MATTHIEU CANAGUIER « À L'EST DE L'ENFER »


Enregistrement : 31/08/2013

Cloaque urbain, musiques extrêmes et résurgences animistes... Rencontre avec Matthieu Canaguier, réalisateur d'À l'Est de l'enfer, un documentaire sur la scène Black Metal de Surabaya en Indonésie. Et un témoignage supplémentaire du grand mélange des genres actuellement à l'oeuvre sur les cinq continents, où se recyclent et mutent les subcultures en dépit des normes et des institutions.

Dates de diffusion dans le cadre de l'Étrange Festival 2013 :


Première diffusion le mardi 10 septembre à 21:15 dans la salle 300, avec un double programme comprenant Death Metal Angola de Jeremy Xido et À l'Est de l'enfer de Matthieu Canaguier (en sa présence). Seconde diffusion le jeudi 12 septembre à 21:15 dans la salle 100, toujours avec un double programme comprenant Death Metal Angola de Jeremy Xido et À l'Est de l'enfer de Matthieu Canaguier (en sa présence).

Matthieu Canaguier sera également en concert le jeudi 5 septembre au Klub, avec le groupe Aluk Todolo dans le cadre de l'Étrange Musique.

. Voir la bande-annonce d'À l'Est de l'enfer sur Vimeo.com
. Accéder au site officiel de l'Étrange Festival
. Acheter des places pour le mardi 10 septembre ou le jeudi 12 septembre



Andung et le groupe Sacrifice - © Amortout Productions / La Maison du Directeur, 2013

Comment est née l'idée de ce documentaire et de quelle manière êtes-vous entré en contact avec la scène Black Metal de Surabaya ? Est-ce qu'il vous a été difficile de vous faire accepter par ces jeunes Indonésiens, à cause peut-être d'un méfiance vis-à-vis des médias, ou étaient-ils au contraire demandeurs de contacts avec l'extérieur ?

J'ai découvert l'Indonésie il y a dix ans environ, j'ai pas mal voyagé là-bas, sur plusieurs îles et j'ai rencontré beaucoup de musiciens de genres assez variés (musique expérimentale, traditionnelle, noise, punk, metal, etc). J'ai assisté à des concerts de Black Metal et ce qui m'a frappé c'est l'énergie, la puissance que dégageaient les musiciens et le public, une véritable transe, très violente, sauvage, pure. C'est de là que vient mon envie de filmer : capter cette énergie, montrer les lieux, parfois improbables, où elle se déploie.

Entrer en contact avec les membres de la scène n'a pas été spécialement compliqué. Faisant partie moi-même de groupes de Black Metal ou affiliés à ce mouvement (Aluk Todolo - http://www.amortout.com/aluktodolo/, Diamatregon - http://www.amortout.com/diamatregon/) et ayant co-fondé un label (Amortout Productions - http://www.amortout.com/), on a assez vite trouvé un terrain d'entente. Ils ne me considéraient pas comme venant d'un média traditionnel et une relation de confiance, d'échange s'est assez vite instaurée.

J'ai commencé par rencontrer beaucoup de groupes à Surabaya et ses alentours. Finalement le film s'est construit autour de trois d'entre eux : Ritual Orchestra, Dry et Sacrifice. Chacun ayant une relation spécifique à cette musique et à la scène.



© Amortout Productions / La Maison du Directeur, 2013

La scène Black Metal scandinave associait un refus de la chrétienté par l'utilisation de références sataniques à une forme de revendication identitaire à travers l'odinisme et les mythologies nordiques. Est-ce que l'on retrouve des motivations similaires en Indonésie, avec peut-être des références religieuses ou mystiques antérieures à l'islamisation de l'archipel ?

Oui c'est à peu près ça. On retrouve ces deux veines du Black Metal en Indonésie. D'un côté un Black Metal très rageur, guerrier et purement blasphématoire et de l'autre une veine mystique qui puise son inspiration dans les mythologies et les croyances pré-islamiques. Un des groupes que j'ai suivi, Sacrifice (http://www.reverbnation.com/sacrificeindo), est particulièrement impliqué dans la redécouverte des mythes et rituels javanais anciens. Les paroles sont écrites dans un dialecte peu usité et tous leurs visuels découlent l'art traditionnel javanais. Le chanteur de ce groupe, Andung (http://kundolangit-art.blogspot.fr/), réalise des dessins incroyables inspiré de ses visions où il se met en scène aux côtés des esprits et des dieux javanais. D'un point de vue stylistique il mélange l'esthétique Black Metal à des motifs traditionnels. Son trait est très précis et fourmillant. C'est une sorte de Nick Blinko indonésien et Black Metal.



