MWIMBA TEXAS


Enregistrement : 04/10/13

C’est au sud de Kinshasa, en République Démocratique du Congo, qu’est basée la Fondation Albinos Texas Mwimba, ou FMT, créée il y a quinze ans par le catcheur albinos Mwimba Makiese Alphonse Texas. Né il y a cinquante ans à Sona Bata, dans la province du Bas-Congo, Mwimba Texas est une personnalité publique et sportive, emblématique du combat pour l’intégration sociale des personnes albinos.

En effet, la RDC se positionne depuis plusieurs années en pays « modèle » d'intégration des albinos, grâce, entre autres, au travail de Mwimba Texas. Cependant, en Afrique de l'Est, particulièrement en Tanzanie et au Burundi, les albinos sont victimes de rejet social dû à leur singularité, mais aussi de persécutions ou de meurtres rituels, conséquences néfastes de croyances ancestrales liées à la magie noire. D’autant plus que les commanditaires de tels méfaits sont prêts à payer à prix d’or leurs intermédiaires. Certains considèrent en effet que les membres des albinos portent une valeur magique intrinsèque - et une forte valeur marchande - qui peut alors résoudre problèmes de santé comme économiques.

Bénéficiant d’une grande notoriété acquise au cours de plus de six-cents combats de catch, Mwimba Texas organise et participe à de nombreux évènements dans le but de faciliter l’acceptation, l’intégration et le quotidien des personnes albinos, à travers le sport - particulièrement le catch - mais aussi l’art et l’éducation, parallèlement à des distributions régulières de kits à l’attention des albinos et de leur entourage. En effet, si Mwimba Texas lutte activement pour aider à la reconnaissance sociale des albinos, il n’en demeure pas moins une autre lutte : la conscientisation au danger des rayons du soleil pour les albinos.

Entretien avec un sportif atypique, une personnalité fascinante, dont la rigueur et la générosité luttent avec dynamisme contre un mal social aux multiples facettes.


Propos recueillis par Soizic Sanson



Portrait de Mwimba Texas par Colin Delfosse © Ouf of Focus

Vous êtes un catcheur de renom en RDC, mais aussi une personnalité emblématique du combat pour l’intégration sociale des albinos. Pouvez-vous nous raconter votre parcours de manière globale : comment en êtes-vous arrivé au catch ? Il me semble que vous avez mis en oeuvre de nombreux combats de catch en faveur des démunis à travers le pays ?

Je m'appelle Mwimba Makiese Alphonse Texas. Je suis né le 24 Novembre 1964 à Sona-Bata dans la province du Bas-Congo en RDC. Je suis le cadet d’une famille de six enfants dont trois albinos. Je suis né jumeau et l’autre jumeau, Cheick Luwawa Ntoya, est décédé depuis 2008. A part lui, deux autres (non albinos) sont aussi décédés : Ferdinand Makaka et Jean-Marie Mabuongo.

La famille n’a plus que trois survivants : l’aîné, un médecin militaire : Colonel Sébastien Kuzoma, Faustin Loso et moi-même. Je suis marié à une femme non albinos et père de deux enfants non albinos également.

Mon parcours se résume comme suit :

En 1975, j’ai débuté avec le karaté. Après, j’ai embrassé le self-défense. Ensuite, la lutte gréco-romaine libre olympique. Puis enfin le catch. Mon encadreur en lutte et en catch est le non-moins célèbre Ndonda alias Puma Noir, actuellement en France depuis plusieurs années. En karaté, je fus encadré par John Maciste et en self par Mes Bongo et Banco.

En 1980, j’ai créé mon propre club de catch qui s’appelle Catch Club Interafrica. Ce, dans le souci de promouvoir, de vulgariser et d’implanter un catch propre, classique et éducatif. Un catch sain, comme on dit un esprit sain dans un corps sain. C’est là où il y a la force, la technique et l’intelligence.

