ERIK HERSMAN I AFRIGADGET.COM, USHAHIDI, MAKER FAIRE AFRICA, BRCK


Enregistrement : 05/04/2014

Co-fondateur du iHub, un hackerspace de grande ampleur établi à Nairobi, du festival international Maker Faire Africa, ainsi que d'Ushahidi, une application mobile et un site internet consacrés à la circulation de l'information en situation de crise, Erik Hersman fait simultanément figure de technophile convaincu et d'activiste passionné, aux nombreux faits d’armes.

Outre ces projets déjà conséquents, il est l'instigateur de AfriGadget.com, blog de référence dédié aux trésors d'inventivité et d'ingéniosité du continent africain, ainsi que l'auteur de WhiteAfrican, au travers duquel il traite des bouleversements technologiques dont il est témoin et présente son actualité.


Propos recueillis par Soizic Sanson.



Le iHub de Nairobi, Erik Hersman

Cela fait maintenant plusieurs années que vous suivez et que vous participez à l’évolution de la scène technologique africaine, principalement au Kenya. Vous avez grandi dans ce pays, ainsi qu’au Soudan, mais vous avez passé quelques années en Floride. Vous résidez aujourd’hui au Kenya avec votre famille. Quel est le lien particulier qui vous unit au continent africain et plus précisément au Kenya ?

Oui, j’ai effectivement grandi au Kenya et au Soudan. Je m’y sens chez moi, c’est là-bas que je suis allé à l’école et c’est là-bas que je me sens le mieux.

Vous êtes une personnalité incontournable du mouvement tech, particulièrement en Afrique et au Kenya, où vous avez pris de nombreuses initiatives pour dynamiser la scène locale, en favorisant le lien social et l’entreprenariat. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Qu’est-ce qui nourrit votre intérêt pour les nouvelles technologies et plus spécifiquement celles qui comportent une vocation « sociale » ?

Oh, c’est une question intéressante. Je crois que je vois la technologie comme une force pour améliorer notre monde, que ce soit à travers du soutien de l’entreprenariat et de la création de richesses, ou encore comme une manière pour les communautés d’interagir mieux et de travailler ensemble, ou encore avec leur gouvernement.

Lorsque nous avons lancé Ushaidi au début de l'année 2008, j’ai réalisé que j’avais l’opportunité de mettre mon savoir-faire technologique à profit pour faire du monde quelque chose d’un peu mieux qu’un simple lieu. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des Kenyans fantastiques, ce qui m’a permis d'associer mon intérêt pour la technologie à mes racines africaines, d’une manière véritablement unique. Le iHub est issu de ce même contexte, de cette même communauté de technophiles au Kenya dont j’étais déjà partie prenante. C’était donc une étape facile à franchir que d’exploiter Ushahidi pour faire en sorte que les choses se passent.

Vous dites sur votre blog White African que la scène africaine des blogueurs a été particulièrement accueillante à votre égard et vous semblez lui être particulièrement reconnaissant. J’imagine qu’elle est aussi active que les makers particulièrement ingénieux que nous découvrons sur vos blogs Afrigadget et White African. Pouvez-vous nous parler de la scène africaine des blogueurs que vous appréciez ?

J’ai commencé à bloguer en 2005, une époque où il n’y avait que très peu de blogueurs au Kenya et en Afrique. Ni Twitter, ni Facebook n’étaient encore présents. Mais c’était déjà un excellent moyen pour interagir, débattre et partager avec ceux dont les idées coïncidaient avec les miennes. Et c’est ainsi que les fondateurs de Ushahidi se sont rencontrés. Nous étions tous des blogueurs et en contact via nos publications, bien avant de construire ce qui allait devenir Ushahidi.

L’un des débats récurrents sur l’avenir de l’Afrique porte sur la dichotomie entre traditions séculaires et modernité - dans ce contexte, les nouvelles technologies. Par exemple, le catcheur Mwimba Texas est d’avis que dans le catch, la magie et les fétiches, par opposition à la rigueur du sport, nuisent à la jeunesse congolaise. Quel est votre ressenti ? Dans quelle mesure cette opposition entre tradition et modernité est, ou n'est pas, un obstacle à l'innovation dans certains pays d'Afrique ?

