DAVID DEWANE I LIBRII


Enregistrement : 05/04/2014

Architecte de formation, David Dewane est le fondateur de Librii, un réseau de bibliothèques numériques dont le prototype verra prochainement le jour au Ghana.

Installé à Washington, il se passionne depuis plusieurs années pour les grands défis de notre temps : faire face à la croissance exponentielle de nos mégalopoles, mais aussi participer à la numérisation massive du savoir. En d’autres termes, encourager une économie de la connaissance. Les nouvelles infrastructures de la fibre optique en Afrique ont été un évènement décisif pour le lancement d'un projet qui se propose comme une réponse intelligente à ces questionnements, et qui au-delà de sa fonctionnalité, permet aussi une réflexion sur la philanthropie moderne et les synergies qui favorisent l’auto-production.


Propos recueillis par Soizic Sanson.



Prévisualisation d'une bibliothèque Librii en Afrique de l'Ouest.

David Dewane, vous êtes architecte et le fondateur de Librii, une organisation à but non-lucratif travaillant sur la construction d’un réseau de bibliothèques semi-numériques en Afrique. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Et de votre intérêt pour le design, l’urbanisme, les bibliothèques et les nouvelles technologies ?

J’ai commencé à étudier l’architecture très jeune, à dix-sept ans. Depuis le début, je suis fasciné par l’échelle des ambitions possibles du point de vue de l’architecte. En même temps, j’ai été frustré par la quantité de talent et d’énergie investies dans la conception de projets universitaires totalement fictifs. Il me semblait tellement mieux que les étudiants mettent en application leur travail en aidant ceux qui n'ont pas les moyens de travailler avec des designers professionnels. Quelques chercheurs et moi avons tenté un projet, mais nous n’étions malheureuement pas prêts et notre projet n’a jamais vu le jour.

Avec ma femme Rachel - qui est aussi architecte, nous avons décidé de prendre une année sabbatique pour parcourir l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Est. C’est durant ce voyage, particulièrement en Inde et en Chine, que nous avons été confrontés à la réalité des marchés en développement rapide, ainsi qu'au plus grand défi achitectural du XXIe siècle. Comment faire face à la croissance démographique massive des trois plus grandes mégalopoles mondiales. Depuis lors, nous nous sommes concentrés sur la manière dont le design peut impacter ces marchés. De toute évidence, la numérisation massive de la connaissance représente un potentiel important de développement. Nous avons donc recherché une manière de connecter les individus entre eux. Et c’est ainsi que nous en sommes venus aux bibliothèques.

En quelques mots, Librii est un réseau de bibliothèques semi-numériques en Afrique que vous avez fondé en 2010. L’idée de base étant de créer un lieu collaboratif et connecté au réseau où il est possible de consulter des ouvrages en version numérique, mais aussi de les imprimer. La première bibliothèque va ouvrir à Accra, au Ghana. Pouvez-vous nous parler de la génèse de Librii et du lien particulier qui semble vous unir à l’Afrique et plus spécifiquement au Ghana ?

Librii a vu le jour dans le cadre de mon travail de thèse de troisième cycle, sur le thème des espaces où les individus et l'information se rencontrent. Trois idées importantes sont ressorties de cette recherche :

01. Les bibliothèques ont une histoire riche, et leur avenir le sera encore plus ;

02. La dotation de la bibliothèque Carnegie de Pittsburgh, qui a permis de construire plus de 2500 bibliothèques en une trentaine d’années ;

03. L’évolution actuelle : on passe de l’absortion passive de connaissances à un espace où l’on CRÉE la connaissance. En d’autres termes, les bibliothèques devraient ressembler de plus en plus à l'Internet.

J’ai aussi été séduit par le bouleversement actuel qu’est l’infrastructure de la fibre optique en Afrique. Ce qui m'a amené à présenté mes recherches à l’Institut de la Banque mondiale, dont j’ai reçu une subvention de démarrage ainsi que certains mentorats. Grâce à ce coup de pouce, j’ai formé une équipe pour réaliser le projet. Nous avons analysé cinquante-cinq pays africains et conclu que le Ghana était celui où nous étions moins susceptibles d’échouer. Ce pays bénéficie d'une forte croissance de son PIB, d'un faible taux de criminalité, d'une relative facilité à entreprendre et d'une presse dynamique.

