GARETH BRANWYN « BORG LIKE ME »


Enregistrement : 11/12/2013

Retour vers le futur pour La Spirale ! Et le plaisir de retrouver une figure marquante parmi les pionniers de la cyberculture, qui laissa en son temps un souvenir durable à nos lecteurs et sût en inspirer plus d'un.

Près de quinze années ont passé depuis notre précédent entretien avec le journaliste Gareth Branwyn, en 1999. Un échange motivé à l'époque par la sortie de son livre Jamming the Media, véritable bible de l'autoproduction médiatique. Et c'est à l'occasion d'une autre publication que nous nous retrouvons en cette fin d'année 2013, celle de sa future anthologie Borg Like Me, compilation d'articles et de récits parus au préalable dans bOING bOING, Mondo 2000, Wired ou MAKE. Prétexte idéal pour échanger sur l'actuelle subculture technologique qui le passionne, entre hackerspace et impression 3D, makers, crowdfunding ou réseaux de drones, et explorer plus avant ce monde émergent dont le mot d'ordre semble bel et bien d'« auto-produire son mode de vie ».

L'anthologie Borg Like Me est disponible en précommande sur le site SparksofFirePress.com. D'avance, une lecture que l'on devine indispensable pour comprendre et anticiper le bouillonnement de notre époque.


Lien : Gareth Branwyn, archive de l'entretien de 1999 sur La Spirale.org

Propos recueillis par Soizic Sanson et Laurent Courau.
Traduction par Soizic Sanson et Laurent Courau.



Lecture par Gareth Branwyn du chapitre « Like Tears in the Rain », tiré de son livre Borg Like Me au Fab Lab DC - mois d'août 2013.

Notre précédent entretien sur La Spirale remonte à la toute fin des années 1990. Avec le recul, que pensez-vous de la quinzaine d'années qui vient de s'écouler ? Cette période me semble tout à fait incroyable, à la fois pour le meilleur comme pour le pire.

Oui, cette période a été complètement dingue ! À la fin des années 90, je venais juste de publier mon livre Jamming the Media. Je l'avais conçu comme un guide du hacking médiatique, une forme de manuel d'apprentissage pour tous les médias amateurs. Au travers des fanzines imprimés, du mail-art, de la culture des cassettes, des réseaux d'art par fax, de la télévision citoyenne sur le câble, des Mp3, de logiciels multimédia comme HyperCard et de tout le reste, j'ai vraiment eu le sentiment qu'une révolution de grande ampleur était sur le point de se produire dans le domaine des médias individuels et citoyens. Et je voulais donner aux gens les outils dont ils avaient besoin. C'était avant que le web ne devienne énorme, avant que des choses comme les blogs, les podcasts et même YouTube n'apparaissent. Je dois dire que j'ai été ravi lorsque Time Magazine a fait de « vous » la personne de l'année 2006, en affichant un miroir (qui reflétait donc chacun d'entre nous) sur sa couverture, comme une manière de reconnaître cette explosion des médias do-it-yourself que j'avais (ainsi que d'autres) prévue dans les années 90. Observer, par la suite, ce que les gens ont fait de ces outils s'est révélé passionnant.

Puis le mouvement maker est apparu, en diffusant ses valeurs d'auto-production au coeur même de la sphère technologique, qui était elle-même déjà très stimulante à cette époque. Tout cela m'a certainement permis de nourrir beaucoup d'espoir en l'humanité. Et c'est là que le 11 Septembre s'est produit, engendrant une guerre sans fin « contre le terrorisme », ce qui nous a menés aux débâcles de l'Iraq et de l'Afghanistan, au Patriot Act, au caractère toujours plus invasif de la NSA et à l'érosion des libertés civiles non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier. Et encore bien d'autres choses, tristes et effrayantes. Comme vous l'avez dit, pour le meilleur et pour le pire. Ce fut vraiment un tournant démentiel pour notre siècle.

Cette interview se déroule quelques temps après l’annonce de la sortie de votre prochain livre, Borg like me and other tales of Art, Eros and embedded systems, qui devrait être disponible au moment des fêtes de Noël. Il regroupera près de trois décennies de travail et de réflexions sur la cyberculture, les medias DIY, l’auto-production et l’auto-publication, parmi bien d'autres choses. Qu’est-ce qui vous a motivé cette anthologie ?

