PHILIPPE PISSIER « MAGICK : LIBERA ABA »


Enregistrement : 06/07/2014

Première apparition sur l'eZine des Mutants Digitaux de Philippe Pissier, artiste, auteur et propagateur depuis de longues années d'un occultisme bien spécifique, à l'occasion de sa traduction de Magick : Libera Aba - Livre Quatre d'Aleister Crowley, en deux tomes chez ESH Éditions. De quoi réjouir, mais aussi créer la polémique parmi les aficionados du Frater Perdurabo, toujours nombreux en ce début de XXIe siècle, car notre invité du jour ne garde pas sa plume dans sa poche ; une qualité dont La Spirale ne peut que se féliciter.

Présentation de Magick par l'éditeur :


Aleister Crowley (1875-1947) est certainement le plus important mage contemporain, mais son oeuvre immense est presque entièrement inédite en français. Ses détracteurs comme ses chauds partisans ne le connaissent souvent qu'en vertu de sa réputation.Magick (Liber Aba ou Livre Quatre) étant la clé de voûte du système occulte de Crowley, il n'est guère aisé d'approcher un autre de ses ouvrages en faisant l'économie de sa lecture préalable. Il est divisé en quatre parties et en neuf appendices.

Dans la Partie 1, il aborde les techniques orientales de réalisation spirituelle. Dans la Partie 2, il décrit la symbolique des outils magickes traditionnels. Dans la Partie 3, il expose les aspects spirituels de la théorie et de la pratique magickes intégralement déclinées en vingt-huit théorèmes, suivis de vingt-deux chapitres correspondant aux Arcanes ou Sentiers de Sagesse. Et dans la Partie 4, il aborde Le Livre de la Loi et sa Genèse (base de Thelema, sa vision spirituelle). Les neuf appendices furent choisis par Crowley pour en être les indispensables compléments (rituels, pratiques, diagrammes qabalistiques, etc.).

L'ensemble est précédé d'une introduction par Hymenæus Beta (nom du musicien William « Bill » Breeze) qui décrit l'élaboration des quatre parties de Magick et leur place dans l'oeuvre de Crowley. Notre traduction, en deux volumes inséparables et à pagination continue, est basée sur la Seconde Édition Revue et Corrigée apprêtée, introduite et annotée par Hymenæus Beta, laquelle tient compte des éditions originales, de corrections holographes de Crowley, mais aussi des manuscrits et tapuscrits préparatoires. Elle comporte encore une étude critique sur le texte, une longue bibliographie et un index de 4000 entrées.

Propos recueillis par Rémi sussan



Le réalisateur Kenneth Anger, occultiste et figure de proue du cinéma expérimental, et Philippe Pissier, à Paris en juin 2013 à l'occasion de la sortie de Magick.

Quel est est à ton avis le niveau de connaissance requis pour lire Magick ? Est-ce un livre que tu considérerais comme adapté à un débutant sur ces sujets ? Et quels ouvrages conseillerais-tu de lire auparavant ou en parallèle pour bien comprendre et apprécier Magick (en français, de préférence) ?

Je pense que, même pour un débutant, plonger dans Magick est un acte qui en vaut la peine. Bien sûr, il serait utile de lire le Complete Golden Dawn System of Magic de Regardie (qui n’est pas encore traduit mais cela ne saurait tarder), histoire de se familiariser avec le système initiatique où Crowley fit ses premières armes. Hormis cela, je recommande évidemment des classiques de la magie occidentale comme Agrippa ou Trithème, mais également tous les classiques de la spiritualité orientale.

Et vaut-il mieux commencer par le Book of Lies ou par Magick ?

L’idéal serait de débuter par le Dogme et Rituel de la Golden Dawn, ouvrage épuisé que Matthieu Léon et moi-même avions publié à l’enseigne des Gouttelettes de Rosée, il y a bientôt quinze ans, et qui sera réédité prochainement aux Editions Stephan Hoebeeck. Mais si nous en restons au choix que tu proposes, je dirais Magick car ce dernier contient dans son Appendice V des extraits du “ Liber 777, à savoir des tableaux de correspondances quabalistiques, permettant de décrypter les nombreux et facétieux codages numérico-littéraires du Livre des Mensonges.

Quelle est à ton avis la place de Crowley dans le domaine de l'occulture contemporaine? Entre les chaotes, les wiccans, mouvements plus « populaires » qu'il a certes fortement influencés, penses-tu qu'il existe encore une place pour les rituels complexes décrits dans Magick ?