Librii s'avère dense et complexe. Pouvez-vous nous éclairer sur ses fondamentaux et son fonctionnement. Outre la bibliothèque numérique, j’ai lu que Librii proposera des supports de cours et des formations à l’entreprenariat...

Apporter les meilleurs outils de production de connaissance possible, puis libérer le terrain. Par outils, j’entends différentes choses. Tout d’abord, des ordinateurs avec des connexions à haut débit tout autant fiables et des logiciels de création seront proposés. Par exemple, dans des domaines comme le design graphique, la création de sites web, l’apprentissage des langues, l’ingénierie du son et de l’image, etc. Mais aussi des ressources en ligne utilisées pour favoriser l’éducation et les opportunités. Par exemple, des informations sur les bourses d’études, des l'aide à l’emploi, de la presse en ligne, etc. Il y aura aussi des outils physiques, tels que la bibliothèque en elle-même, qui inclut des livres, des espaces de travail et un grand lieu de rassemblement. La bibliothèque devrait aussi abriter des laboratoires spécifiques pour la production de contenus, tels qu’un studio d’enregistrement, une studio de tournage et son fond vert pour l’incrustation vidéo, des imprimantes 3D, à l'instar de ce qu'expérimentent certaines bibliothèques aux États-Unis et en Europe.

Rendre des individus conscients du champ des possibles dans les domaines qui les intéressent et célébrer les meilleures œuvres créées par les utilisateurs de ces lieux. Ce qui s'avère valable pour les étudiants qui tentent d’intégrer de meilleurs universités, mais aussi pour les petites entreprises qui tentent de se développer. Nous devons comprendre leurs besoins et anticiper les ressources qui les avantageront. En essence, ce qui correspond déjà à la formation des bibliothécaires. Nous entendons juste pousser un peu plus loin le processus. Nous faisons ce choix, car nous attendons que les utilisateurs paient pour les meilleurs services, ce qui permettra ensuite de les améliorer. Cela nécessitera beaucoup d’essais et d’erreurs que nous espérons corriger aussi vite que possible.

L’essentiel, c’est que la bibliothèque soit considérée comme un espace où vous pouvez accéder et partager l’information, pour aller plus loin et plus rapidement dans les domaines qui vous intéressent. Librii doit être perçue comme un dispositif efficace pour réaliser les désirs des gens.

J’ai lu que vous envisagez des modèles économiques permettant de générer les revenus nécessaires à la gestion des bibliothèques, indépendamment des subventions étatiques ou du mécénat privé. Pouvez-vous nous parler des modèles qui seront proposés ?

Nous envisageons différentes stratégies, mais en réalité nous avons besoin d’aller sur le terrain et d’expérimenter pour voir ce qui fonctionnera et ce qui ne fonctionnera pas. Par exemple, nous allons probablement faire payer la navigation internet. Notre stratégie est de proposer un coût premium de 14:00 à 19:00, puis un coût extrêmement bas de 02:00 à 07:00. De cette manière, l’homme d’affaire qui peut se permettre de venir aux heures de pointe subventionne le jeune ambitieux prêt à travailler durant la nuit. C’est en fait assez similaire à la manière dont Bill Gates a appris à coder.

Librii a choisi la personnalité d’Andrew Carnegie pour incarner les ambitions du projet. Cet industriel écossais, naturalisé américain, fut l’un des plus grands philanthropes de son époque ; il a fondé plus de 2500 bibliothèques à travers les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada et d’autres pays anglophones. Aujourd'hui, les financements de votre première bibliothèque au Ghana proviennent d’une campagne Kickstarter qui a réalisé son objectif de 50 000 $. L’autre partie des fonds, nécessaires pour étendre le projet, proviennent d’un partenariat avec Architecture for Humanity, une organisation à but non-lucratif de San Francisco. Le rôle du crowdfunding s'est donc révélé essentiel. Pensez-vous que nous entrons dans une nouvelle ère, où le financement collaboratif fait figure de nouvelle philanthropie ?