Oeuvre d'Andung du groupe Sacrifice - © Amortout Productions / La Maison du Directeur, 2013

Le contexte religieux de l'Indonésie est ce qui rend le Black Metal qui s'y développe passionnant. Au delà de l'Islam, l'animisme et le chamanisme sont très présents, les esprits et les fantômes font partie du quotidien. Ce sont ces points de frottement entre la mystique propre au Black Metal et celle propre à l'Indonésie qui m'intéressaient et que je tenais à montrer dans le film.

Plus spécifiquement, est-ce que l'on retrouve chez eux une dénonciation de l'Islam ?

Il n'y a pas de dénonciation directe de l'Islam. Ce n'est pas l'esprit indonésien d'aller vers la confrontation directe ou la critique. Ce qui existe ce sont des paroles à double sens, codées. Ou alors l'affirmation d'un courant de pensée, de croyances parallèles, marginales. Les musiciens qui se tournent vers les religions pré-islamiques javanaises font de la résistance. Leur religion n'est pas officiellement reconnue par l'État, ce qui a son poids dans un pays où l'appartenance religieuse est inscrite sur la carte d'identité et où l'athéisme est une notion inconcevable.

La nouvelle de l'arrestation par la police indonésienne de 65 punks et de leur envoi en camp de rééducation avait fait le tour du monde en 2012. On suppose aisément que la scène Black Metal souffre du même type de persécution. De quelle manière se produit ce harcèlement par les autorités ?

L'arrestation des punks dans la province d'Aceh n'est pas représentative de ce qui se passe dans tout le pays. L'Indonésie est un archipel, chaque île est presque un pays en soi. La province d'Aceh est une région plus dure, où la charia est appliquée. Ce qui n'est pas le cas à Java-Est où j'ai filmé. J'ai assisté à des concerts qui avaient lieu au pied d'une mosquée, avec une pause à 18:00 pour la prière. Les difficultés que rencontrent la scène Metal avec les autorités se trouvent ailleurs. La corruption est forte. Pour que les concerts puissent avoir lieu, les organisateurs doivent négocier avec la police, payer des pots de vin. C'est une forme de racket très fréquent.

La scène punk locale existe maintenant depuis de longues années. De quand date la scène Black Metal et existe-t-il des liens entre ces différentes scènes underground ? Et quelle est l'importance de cette scène, en nombre de formations musicales ou de personnes qui assistent à leurs concerts ?

La scène Black Metal est assez ancienne en Indonésie, les premiers groupes se sont formés dans la première moitié des années 90. Et la scène est très importante, à Surabaya il y a des dizaines de groupes se revendiquant du Black Metal et des centaines de Metal. Beaucoup de ces groupes sont jeunes, éphémères se forment pour un concert, disparaissent, changent de style se reforment, etc. Et d'autre durent depuis des années tels que Sacrifice, Dry, Ritual Orchestra, Rajam, Diabolical, Emptys, etc.

Il y a des concerts de Metal extreme underground (tous genres confondus Punk, Death, Grind, Black..) toutes les semaines, chaque concert rassemble facilement de 20 à 25 groupes. Ils commencent à midi et finissent vers minuit. C'est très impressionnant.

Qu'est-ce qui vous a amené à vous concentrer sur la scène de Surabaya ? Est-ce qu'il s'agit d'une spécificité locale ou retrouve-t-on des éléments de cette scène musicale dans d'autres grandes villes du pays, notamment Jakarta ?

Quand j'ai commencé à approfondir mes recherches sur la scène Black Metal indonésienne je me suis aperçu que la scène de Surabaya est particulièrement forte et ancienne. Les groupes fondateurs du mouvement Black Metal viennent de Surabaya et des ses alentours (Malang, Gresik..). Les groupes de Jakarta jouent un Black Metal plus tempéré dans la veine de Cradle of Filth/Dimmu Borgir et moins profond d'un point de vue des références mystiques et mythologiques.

À Surabaya les influences suédoises prédominent (un véritable culte est voué à des formations tels que Dissection, Marduk, Dark Funeral) et les groupes sont à la fois plus durs et plus impliqués dans leur art.

Enfin Surabaya est un chaos urbain très jouissif à filmer. C'est une ville harassante et passionnante.