Ca fait longtemps que je voulais écrire ce livre. Je bataille en tant qu’écrivain depuis plus de trois décennies, je me suis trouvé impliqué dans la culture de l'Internet à son démarrage, ainsi que dans un paquet de cultures marginales qui ont depuis rejoint la culture de masse. J'ai écrit pour plein de publications merveilleuses, j'ai vécu une vie riche et colorée. Et c'est ce que j'ai eu envie de capturer à travers un livre. La manière dont je m'y prends ressemble un peu aux mémoires d'un homme paresseux. J'ai rassemblé ce que je préfère dans mon travail des trente dernières années, puis j’ai organisé ce contenu avec de longues introductions qui fournissent la trame de fond de chaque chapitre, en retraçant ce qui se passait dans ma vie à l'époque.

Mais je suis désolé d’annoncer à ce stade que le livre ne sera pas prêt pour Noël. J’étais trop ambitieux en me fixant cet objectif. J'ai lancé une campagne sur Kickstarter pour financer ce livre, en sous-estimant la somme de travail que ça impliquait, avec les récompenses des souscripteurs, etc. J’auto-édite ce livre et l’ai rendu disponible dans quatre formats (print, .mobi for Kindle, .epub for iBook et PDF), ce qui s'est révélé beaucoup plus compliqué que je ne l’imaginais. J'aimerais passer simplement mes journées à écrire, mais je dois aussi m'occuper de toutes les tâches administratives. Je savais que le crowdfunding et l'auto-édition représenteraient un défi, mais j'avais sous-estimé le nombre de pièces à manipuler et le fait de devoir toutes les manipuler en même temps.

Une part de ma motivation pour m'engager dans ce projet et le financer au moyen du crowdfunding tenait aussi à mon envie d'expérimenter, de voir si c'est une option viable pour les créateurs de médias. En d'autres termes, si le crowdfunding est prêt pour une utilisation à grande échelle ? À ce stade, ma conclusion est « mon Dieu, non ! » Je trouve très bien de pouvoir bénéficier de cette option, mais je persiste à penser qu’il lui reste un long chemin à parcourir avant d'arriver à maturité. Si cet outil a des points forts, il comporte aussi de vraies défaillances pour ce qui est de l'édition commerciale. Le crowdfunding demande tellement de temps, d'efforts et d'auto-promotion éhontée, qu'il m'est difficile de le considérer comme rentable, à moins que vous n'ayez d'autres solutions. En ce qui me concerne, j'avais une autre option. Un éditeur m'avait approché (avant même que je propose l'idée du livre), mais je n’avais pas donné suite car  je tenais à expérimenter l’auto-publication. Si j’avais à la refaire, je prendrais probablement la voie la plus conventionnelle et je me ferais éditer. Mais je pourrais bien changer d’avis, une fois que le livre sortira, selon son succès financier. Je ne suis pas dégoûté du crowdfunding - je pourrais bien y revenir pour d'autres projets dans l’avenir - mais je pense qu’il faut l'utiliser pour des projets adaptés et je ne suis pas sûr que les livres entrent dans cette catégorie. Nous verrons bien.



Publicité pour le financement de Borg Like Me sur Kickstarter.

Selon votre expérience, il semblerait donc que le crowdfunding ne soit pas une manière simple de publier des livres. Comment compareriez-vous le phénomène du financement participatif aux publications underground, aux fanzines des années 80 et aux innombrables médias autoproduits de votre livre Jamming the Media ? Est-ce la transaction financière avec les souscripteurs qui change la donne ?