La place de Crowley dans l’occulture me semble celle d’un auteur classique du XXe siècle, dont l’œuvre fut le principal moteur du renouveau magique occidental.

L’occulture, comme on la nomme aujourd’hui, c’est quand même lui qui en est la principale origine, du fait qu’il fut toujours au carrefour des arts, des lettres, de la démarche ésotérique. Encore convient-il de préciser que dans sa manière de faire même, ces domaines n’étaient pas séparés. Pour situer un peu plus Crowley par rapport aux mouvances que tu viens de citer, il faut se souvenir que son système repose sur une métaphysique élaborée, ce qui n’est forcément pas le cas des wiccans, des chaotes et autres, dont les systèmes (car il ne s’agit souvent que de systèmes) doivent quand même beaucoup au formatage simplificateur de la société de consommation. Il s’agit la plupart du temps d’un ensemble de « techniques » pour obtenir ceci ou cela : autant dire qu’il n’y a guère de différence avec la magie utilitaire ou la sorcellerie pour les nuls.

Cela dit, ces mouvances post-crowleyennes sont très différentes. Les wiccans, en ce qu’ils se connectent directement au biotope et à la Grande Mère, ont toute mon estime. Je pense réellement que beaucoup de choses pourraient prospérer sur ce terreau, en ces temps d’exploitation forcenée de la planète. . Pour ce qui est de la « Chaos Magick », c’est autre chose. J’étais en contact avec certains de ses pionniers en 1986 ou 1987, ce n’est donc pas une chose nouvelle pour moi. Lorsque, quatorze ou quinze ans plus tard, j’ai traduit en français les premiers textes chaotes, en compagnie de Jean-Luc Colnot, et que nous les avons mis en ligne sur son site Magick Instinct, une pensée politique sous-tendait cette démarche, utopique ma foi. Nous pensions pouvoir nous attaquer à un ésotérisme franchouillard et figé, ringard, vivant sur des acquis remontant à Papus, Lévi et compagnie. Mal nous en prit. La chaos francophone est aujourd’hui à l’image de la chaos anglo-saxonne : un joujou, un toy pour bobos qui se la pètent « révolution » devant leurs écrans après avoir fini leur journée dans le secteur tertiaire. Comment s’acheter un supplément d’âme à peu de frais. Au Moyen-Âge, on appelait ça une « indulgence ». Tout se monnaye, faut croire. Sid Vicious is dead, but Mammon is always alive — and well.

S’il y a encore une place pour les rituels complexes du Liber ABA ? Sans doute, oui. Il y aura des puristes pour les répéter à l’identique, et des hérétiques qui saisiront la « mécanique du rituel » et pour qui les cérémonies crowleyennes serviront d’exemples et de modèles lorsqu’ils élaboreront les leurs propres. L’on apprend un certain nombre de choses en décortiquant les structures rituéliques de Crowley et en méditant son Magick. À mon sens, on y apprend justement comment élaborer une « structure » cérémonielle dotée d’une cohérence interne. C’est à ce titre qu’il est intéressant de comparer le matériel rituélique de base, celui de la Golden Dawn (l’Aube Dorée, fraternité britannique où il fut initié), et ce qu’il en a fait, la manière dont il a adapté ces données.

Il y a Crowley le magicien et Crowley « le prophète du Nouvel Eon ». Sous cet aspect là, que faut-il penser de Crowley? Ce côté messianique est-il encore influent, et auprès de quelle population ?

Qu’en faut-il en penser ? Je l’ignore et je m’en fous un peu. Toute la névrose de Crowley est dans cette histoire de prophète, mais en même temps si Crowley n’avait pas été névrosé il n’aurait jamais trouvé la force de faire tout ce qu’il a fait. C’est sa frustration traumatique qui l’a fait devenir ce qu’il est devenu : peut-être bien le plus grand mage du vingtième siècle occidental. L’aspect prophétique est bien sûr influent dans la population « crowleyenne », pas tant que ça, mais c’est présent. Il est assez souvent réquisitionné par des gens en manque de repères et qui adoptent Crowley comme une sorte d’« anti-père », c’est un reproche que l’on entend. Mais n’est-ce pas le cas, peu ou prou, de tous les penseurs dont la stature dépasse l’ordinaire ?

Dans Magick, Crowley semble parfois parler de magie rituelle au sens littéral, parfois simplement comme une métaphore d'une théorie de l'action (moucher son nez, écrire un livre comme acte magique, etc.). Si tu devais décrire la méthodologie de la magie telle qu'elle est présentée dans Magick, comment le ferais tu ?