Surabaya - © Amortout Productions / La Maison du Directeur, 2013

Comment s'est déroulé le tournage du film ? Outre vos rapports avec les personnes que vous avez suivies, avez-vous été inquiété par la police et les autorités locales ?

Je n'ai pas rencontré d'énormes difficultés, je tournais en équipe réduite, j'étais parfois seul, donc peu visible. Il n'y a qu'en 2012 que la police est venue nous poser des questions, interrompre le tournage et confisquer les passeports. C'était au moment de l'affaire du film L'Innocence des musulmans et les autorités étaient méfiantes envers tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un média occidental. Je pense qu'il s'agissait surtout de récolter un bakchich, plus que de faire du militantisme musulman.

Outre les réactions des autorités et de la police, de quelle manière sont-ils perçus par la société indonésienne ? Qu'il s'agisse des médias ou plus prosaïquement de leurs familles et de leurs voisins ?

La pression familiale et sociale pèse lourdement sur les jeunes Indonésiens. C'est quelque chose de pernicieux et de peu visible pour un oeil occidental. Les tabous, les conventions sociales sont difficiles à briser ou à contourner. Ceux qui le font se marginalisent. C'est le cas d'Andung, le chanteur de Sacrifice, qui était isolé, loin de toute attache familiale (ce qui est très très rare en Indonésie où généralement toutes les générations d'un famille vivent sous le même toit) avant de constituer une communauté autour de son groupe et de ses croyances.

On ne saura trop conseiller aux lecteurs de La Spirale de se rendre à la projection de votre film dans le cadre de l'Étrange Festival. Certains de nos lecteurs ne pourront cependant pas se rendre en septembre à Paris. Quelles sont leurs options pour voir votre film ? Est-ce que d'autres projections, des diffusions télévisuelles ou une sortie sur DVD sont envisagées ?

Le film vient tout juste d'être fini, donc je ne sais pas encore exactement où aurons lieu les prochaines projections, mais toutes les informations à ce sujet seront mises à jour sur les sites de la productions, La Maison du Directeur (http://lamaisondudirecteur.com/) et d'Amortout Productions (http://www.amortout.com/).

Il y aura une diffusion sur la chaine Lyon Capitale TV qui est co-productrice du film
Et enfin, une sortie DVD est prévue. J'espère d'ici fin 2013.

Le film étant maintenant terminé et en cours de diffusion, quels sont vos nouveaux projets ? Est-ce que vous avez déjà d'autres productions en cours ou à venir, que ce soit en Asie du Sud-Est ou dans d'autres parties du monde ?

Pour la suite, j'ai plusieurs projets de films en tête : j'ai commencé à travailler sur des récits de rêves et à rassembler des documents sur le site de Bicêtre. Formellement je ne quitterai pas le documentaire, et d'un point de vue thématique les esprits et les fantômes seront toujours présents. Dans l'immédiat, je veux d'abord me concentrer sur la promotion d'À l'Est de l'enfer, organiser le maximum de projections et surtout retourner en Indonésie pour le montrer là-bas.



Tony et le groupe Ritual Orchestra - © Amortout Productions / La Maison du Directeur, 2013

Nous venons également de sortir une cassette du groupe Sacrifice sur Amortout Productions, parallèlement au film nous voulons en assurer la promotion et faire connaître l'art musical et pictural d'Andung. Enfin mon groupe Aluk Todolo va me prendre beaucoup de temps, puisque nous allons jouer dans de nombreux festivals à l'automne, à commencer par l'Étrange Musique, au Klub à Paris le 5 septembre prochain.



Commentaires
Raoul_Puke - 2013-09-01 22:08:25
Merci pour cet article très intéressant, je suis impatient de voir le film. Au cours de l'interview vous mentionnez un site baptisé Bicêtre, auriez-vous un lien Je ne parviens pas à le trouver via moteurs de recherche...

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A propos de cet article


Titre : MATTHIEU CANAGUIER « À L'EST DE L'ENFER »
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Genre : Interview
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Cloaque urbain, musiques extrêmes et résurgences animistes... Rencontre avec Matthieu Canaguier, réalisateur d'À l'Est de l'enfer, un documentaire sur la scène Black Metal de Surabaya en Indonésie. Un témoignage supplémentaire du grand mélange des genres actuellement à l'oeuvre sur les cinq continents, où se recyclent et mutent les subcultures.

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