Oh, comme je le disais plus haut, je pense que le financement participatif est une merveilleuse avancée. Et je pense aussi que c'est une excellente option pour ceux qui ne pourraient pas publier un livre autrement. En tant qu'outil de recherche de fonds, c'est vraiment puissant et surprenant. J'ai vu, par exemple, des gens financer de cette manière la production de leurs comics, alors qu'autrement ils auraient dû payer de leur poche. Même chose pour des petits films indépendants, des jeux de plateau et des jeux vidéos, ainsi que des livres et des magazines. J'ai une idée de projet artistique que je ne pense pas pouvoir financer de manière traditionnelle, et pour lequel je pense à nouveau requérir au crowdfunding après ce livre. Donc, pour des projets comme ceux-là, je pense que c'est une avancée bienvenue en comparaison de ce que nous faisions dans les années 80 et 90, avec des médias auto-produits qui nous financions par nos propres moyens ou en sollicitant nos parents et nos amis. Je me demande surtout si le crowdfunding et l'autopublication ont du sens d'un point de vue économique, pour quelqu'un comme moi qui bénéficie déjà de connections dans le monde de l'édition avec des livres publiés dans le commerce. La question est posée. Reparlons-en dans un an et je vous dirai si l'expérience a été un succès.

Vous suivez le mouvement des makers depuis 2006, notamment à travers votre collaboration avec le magazine MAKE et votre activité personnelle via Street Tech. Et au-delà des magazines et ezines, ce mouvement possède aussi ses événements, dont le Maker Faire. Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter la direction de MAKE, malgré l’actualité chargée de cette mouvance ?

J’ai quitté la direction de MAKE pour des raisons personnelles, notamment de santé. Je pense que le travail effectué par ce magazine, aux côtés du mouvement maker dans son ensemble, ainsi que de nombreux groupes et individus à travers le monde, a contribué à changer la donne. Mais j’ai un certain nombre de problèmes de santé, dont une arthrite sévère et une maladie du coeur. Le poste de rédacteur en chef d’un tel média nécessite un travail très intense, stressant et usant. Ca implique aussi de nombreux voyages. J’avais un appartement en Californie (je vis dans la région de Washington DC) et l’année dernière, j’ai passé quasiment la moitié de l’année là-bas, en faisant la navette entre les deux côtes des États-Unis. Ce qui m'a amené à réaliser que je ne pourrais pas continuer ce travail sans me mettre en danger. Et maintenant que je suis retourné au journalisme freelance, je réalise que c’est exactement ce que je suis supposé faire. Je suis journaliste, c’est ce que je fais et c’est ce que je suis. Je ne pense pas que je sois fait pour diriger ou être patron. Le monde du freelance est si infernal en ce moment, que je n'ai fait qu'échanger un certain type de pressions contre d'autres. Mais je me sens tellement plus à l’aise dans ma peau de créatif, face aux challenges qui lui sont propres.

Dans une interview récente, vous disiez que malgré la démocratisation de la scène tech, il subsiste une communauté résiliente, celle des makers, qui revient aux sources du mouvement do-it-yourself des 90’s. Pensez-vous que nous allons vers une métamorphose générale de nos sociétés post-modernes en sociétés de makers ? Ou avez-vous plutôt le sentiment que cet phénomène demeurera marginal ?

J’aimerais pouvoir dire que l’éthique du milieu maker se généralise, mais je ne suis pas sûr que ce soit réellement le cas. J’ai obtenu une bourse pour un travail de recherche à l’université George Mason en Virginie du Nord, en mars 2014. Et je prévois justement d'y creuser cette question. Outre le fait de rencontrer des personnalités-clés du mouvement, j'échangerai avec des historiens et des anthropologues de la technologie, des chefs d’entreprise, des leaders de diverses communautés, des enseignants et des chercheurs en innovation, pour tenter de mettre en lumière l’étendue du mouvement maker à notre époque et anticiper son avenir. M'y étant tellement impliqué depuis 2006, j’ai pensé qu'il serait amusant de prendre du recul pour évaluer clairement ce qu’il représente aujourd’hui, l'étendue de ses ramifications, s’il représente un tournant significatif dans notre société ou s’il s’apparente davantage à un effet de mode, à une mouvance culturelle à court-terme ou à simple effet correctif.



Illustration de Danny Hellman pour le livre Borg Like Me de Gareth Branwyn.