C’est une question étonnante. On ne me l’avait jamais posée. À certains égards, la tradition est ce qui nous donne un avantage dans le secteur technologique. Les Africains ont cette tendance à être davantage interconnectés au travers des structures que sont la famille, le clan et la tribu. Ce qui est perceptible à l’échelle d'un village local. Il nous est donc aisé d’adopter les technologies qui nous permettent de maintenir ces liens sociaux, même lorsque nous sommes éloignés les uns des autres. C’est d’ailleurs pour cette raison que Twitter et Facebook ont fontionné sur le continent, selon moi. Je pense que nous serons réellement bons en matière d' innovation et de nouvelles technologies, lorsque nous aurons embrassé les spécificités de l’Afrique, en adaptant la technologie pour répondre à nos besoins.



Le iHub de Nairobi par Erik Hersman

Lors de la crise post-électorale qui a eu lieu au Kenya en 2007 et 2008, vous êtes intervenu de manière spectaculaire en créant Ushahidi, un site internet et un logiciel open-source qui permettaient aux utilisateurs de téléphones portables d’envoyer des informations sur les violences dont ils étaient les témoins. Votre équipe s’est depuis agrandie et continue d'intervenir en matière de droits de l’homme et de développement informatique. Une capacité d'innovation qui a été utilisée dans d’autres régions, notamment pour aider encore une fois au bon déroulé d'élections à travers le monde. Pouvez-vous revenir sur votre démarche initiale, au travers de l’exemple du Kenya en 2007, et nous présenter les récents développements d'Ushahidi ?

Alors… Ushahidi a commencé de manière impromptue. Ca a pris forme lorsqu’une partie d’entre nous, des blogueurs et des technophiles, se sont exprimés sur la mascarade des violences post-électorales au Kenya en 2007. La première semaine, nous avons pensé aux manières d’utiliser la technologie pour agir. Et la façon plus simple d’intervenir était de concevoir une simple carte montrant où les choses allaient mal. Puis nous l’avons ouverte à l’envoi d’e-mails, de SMS, de formulaire s à remplir en ligne, etc. Et ça a décollé. L'idée s’est révélée si populaire que l'équipe de départ a décidé de créer une organisation éponyme, Ushahidi, afin de rendre cette technologie libre et accessible en open source, de manière à ce que tout le monde puisse l’utiliser sans avoir à partir de zéro comme nous l’avons fait.

Aujourd’hui, Ushahidi a six ans et nous nous renforçons. En plus de développer Ushahidi et d’avoir reconstruit la plateforme, il existe maintenant la version Cloud appelée Crowdmap, ainsi que des outils corollaires tels que SwiftRiver, SMSsync, Ping et bien d’autres. L’équipe est encore assez restreinte, elle repose sur ving-huit personnes réparties dans le monde entier, du Kenya au Japon, à la Corée, la Nouvelle-Zélande, le Brésil, les États-Unis et l’Europe.

Notre grand projet pour 2014 est la construction de la v3 de Ushahidi et de faire en sorte qu’elle bénéficie de la meilleure plateforme de crowdsourcing.

Parmi vos nombreux fait d’armes, il y a le lancement de iHub en 2010. À la fois quartier général du mouvement tech kenyan à Nairobi et espace d'accueil pour technophiles, jeunes entrepreneurs et hackers, où ils peuvent bénéficier d’un accompagnement et de partage de connaissances pour favoriser la prise d’initiative. Comment s'est déroulée l'évolution du iHub depuis ses débuts ?

Le iHub n’était pas uniquement mon rêve et celui d'Ushahidi. C'était aussi le rêve de nombreux membres de la communauté tech de Nairobi. Nous nous sommes demandé ce qui arriverait si cette communauté disposait d'un lieu pour se réunir et interagir. Personne ne voulant financer cette idée, les fondateurs d’Ushahidi se sont retrouvés en 2009 pour décider qu’ils pouvaient s'en charger. Et nous avons donc commencer par financer ce lieu afin d'en poser les fondations. Ca s'est passé ainsi.

Depuis 2010, le iHub s’est considérablement agrandi. Il dispose dorénavant de quatre étages dans un immeuble, avec un secteur de recherche, un UX Lab, un incubateur, une salle de formation, un accélérateur et encore d’autres espaces. Nous avons plus de 11 000 membres qui bénéficient de liens avec des grandes entreprises du secteur technologique telles qu'Intel, Microsoft, Google, Nokia, Samsung, Qualcomm, MIH et le groupe Wananchi. Nous accueillons Pivot East, une compétition annuelle de jeunes entreprises, qui regroupe les vingt-cinq premières start-ups de l’Ouganda, du Kenya, de la Tanzanie et du Rwanda. Il s'y passe tellement de choses qu’il m'est difficile de tout suivre.