Il est à noter que ce n’était pas facile de commencer en catch. Mes aînés catcheurs que j’ai trouvés ont voulu me décourager dès le départ sous prétexte que moi en tant qu’albinos, je ne serai pas en mesure de le pratiquer étant donnée la fragilité des albinos. Mais je les ai remerciés tout en me disant que j’allais oser. Et voilà qu’aujourd’hui, on ne peut pas parler du catch à Kinshasa, en RDC ou en Afrique sans pour autant parler du catcheur albinos Mwimba Texas. Donc, j’ai confondu et j’ai mis tout le monde d’accord. Aujourd’hui, la fierté du catch congolais se trouve entre les mains d’un catcheur albinos nommé Texas.

En 1990, j’ai conféré à mon genre de catch classique une connotation philanthropique ou socio-humanitaire. Je suis l’initiateur de ce catch en RDC, différent du catch magico-fétichiste qui détruit la jeunesse congolaise. Dans le cadre de mon catch philanthropique, j’ai commencé à faire un combat au centre pénitentiaire et de rééducation appelé jadis prison centrale de Makala. Un combat gratuit pour égayer les prisonniers et leur donner du pain, du sucre, du riz… J’ai aussi sillonné plusieurs camps militaires de Kinshasa pour faire autant en faveur des invalides ou blessés de guerre. C’était une opportunité pour eux de se défouler et de se détendre. J’ai aussi sillonné des hôpitaux et prison de Kinshasa dans les provinces pour en faire autant.

Les revenus des combats payants me servent à soutenir les démunis et même à contribuer à l’élargissement du Complexe Scolaire Catholique de St Jean Baptiste de la commune de Bumbu à Kinshasa.

Je souhaiterais d’abord aborder le catch de manière générale, avant de parler de votre fondation. Le catch, amateur comme professionnel, semble bénéficier d’un succès de grande ampleur en RDC, largement comparable au football. En effet, les pays limitrophes comme l’Angola ou le Cameroun n’ont pas autant ancré cette pratique dans leurs moeurs. Comment expliquer l’importance du catch en RDC ?

Oui, le catch draine un monde fou en RDC. Et un catcheur de renom ne peut pas passer inaperçu dans ce pays. En RDC, d’aucun prenaient les catcheurs pour des brigands, des voyous, des fétichistes ou des gens ayant raté leur vie. Mais j’ai changé la mentalité collective à telle enseigne que le catch fait courir beaucoup de monde parmi lequel certaines autorités.

Il semble y avoir différentes pratiques du catch : le catch classique et un autre catch dont la pratique est empreinte de croyances locales. Dans ce dernier, deux figures reviennent régulièrement : le technicien - ou “coriace” - et le féticheur. Le technicien est pragmatique, il représente la technique, le travail, tandis que le féticheur provient du monde surnaturel, nul n’explique son pouvoir. Ce dernier semble l’emporter souvent sur le technicien, car ses pouvoirs dépasseraient la force physique. Ces deux pratiques du catch sont-elles répandues de manière égale en RDC ? Pouvez-vous nous en parler, et nous parler de notre vision du catch en tant que professionnel ?

Pour moi, le catch est un métier. Le catch, ce n’est pas le fétiche qui prime mais la technique qu’on acquiert par des entraînements assidus. A la technique, il faut associer l’intelligence. Et cela varie aussi d’un individu à l’autre. En ce qui me concerne, j’ai la force physique, j’ai la force spirituelle et j’ai la force psychique (le mental). C’est ce qui fait que je ne crois pas aux gris-gris, à ces fétiches.

Pour votre information, j’ai livré plusieurs combats. Tous mes adversaires sont passés sous mon rouleau compresseur. Pour être précis, mon palmarès compte 650 combats livrés jusqu’ici. J’en ai gagné 646 et j’ai fait 4 matchs nuls. Aucune défaite. Et j’ai ramené plusieurs trophées au pays. Je suis aussi le tout premier catcheur en RDC à avoir porté la ceinture et à être décoré de la médaille du mérite sportif par la Chancellerie des Ordres Nationaux de la République.
C’est difficile de parler de professionnalisme en catch au Congo ou en Afrique. Car toutes les conditions ne sont pas réunies pour ce faire (pas de sponsors, pas de mécènes, pas de rings qui répondent aux normes, etc.).