Carnegie est un modèle essentiel pour nous du point de vue de l’échelle de nos ambitions. Nous aimerions ainsi créer des milliers de bibliothèques et il me semble très encourageant de disposer de ce modèle, parvenu à un résultat équivalent il y a moins d’un siècle. En terme de financement, il y a beaucoup, beaucoup plus de Carnegie aujourd’hui, mais il y a aussi beaucoup plus de fondations soucieuses d'employer leur argent à bon escient. Les résutats parlent d’eux-mêmes. Globalement, la pauvreté recule et la santé et l’éducation sont à la hausse. Vous n'avez qu'à lire les derniers rapports de la Fondation Gates.

Nous avons choisi de nous lancer avec les fonds du crowdsourcing, parce que nous voulions insuffler au projet une énergie communautaire. Notre équipe est sensible au fait que nous prenions ce qui est souvent considéré comme une institution publique pour la privatiser. Comme je le disais précédemment, nous ne cherchons pas à nous enrichir ; nous faisons cela pour survivre et espérons-le, pour prospérer dans un marché difficile. Je suis absolument convaincu que nous entrons dans une nouvelle ère. Cela n’est pas une hyperbole, c’est un fait statistique. Si vous considérez les données de population, nous avons récemment franchi le seuil du taux de croissance de pointe (qui est différent du pic de croissance, qui ne se produira pas avant plusieurs décennies). Néanmoins, les valeurs, attitudes et comportements sont en train de changer. Ce qui est évident, si vous savez où regarder.

On ne compte plus les projets africains qui mettent en avant les nouvelles technologies de l'information, à l’instar du iHub, un immense hackerspace construit à Nairobi, ou encore du Maker Faire Africa qui s’est tenu à Accra, Nairobi et Lagos. Avez-vous déjà une idée des lieux d'implantation des prochaines bibliothèques Librii en Afrique ?

Restons concentrés sur la première bibliothèque pour le moment ! La réponse la plus honnête est que nous aviserons en fonction des opportunités. Si nous lançons Librii avec succès, nous verrons qui est intéressé et entend travailler en collaboration avec notre équipe de management.

Librii est à la croisée de domaines passionnants tels que la technologie, le monde du livre, le partage de connaissances… Avez-vous en tête d’autres projets inspirants dont vous souhaiteriez nous parler ?

Il y se passe beaucoup de choses passionnantes dans le domaine de l’éducation actuellement. Des équipes telles que celles de la Khan Academy, de Bridge Schools et d'Omega Schools participent à ces avancées en proposant une éducation de qualité à prix abordable aux enfants du monde entier. C’est un domaine extrêmement intéressant.

Il y a quelques exemples d’« innovations parallèles » que je trouve absolument fascinants. Voyez les accomplissements de l’équipe de Biolight qui développe d’un excellent produit sur les marchés émergents et son équivalent sur les marchés établis. Ce travail est très excitant, déjà pour ce qu’il produit actuellement, mais encore plus pour son impact sur les initiatives qui sauront tirer des leçons de son approche particulière.

Quels sont vos prochaines idées, vos prochains projets ? Quelles sont vos attentes pour l’avenir ?

Je déteste sonner comme un disque rayé, mais... nous devons rester concentrés sur la première bibliothèque pour le moment ! Le monde est plein de possibilités incroyables, ce qui peut participer à vous disperser et vous distraire. Un point d'autant plus important que chaque idée, quelle qu’elle soit, est intéressante tant que votre équipe garde la capacité de la mettre en œuvre. Ce qui reste un travail très difficile. En ce moment, j’ai un peu l’impression que nous sommes en train d'accomplir l’ascension du Mont Everest. Et jusqu’à ce que nous ayons terminé, nous ne pouvons pas nous permettre de nous laisser distraire par une autre expédition.



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