Parmi les technologies que nous trouvons dans les hackerspaces ou les fablabs, la plus prometteuse reste l’imprimante 3D. De par sa nature d’outil de création (quasi) total et supportant toutes les étapes de fabrication d’un objet, l’imprimante 3D apparaît comme l’outil parfait pour accéder à une indépendance économique et créative. Qu’en pensez-vous ? Avez-vous ce sentiment avec d’autres technologies émergentes ?

Je pense que l’impression 3D est un parfait exemple du type d’innovation engendré par le mouvement maker. Ce phénomène d'innovation issu des marges prend le marché d'assaut avec des pièces et des produits de haute-technologie à des prix de plus en plus réduits, de nouvelles avancées dans le domaine des matériaux, grâce à la puissance de collaboration née de l'Internet et d'espaces communautaires de makers, telles que les hackerspaces.

Dans le cas de l'impression 3D, cette technologie existait depuis des décennies, mais n'était pas accessible aux consommateurs. Et son coût restait prohibitif pour la plupart des applications. L'équipe à l'origine de l'imprimante Makerbot a réalisé qu'il était possible de combiner des microcontrôleurs peu onéreux comme l'Arduino, la fabrication commandée par ordinateur pour le corps de l'imprimante, d'autres composants très accessibles et le développement open source réalisé sur le projet RepRap. Réunissez tout ça par le biais d'une petite entreprise fondée par des makers et vous pouvez sortir une imprimante de qualité sur le marché. Et bien évidemment, ça a démarré par un kit open source, ce qui leur a permis de mobiliser une communauté d'usagers pour les aider à développer cette technologie. Ce seul exemple d'innovation par des makers a suffi à engendrer une nouvelle catégorie de produits et un nouveau marché. Il existe dorénavant des douzaines de petites start-ups dans le domaine de l'impression 3D, et d’autres se créent continuellement. Donc oui, je pense que le potentiel de cette technologie est énorme, avec la possibilité pour beaucoup de gens, partout dans le monde, d'utiliser chez eux cette technologie fonctionnelle de fabrication d’objets dans leurs foyers.

Et puis à côté de ça, d’autres technologies surprenantes sont nées du mouvement maker, comme Arduino, un microcontrôleur très peu cher, conçu à l’origine pour les artistes et les créatifs, pour leur offrir un système simple à maîtriser et leur permettre d'ajouter de l’interactivité dans leurs projets. Une des choses qui m'a marqué dans Getting Started with Arduino, le livre de Massimo Banzi, co-créateur d'Arduino, est sa reproduction d'une page de Sniffin' Glue, un fanzine punk des années 80. Il s'agit du dessin d'une tablature pour des accords de guitare basiques, qui dit : « Et maintenant, va former un groupe ! » J'adore cette idée qui place le mouvement des makers et Arduino dans l'éthique punk do-it-yourself. Et maintenant, il y a le Raspberry Pi, un ordinateur à part entière qui tient sur une carte. Il est vraiment très peu cher, simple d'utilisation et peut compter sur une très grande communauté d’utilisateurs dans le monde. Le potentiel de toutes ces technologies est très excitant. J'écris actuellement pour MAKE un article sur les personnes qui fabriquent des prothèses en utilisant ces technologies. Il existe maintenant des plans en ligne de modèles de mains que l'on peut imprimer en 3D et assembler soi-même. Au lieu de payer trente à quarante mille dollars US ou davantage pour une prothèse de main professionnelle, il est possible d’imprimer la sienne pour quelques milliers de dollars !

Puisque vous nous parliez plus haut de journalisme, que pensez-vous de l'état actuel des médias imprimés, tels que les magazines, aux États-Unis ? Ici en France, les ventes ne cessent de décliner et j'ai bien peur que personne n'ait encore trouvé de modèle économique fiable pour les médias en ligne. Ce qui est assez effrayant, quand on considère l'importance des médias indépendants dans la bonne dynamique d'une démocratie.