Est-ce que le fait que vous soyez albinos vous a conféré un rôle particulier lors de vos combats ? Si oui, y a-t-il eu une évolution dans le temps, grâce à votre renommée ?

Oui, mes combats drainent un public nombreux parce que tout le monde est curieux de voir l’albinos que je suis faire des exploits techniques et tactiques sur le ring. Alors que mes aînés catcheurs me disaient que le catch ne me conviendrait pas, eu égard à la fragilité des albinos. Je leur ai opposé un démenti cinglant.

Vous et la FMT toute entière semblez très dynamiques et les évènements et rencontres ne manquent pas, d’après le site internet de la fondation. A l’instar du catch, pensez-vous que l’intégration des albinos peut être facilitée par la pratique d’activités collectives ? Pouvez-vous nous raconter comment oeuvre votre fondation ?

Oui, cela facilite l’intégration sociale des albinos dans la société. Pas seulement le catch, mais aussi d’autres activités telles que le football, la musique, l’orchestre, la chorale, le théâtre, etc.

Il existe de nombreux types d’évènements qui favorisent les rencontres et échanges entre albinos et non albinos. Je peux vous citer les rencontres qu’organise l’ONG des albinos, la Fondation Mwimba Texas que j’ai créée, telle que le 16 Juin, chaque année. Cette date est la journée internationale de l’Enfant africain. A cette occasion, l’ONG des albinos, la FMT, réunit tous les albinos et non albinos, mais ce sont surtout les enfants qui sont mis en exergue. Ils font sur une même scène des danses, des saynètes, des chants. Ceci pour faciliter l’intégration de la personne albinos dans la société et réduire ainsi sa marginalisation sociale. Il y a toujours à la fin de l’année distribution de crèmes solaires, lunettes antisolaires, chapeau à large bord, tricots ou chemises à manches longues, ceci pour protéger la personne albinos contre les rayons solaires, ses premiers ennemis.

Faute de protection, l’albinos peut facilement contracter le cancer de la peau qui est très mortel. A Kinshasa par exemple, nous enterrons par trimestre au moins trois ou quatre albinos qui en sont atteints. C’est la raison pour laquelle la FMT a toujours eu besoin de soutien financier permanent pour l’achat de tous ces produits.

Outre le 16 Juin, la FMT organise une rencontre à la veille de la rentrée scolaire (début septembre) pour distribuer aux albinos et non albinos des fournitures scolaires et d’autres produits pharmaceutiques. Enfin, à la fin du mois de décembre, nous fêtons ensemble la fin de l’année.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer votre propre fondation, la fondation Texas Mwimba, en 1998 ?

J’ai toujours été dans le secteur humanitaire. En plus de cela, eu égard à ma célébrité, je pouvais aisément réunir mes frères et soeurs albinos pour que nous puissions nous prendre en charge. Un adage dit que l’union fait la force. Partout où j’ai sillonné durant mes actions, je n’avais jamais eu la chance de trouver mes semblables albinos. Et aussi, j’avais fait le constat selon lequel 90% des albinos étaient fort complexés. Il fallait donc les aider à se décomplexer. J’ai toujours dit que l’albinos doit s’accepter et se faire accepter.

D’ailleurs, certains frères et soeurs albinos ont voulu me décourager sur ce point. Mais je leur ai dit que j’allais aller jusqu’au bout. Auparavant, il n’était pas possible de voir deux albinos se promener ensemble. Maintenant, du fait qu’il sont conscientisés et sensibilisés, ils se promènent ensemble et les préjugés sont en train de diminuer, dans la société.
La fondation fonctionne avec les moyens du bord, principalement avec les maigres ressources provenant de mes combats de catch qui sont sporadiques, du reste. C’est pourquoi nous réfléchissons aux moyens d’ériger des unités de production (fermes, centre médical, bureautique, etc.) si jamais un financement nous tombait sur les bras.

