n'avez pas le sentiment que les maisons d’édition et les auteurs contemporains sont plus conservateurs qu’ils ne l’étaient les décennies précédentes ?

Oui et non, tout dépend de ce à quoi vous faites référence. Durant quelques années, vers la fin des années 70, les kiosques autorisaient les seins nus sur les couvertures de magazines érotiques, mais cette permissivité fut remise en cause au début des années 80 et renvoyée à la politique passée du « pas de seins » en couverture. De nos jours, les seins ne sont toujours pas autorisés en couverture, alors que les pages intérieures sont remplies de photos hardcore ! De manière générale, oui, je pense que l’on va vers quelques chose de plus conservateur, comme en réaction à l’emballement des années 60 et 70 et à cause de cette culture de la peur à laquelle nous exposent les médias de masse.

Comment voyez-vous le futur des cultures marginales et de leurs pendants imprimés ?

Le plus probable reste que toute culture marginale va générer sa propre matière imprimée. Et que lorsque l'un de ces phénomènes se popularisera, il se trouvera quelqu'un pour essayer de capitaliser dessus, comme ce fut le cas avec le punk rock. Je suppose que les magazines en ligne remplaceront éventuellement la presse papier, mais je ne pense pas que ça arrive dans un futur proche.



Bad Mags, le livre, paraîtra en mars 2005. Pourriez-vous nous donner plus d’informations à ce sujet ?

Les rubriques actuellement en ligne sur le site sont en fait des chapitres du livre, les textes qui les accompagnent sont tirés des introductions de chaque chapitre. 80 à 90%des magazines listés sur le site web apparaîtront dans le livre. Ma principale motivation pour lancer ce site était que le livre doit être imprimé en noir et blanc, à l'exception peut-être d'un cahier couleurs, et j’ai donc voulu publier toutes ces couvertures de magazines sur Internet pour que mes lecteurs les retrouvent. La plupart de ces couvertures utilisent des couleurs vives, ce qui leur donne une partie de leur force et Internet en permet une meilleure reproduction. Et puis, ça fait de la publicité pour le livre.

Chacune des entrées de la liste (que j’ai comptées et que j’estime à plus de 300) comportera l’adresse d’édition, le numéro du magazine, le volume, la date, le prix de couverture et le nombre de pages. Chaque couverture sera reproduite, ainsi que certaines publicités, des extraits de la maquette et certaines photographies. Dans le chapitre consacré à Ed Wood, Jr., bien que n’ayant pas repris les histoires dans leur intégralité, j’ai cité de manière assez généreuse, comme c'est le cas pour bon nombre d'autres articles.

Bad Mags n'a pas été conçu pour être lu d'une traite, du début à la fin, bien que ce soit possible. Il s'agit plus d'un ouvrage de référence pour les collectionneurs et les chercheurs.

Certains magazines seront dans le livre et ne seront pas sur le site web, et vice versa.



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Titre : TOM BRINKMANN « BAD MAGS »
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Genre : Interview
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Tom Brinkmann voue un culte à la presse underground américaine des années 60 et 70, aux innombrables titres lancés par des éditeurs avides d'exploiter les dérives sociales et culturelles de leur époque. Fort de cette passion, il anime le site Bad Mags.com, véritable caverne d'Ali Baba contre-culturelle.

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