Oui, les médias imprimés de masse se trouvent en fâcheuse posture. Lorsque j'étais rédacteur en chef de MAKE, nous avons été témoins de l'érosion des ventes du magazine dans les librairies et les kiosques. Parallèlement, des chaînes de distributeurs comme Borders disparaissent et d'autres comme Barnes & Noble ferment des magasins. Bien que je reconnaisse qu'il n'y a pas encore de modèle économique solide et fiable pour les médias digitaux aujourd'hui, nous savons que c'est là que tous les médias finiront – en ligne, dans le nuage. La lueur d'espoir pour les imprimés, dont je ne pense pas qu'ils disparaîtront complètement, passera par les publications spécialisées. Je prédis que les fanzines opéreront une forme de comeback nostalgique dans les prochaines années, si ce n'est déjà le cas. On voit d'ores et déjà dans le monde du livre que beaucoup d'éditeurs publient moins de titres, mais injectent beaucoup d'énergie et d'argent dans la qualité de ce qu'ils éditent – faisant ainsi du livre un objet vraiment spécial, quelque chose que l'on ne peut obtenir dans les médias digitaux. Tout comme l'édition numérique intègre des médias embarqués que le livre imprimé ne peut pas proposer. Même si je suis enthousiaste sur le plan artistique et pour la touche d'espoir que ça apporte, l'effondrement de l'imprimé m'attriste. J'ai toujours été un grand fan de livres et de magazines. Et ça me fait de la peine de voir toutes ces librairies fermer autour de moi.



Gareth Branwyn et Mark Frauenfelder de bOING bOING.

Votre livre Borg Like Me est sous-titré « and Other Tales of Art, Eros and Embedded Systems ». La place que l’Eros y tient me paraît surprenante. J’ai lu que vous meniez récemment une enquête sur la communauté des sexcams - ces sites qui proposent des exhibitions d’amateurs via leur webcam, parfois gratuitement ou selon les tarifs des modèles ou celles des sites hébergeurs. Ce type de dispositif se généralise et les relations qu'ils génèrent vont sans doute perdurer et se complexifier à l’avenir. Pensez-vous qu’il s’agisse de l’une des révolutions de notre époque ?

Je suis ravi que vous me posiez cette question. Durant toutes les interviews et les discussions que j'ai pu avoir autour de ce livre, personne ne m’a vraiment interrogé à ce sujet. Au cours de mes trente ans de carrière, j’ai écrit sur beaucoup de différents sujets, dont certains pouvaient sembler être aux antipodes de la technologie, comme l’art et le sexe. Nous avons réalisé un numéro spécial de bOING bOING sur le sexe au début des années 90 et j’ai même eu la charge d'une colonne dans CORE, un magazine porno new-yorkais. Le monde de la sensualité, de l'érotisme et du sexe a toujours joué un rôle important dans ma vie et par moments dans mon travail. C’est amusant, quand on parle de « cyborgs », les gens pensent toujours à la partie « machine », ils ne pensent pas souvent à la « viande », à la part organique et sensuelle. Les cyborgs ont aussi besoin d’amour ! Humaniser la technologie auprès de ceux qu’elle intimide ou de ceux qui l’ignorent est devenu comme une mission pour moi, tout comme de rappeler l'existence du monde sensuel au monde technologique. Mon livre est sous-titré « and Other Tales of Art, Eros and Embedded Systems », parce qu’il aborde trois domaines : l’art (et toutes les formes de créativité ou d’imagination), Eros (la sensualité, la sexualité, l’amour), et les systèmes embarqués (toutes les formes de technologies de plus en plus miniaturisées), qui ont été trois thèmes majeurs de mon travail. Et de ma vie. Je ne vois pas ces thèmes dans des catégories séparées - pour moi, ils s’interpénètrent.

Comme vous le disiez, j'effectue en ce moment des recherches pour un article sur les sites de sexcams et je crois qu’on voit émerger là une forme d’intimité très XXIe siècle, qui va bien au-delà du fait de payer pour un show de webcam sexy. Ces systèmes offrent aussi un nouveau modèle de travail sexuel, sûr, sans contact direct, do-it-yourself, potentiellement lucratif et à la diffusion mondiale. Ca devient aussi une nouvelle forme de télé-réalité auto-produite, qui peut s'avérer étonnamment convaincante (et je ne parle pas des aspects ouvertement sexuels). Certains de ces modèles dévoilent leur vie entière devant leur caméra, certains font des choses vraiment excentriques, comme du bricolage ou des émissions de cuisine nudistes, des Pictionary sexy et d’autres jeux, dont certains se révèlent très élaborés. On y trouve régulièrement du yoga, des mimes, de la chanson folk (et masturbatoire) et des performances de toutes sortes, toujours en toute nudité. C’est souvent extrêmement fascinant, cru et émouvant ; c’est un segment de la culture internet dont je pense que la plupart des gens ne soupçonnent pas l'existence, à moins de faire partie des habitués de ces sites.