J’avance en âge et mes facultés physiques se dégradent petit à petit. D’où le fait de penser à l’avenir, parce qu’à la longue, je ne pourrai plus monter sur un ring.

Au-delà du rejet social, il semble que la violence physique exercée contre les albinos, telle que les meurtres et les mutilations, soit motivée par des croyances ancestrales souvent liées à la magie noire. Les commanditaires de ces mutilations sont souvent convaincus du pouvoir surnaturel des albinos et souhaitent l’utiliser afin de résoudre problèmes de santé comme économiques, ils sont par ailleurs prêts à payer les intermédiaires à prix d’or. Devant de telles déviances, les Nations-Unies ont adopté le 13 Juin dernier une résolution “qui reconnaît et aborde pour la première fois officiellement à un niveau international les attaques et discriminations auxquelles les personnes albinos sont confrontées”.

Percevez-vous des progrès dans les mentalités en RDC ? Il me semble qu’à Kinshasa, capitale de la RDC, les discriminations sont moindres que dans le reste du pays. Enfin, y a-t-il une réelle avancée au niveau juridique à l’échelle nationale, au fil du temps ?


Tout ce que vous dites est juste. Les albinos sont pourchassés, tués, et leurs corps mutilés pour des raisons magico-fétichistes. Plus d’une fois, la FMT a condamné et continue à condamner ces actes odieux. Raison pour laquelle, lorsque nous organisons des journées de sensibilisation, nous faisons en sorte de conscientiser aussi des non albinos afin qu’ils appréhendent mieux l’albinisme et qu’ils aient en conséquence un comportement d’amour et de compassion vis à vis de la personne albinos.

J’ai toujours relaté que des non albinos vont jusqu’à tuer des albinos et couper leurs têtes pour récupérer leurs cheveux, car ces cheveux-là, selon eux, vont leur apporter le bonheur. Pour moi, toutes ces croyances sont discutables. On peut être face à un albinos ayant beaucoup de cheveux, mais n’ayant aucun sous en poche s’il ne travaille pas. Raison pour laquelle j’ai toujours demandé aux albinos de s’imposer et de devenir utiles dans la société.

Oui, les mentalités des albinos et des non albinos sont en train de changer petit à petit. A Kinshasa, comme vous le dites, la discrimination est moindre qu’en province. C’est pourquoi la fondation envisage de sillonner les provinces pour sensibiliser les albinos de ces coins-là. S’agissant des avancées juridiques, il y a encore beaucoup à faire au niveau national. C’est à peine si les autorités commencent à comprendre la réalité des choses.

Qu’attendez-vous de l’avenir pour votre fondation ? Pour le catch ? Quels souhaits formulez-vous pour que votre lutte pour l’intégration des albinos ne cesse de progresser ?

L’avenir de la fondation est radieux, pourvu que Dieu lui prête vie et que des partenaires et bailleurs de fonds se joignent à nous pour l’idéal que nous nous sommes tracés. Quant au catch, notre espoir est de créer une école où enseigner les rudiments de cette discipline. Notre souhait est d’avoir de plus en plus de partenaires, de plus en plus de bailleurs de fonds pour que nos projets soient réalisables. Notre souci est que les autorités africaines acceptent d’intégrer la personne albinos dans les organes de décisions.

Ce que nous faisons maintenant, c’est le balisement du terrain pour les albinos de demain.


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Titre : MWIMBA TEXAS
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Genre : Interview
Copyrights : Soizic Sanson / La Spirale.org - Un eZine pour les Mutants Digitaux !
Date de mise en ligne :

Présentation

Mwimba Texas, vainqueur de 650 combats de catch et plusieurs fois champion de Kinshasa, à la fois terreur des rings et défenseur des albinos à la tête de sa fondation éponyme. Entretien avec un sportif atypique, une personnalité fascinante, dont la rigueur et la générosité luttent avec dynamisme contre un mal social aux multiples facettes.

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