Il me semble que la méthodologie crowleyenne implique de connaître le pourquoi de l’action choisie avant sa réalisation effective. D’où l’importance de l’aspect auto-analytique chez Crowley, et cette recherche de la Vraie Volonté dont on réalise un jour ou l’autre qu’elle est impersonnelle, intégrée à la danse des choses. Sa méthodologie est simple, c’est du bon sens basique : savoir où l’on veut vraiment aller, et pour cela savoir qui on est vraiment, puis mettre en œuvre les moyens, en étant parfaitement focalisé sur sa cible. Cela dit, je viens de décrire la partie consciente du processus, et pour sûr l’inconscient a son mot à dire.

Dans le monde anglo-saxo, Crowley est une icône de la contre-culture (les Beatles, Timothy Leary, etc.), que penses-tu de cette réputation ?

Crowley est une icône de la contre-culture anglo-saxonne, certes, mais il lui échappe complètement dans le même temps. S’il a été si aisément revendiqué dès les années soixante, c’est évidemment parce qu’il avait toutes les qualités requises pour plaire à l’époque : amour libre, sexualité transgressive, goût du scandale et bien sûr usage des drogues. Le cul et la dope, ça se vend tout seul — surtout auprès des enfants hystériques et frustrés d’une société puritaine. Après, il faut se pencher un peu plus sur ses écrits, et réaliser que ses « excès » sont la face visible, flashante, d’une démarche très cohérente et très disciplinée. J’ai tendance à le percevoir comme le créateur d’un tantra occidental.

Comment définirais-tu la procédure de la Magick de Crowley ? Qu'est-ce qu'un rituel magique? Quelle est sa structure ?

Pour lui, c’est plus un art de vivre (et conséquemment de mourir à soi-même), impliquant un dépassement permanent que la répétition superstitieuse de formules visant à l’obtention d’avantages matériels.

Un rituel magique est la mise en rapport de divers sons, images, couleurs, mantras, « noms barbares », gestes, etc., au sein d’une action théâtrale pouvant être quotidienne (insistant donc sur une fidélité à des dieux, des principes…) ou exceptionnelle (car visant à un bouleversement ou à des révélations conséquentes) et tenant alors compte de données « macrocosmiques » (par exemple la position des planètes dans le ciel à l’époque de ladite cérémonie, il ne faut pas oublier qu’astrologie et magie ont toujours marché main dans la main). La procédure repose sur un comportement obsessionnel étayé par tout le dispositif mnémotechnique des sons, des couleurs, des « mots de pouvoir » ramenant à une idée unique : celle centrale au rite lui-même. Crowley emploie souvent le terme « Focalisation Parfaite » (one-pointedness), emprunté au yoga de Patanjali.

Néanmoins, tous les rituels possèdent généralement une structure tripartite : le bannissement (par lequel nous marquons une coupure d’avec le monde profane pour pénétrer dans le champ du sacré), le rite proprement dit, et une clôture qui affirme la cessation du travail et le retour à l’état normal. La structure d’un rituel magique dépend de l’époque et des circonstances où il fut élaboré, c’est culturel. Les cérémonies de Crowley sont souvent très complexes, voir par exemple le Liber V vel Reguli ou le Liber Samekh, et peuvent désorienter son lecteur, l’effrayer même lorsqu’il se rend compte de la masse informationnelle qu’il convient d’assimiler si l’on souhaite les mettre en action et les vivre de façon plénière.

Cela étant dit, je tiens à spécifier qu’à mon sens l’intérêt d’un ouvrage comme Magick ne se limite pas à constituer une sorte de « bréviaire thélémite ». Sa lecture scrupuleuse débouche sur une compréhension des principes de la rituélie, laquelle compréhension peut octroyer à l’individu les moyens de créer ses « propres rituels », adéquats à sa situation, son esthétique, sa manière de fonctionner psychiquement.