La Spirale suit ce qu'il se passe en Afrique, continent propice à l’éclosion d’avancées technologiques qui rivalisent d’ingéniosité. Je pense par exemple aux éditions du Maker Faire Africa qui se sont déroulées au Ghana, au Kenya et plus récemment au Caire. Ou encore au site Afrigadget.com, qui documente le recyclage technologique opéré par des Africains. Est-ce que d'autres projets similaires ont attiré votre attention ?

Oui, j’adore le site Afrigadget. Lorsque j’étais rédacteur en chef du site web de MAKE, je bloguais régulièrement à propos de personnes et de projets découverts via ce site. Et bien sûr, nous soutenions les évènements du Maker Faire Africa. Tout comme en Occident, les technologies toujours plus accessibles et plus puissantes, les nouveaux matériaux et le pouvoir collaboratif des communautés connectées sur le Net alimentent les innovations en milieu rural et le développement de régions comme l'Afrique. C’est tellement inspirant d’entendre des personnes comme William Kamkwamba, l’adolescent malawi qui a parcouru des livres de sa bibliothèque locale sur des moulins à vent (des livres d’images et non pas des ouvrages techniques, s'il vous plaît) et qui, en utilisant des pièces récupérées autour de lui, a construit un moulin à vent générateur d’électricité pour sa famille en milieu rural. Bénéficier d'informations à votre portée, d'un accès à des outils, à du matériel et avoir la possibilité d’entrer en contact avec d’autres personnes, n’importe où dans le monde, constitue un cocktail explosif. Aujourd'hui, on commence à voir apparaître  des hackerspaces dans un certain nombre de pays africains. C’est vraiment très excitant.

Au-delà de l'Afrique que nous venons d'évoquer, vous intéressez-vous spécifiquement à certains pays ou à certaines régions du monde ? Des lieux qui apporteraient leur part de nouveauté, quelque chose comme un avant-goût du futur ?

Je suis heureux de voir des hackerspaces commencer à éclore dans chaque coin du monde, de l'Amérique du Sud jusqu'au Moyen-Orient, de la Russie à l'Irak et à l'Iran. Nous allons voir de plus en plus d'espaces de ce type parmi des populations qui ne comptent pas beaucoup d'ingénieurs et de personnes instruites. Ca commence vraiment à pénétrer le grand public. Et c'est très stimulant pour moi.



Gareth Branwyn, à l'époque où il occupait la position de rédacteur en chef du magazine MAKE.

Après Wired, Mondo 2000, bOING bOING, Street Tech et le magazine MAKE, Borg Like Me est l'occasion de dresser votre état des lieux. Qu’est-ce qui vous nourrit encore votre intérêt pour cette scène technologique ?

Lorsque j’ai commencé à m’impliquer fortement dans la technologie dans les années 80, j’étais inspiré par l’éthique cyberpunk telle que l’a décrite William Gibson : « La rue trouve son propre usage aux objets. » Les gens me voient comme un geek, un technophile, mais honnêtement, je me suis davantage intéressé à l’aspect humain de l'équation, plus qu'à la technologie. Je suis fasciné par la manière dont les gens utilisent la technologie et plus encore par la manière dont ils en abusent (deux aspects que n'envisagent pas les concepteurs d'une technologie). Mais aujourd’hui, avec l’ampleur que prend le mouvement maker, je commence à voir des technologies importantes, qui pourraient changer le cours des choses (par exemple l’impression 3D avec Makerbot). Ce qui m'amène dorénavant à changer mon fusil d'épaule et à m'intéresser à la technologie qui vient des marges pour rejoindre la culture de masse, plutôt que l'inverse.