C’est peut-être ce que le iHub a produit de plus convaincant… La communauté tech kenyanne était déjà en mouvement, les bons éléments étaient déjà réunis pour arriver où nous en sommes aujourd’hui. Le iHub n’est pas responsable de ça. Je pense plutôt qu’il a aidé à accélérer ce mouvement. Nous avons permis de réaliser en trois années, ce qui en aurait dû en prendre cinq.



Le Maker Faire Africa, Erik Hersman

Depuis sa fondation en 2009, vous faites partie des organisateurs du Maker Faire Africa, un festival dédié à l'innovation technologique africaine. Pouvez-vous nous parler de la génèse de ce événement qui se déroule chaque année dans une ville différente (Accra, Nairobi, Le Caire, Lagos...) et éventuellement nous parler de sa prochaine édition ? Et qu’en est-il de l’édition 2013 ?

L’idée du Maker Faire Africa est née de blogs tels que Les Chroniques de Tombouctou d'Emeka Okafor, ainsi qu'au sein de l’équipe de mon blog Afrigadget. Nous étions (et nous sommes toujours) fascinés par l’innovation locale et les micro-entrepreneurs. Je participais avec Emeka à un petit forum en ligne, où nous nous interrogions sur la possibilité de mettre en place un Maker Faire Africa. Un festival qui nous permettrait d'inviter les créateurs, les inventeurs et les makers d’un pays, afin d'attirer l’attention sur leur travail et les aider à tisser l’histoire de l’innovation africaine à travers le monde.

C'est avec cette idée en tête que nous sommes partis pour le Ghana en 2009, où nous l’avons concrétisée. Depuis lors, le Maker Faire Africa a eu lieu à Nairobi en 2010, au Caire en 2011 et au Nigeria en 2012. Cette année, nous envisageons de l'organiser encore ailleurs, peut-être en Afrique du Sud cette fois-ci. Nous espérons réaliser une grande édition, gardez vos oreilles bien ouvertes dans l'attente de prochaines nouvelles !

Vous êtes porteur de nombreux projets : blogs, évènements à travers toute l’Afrique, makerspace, création d’applications web à l’échelle mondiale… Quels sont vos prochain projets ? Quelles sont vos attentes pour l’avenir ?

Actuellement, je me concentre tout particulièrement sur BRCK, une nouvelle start-up. Son projet consiste à lancer un routeur sans fil, robuste, un dispositif de connexion mis au point pour les marchés émergents, afin de changer la manière dont nous accédons à Internet. Son rôle est d’étendre le réseau et de connecter les individus là où l’infrastructure du réseau est absente. Nous l’élaborons dans l’idée d’en faire le moyen le plus simple et le plus fiable pour se connecter, de n’importe où dans le monde.

La connectivité sur le continent est l’un des domaines de croissance les plus importants. De fait, elle est inévitable et je pense que BRCK est bien positionné pour prendre ce marché.

Question finale mais non moins complexe : l’Afrique évolue remarquablement vite. Comment voyez-vous l’Afrique de demain ?

Il me semble tellement difficile de vous répondre, personne ne peut vraiment prédire l’avenir. Il existe bien certaines tendances et évolutions, l’une des plus fortes étant la façon dont la croissance de la connectivité à Internet et des dispositifs mobiles est en train de changer le tissu même de nos sociétés.

Nous sommes impactés, du gouvernement aux entreprises, des petites villes aux relations familiales. Cette période regorge de bouleversements et de changements. Et ce chaos apporte avec lui des opportunités pour ceux d'entre nous qui sont suffisamment intelligents et rapides pour surfer dessus. Ce qui induit que les hiérarchies et les oligopoles du passé ne sont pas nécessairement les puissances influentes de demain. Une excellente nouvelle pour les jeunes générations de africaines. J’espère voir la technologie et l’entreprenariat développer la richesse du continent et par ce biais entamer une nouvelle ère.



Le Maker Faire Africa, Erik Hersman



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Titre : ERIK HERSMAN I AFRIGADGET.COM, USHAHIDI, MAKER FAIRE AFRICA, BRCK
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Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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Co-fondateur du iHub, un hackerspace de grande ampleur établi à Nairobi, du festival international Maker Faire Africa, ainsi que d'Ushahidi, une application mobile et un site internet consacrés à la circulation de l'information en situation de crise, Erik Hersman fait simultanément figure de technophile convaincu et d'activiste passionné, aux nombreux faits d’armes.

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