Certains évoquent les nano-technologies, d’autres la singularité, les énergies renouvelables… Quelles sont vos attentes au niveau technologique ? Quelle sera la prochaine grande étape ?

Bien, je ne suis jamais très bon pour prédire l’avenir. Mais je suis convaincu que nous assisterons dans un futur proche à l'amélioration, au développement et à l'extension de ce qui existe déjà : l'impression 3D, des microcontrôleurs toujours plus accessibles et plus puissants, ainsi que l'Internet des objets (IoT) (avec des capteurs partout et tous les objets connectés à l'Internet). Et espérons qu'un grand mouvement éducatif va se mettre en place pour former les individus à l’utilisation de ces outils et de ces technologies. À court terme, je pense que l’Internet des objets sera le prochain grand chantier technologique et qu'il bénéficiera de beaucoup d’attention et de développement.

Il y a aussi des choses qui peuvent encore sembler un peu folles aujourd'hui et qui pourraient bien devenir essentielles. Je pense entre autres aux réseaux de drones, ces petits véhicules volants robotisés qui fonctionneront comme des essaims en réseaux, similaires à la façon dont les paquets de données transitent sur l'Internet. Ces drones pourront transporter des objets au sein d'une région. Ainsi les facteurs, les coursiers et les livreurs du futur seront peut-être des robots. Du côté de l'impression 3D, la controverse va s'axer autour des armes à feu imprimées et de débats sur la propriété intellectuelle des modèles pour impression 3D. Et puis, il y aura aussi les armes biologiques imprimées en 3D.

Je ne peux pas garantir ce que l’avenir nous réserve, mais je me sens confiant en affirmant que ce sera sacrément intéressant.

Pour conclure cette interview, est-ce que vous vous considérez plutôt comme optimiste ou pessimiste, à la fois sur le plan personnel et en regard de ce que l'avenir apportera à nos sociétés ?

C'est une question intéressante, parce que je ne me considère pas vraiment comme optimiste ou pessimiste. Ou peut-être les deux, en fonction des circonstances. Je vois cela comme une sorte de pratique spirituelle : « être ouvert à tout mais sceptique sur tout », comme le disait Robert Anton Wilson. Il appelait ça « l'agnosticisme multi-modèle » ou être agnostique sur TOUT, y compris sur des polarités telles que l'optimisme et le pessimisme.

Je ne crois pas en la bonté innée de l'humain, mais je crois qu'il y a de belles choses chez de nombreux individus (et tout du moins, probablement un petit peu chez chacun) et un potentiel créatif incroyable dans l'ensemble de l'humanité. Je pense qu'en tant qu'animaux, nous sommes sujets à la cupidité, au désir, à la volonté de pouvoir et que nous avons certaines tendances à la paresse, au sommeil spirituel. Ce qui nourrit notre penchant à tout foutre en l'air, à entamer des guerres, haïr et craindre ce que nous ne comprenons pas. Mais en même temps, nous avons une habileté incroyable à nous sortir tous ensemble des moments les plus difficiles. Je pense que le meilleur de l'humanité se révèle généralement en temps de crise.

Nous avons commencé cette interview en évoquant les deux dernières décennies et combien elle avaient été marquées par d'incroyables et de terribles évènements depuis notre dernière entretien. Dans ce laps de temps, le monde a irrévocablement changé, grâce aux ordinateurs, aux communications numériques, au Web, à la capacité de pénétration des médias do-it-yourself – et à toutes les choses incroyables qu'ils ont engendré. En écrivant Jamming the Media, je pouvais sentir qu'il allait se passer quelque chose. Tout comme je ne crois pas que je puisse rester assis ici et deviner la prochaine chose qui va arriver.

Mon seul espoir est que nous trouverons toujours l'opportunité de nous sauver, avant de parvenir à nous détruire. Et il y a aussi une part de romantisme en moi qui veut toujours croire que nous y parviendrons. Alors peut-être que je suis optimiste, d'un certain point de vue.



Portrait de Gareth Branwyn par Gregory Hayes.



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Titre : GARETH BRANWYN « BORG LIKE ME »
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Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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