Dans tous les cas, la clef de ce labeur ritualisé est mentionnée par Crowley au début du Chapitre 15 de la Partie III, et je ne peux mieux faire que le citer : « … le secret de la réussite en invocation n’a pas encore été dévoilé. Il est extrêmement simple. Il est pour ainsi dire dénué d’importance que l’invocation soit ‘correcte’. Il existe mille manières différentes d’atteindre le but proposé, pour autant que les formes extérieures soient concernées. Le secret tout entier se peut résumer en cinq mots : ‘Embrase-toi dans la prière’. Le mental doit être exalté jusqu’à ce qu’il perde conscience du moi. Le Magicien doit être poussé en avant, aveuglément, par une force qui — bien qu’en lui et de lui — n’est en aucune manière ce qu’il, à l’état de conscience normal, nomme Je. Tout comme le poète, l’amoureux ou l’artiste sont transportés hors d’eux-mêmes par une frénésie créatrice, ainsi doit-il en être pour le Magicien. »

Il est évident que l’embrasement dans la prière, mentionné par Crowley, n’est autre que la transe, présente dans toutes les procédures religieuses, qu’il s’agisse de l’antiquité européenne ou du vaudou contemporain. S’il fallait faire appel à la terminologie de la psychologie contemporaine, l’on pourrait dire que le rituel est une « procédure auto-hypnotique » visant à déboucher sur un état de transe. Crowley est bien sûr célèbre pour avoir consciemment réintroduit le désir et les drogues dans le rite magique, renouant ainsi avec les pratiques chamaniques de tous les temps et de toutes les contrées.

À ton avis, que peut-on en attendre de ces rituels ? Quels en sont les effets ?

On peut en attendre des milliers de choses ! Mais convient-il d’en attendre quoi que ce soit si l’on se souvient du verset 44 du chapitre I du Livre de la Loi : « Car le pur vouloir, inassouvi d’objet, libéré de la soif de résultat, est en tout point parfait » ? Cela dit, les effets d’un rituel qui « fonctionne » seront tout autant intérieurs qu’extérieurs. Nous sommes tout autant modifiés par notre souhait, que par sa réalisation et les changements d’attitude qu’elle entraîne. Des situations d’impasse peuvent être renversées, d’une manière qui pourrait paraître « miraculeuse » aux personnes ayant une perception purement quantitative du « réel ». Il arrive souvent que des événements s’assemblent en queue d’aronde pour parvenir au résultat souhaité.

Peux-tu nous expliquer les notions centrales chez Crowley de « rencontre avec le Saint Ange Gardien » et de « franchissement de l’Abîme » ?

Il faut tout d’abord se souvenir que le système magique de l’A.A. (l’un des deux ordres initiatiques, avec l’O.T.O., dont s’occupa Crowley) repose sur l’Arbre de Vie de la Qabale, lequel contient dix séphiroth et vingt-deux sentiers (auxquels l’on fait correspondre les 22 lettres hébraïques et les 22 arcanes majeurs du Tarot). L’idée principale est que l’homme « non initié » se situe ontologiquement au niveau de la séphirah Malkuth, la plus basse de l’Arbre, correspondant à l’aspect le plus dense de la manifestation. Cet homme, est censé remonter jusqu’à son origine divine en Kether (« la Couronne », première des séphiroth, tout en haut de l’Arbre) via un ensemble de pratiques graduées censées provoquer son perfectionnement, sa « réintégration ». Cette remontée connaît deux « crises » principales. La première est la « Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien ».

Crowley adoptera deux positions distinctes au cours de sa vie, dans la première il verra le S.A.G. comme une sorte de « Moi Silencieux », la véritable nature divine de l’individu. Vers la fin de sa vie, il adoptera une position radicalement différente : « Il est plus qu’un homme, peut-être est-ce un être déjà passé par le stade humain, et sa relation singulièrement intime avec son client repose sur l’amitié, la communauté, la fraternité, ou la Paternité. Il n’est pas, je le souligne, une simple abstraction de vous-même ; et c’est pourquoi j’ai fortement insisté sur le fait que le terme ‘Moi Supérieur’ impliquait une exécrable hérésie et une dangereuse illusion. » (Magick without Tears, Chapitre 83. St Paul, MN : Llewellyn Publications, 1973.)

L’autre « crise » est en effet le « franchissement de l’Abîme », ce qui a fait dire à certains commentateurs que les initiales A.A. pourraient signifier « The Angel and The Abyss » et non « Astrum Argentinum » (Crowley n’a jamais écrit où que ce soit que les initiales A.A. constituaient l’abréviation de ce dernier terme, et ce bien que l’intitulé du « Troisième Ordre » de l’A.A., soit « Silver Star », soit « l’Astre d’Argent »).

On peut dire que l’Abîme est l’immense gouffre ou vide qui sépare le monde phénoménal de la manifestation de sa source nouménale. Le démon Choronzon, censé garder cet Abîme, symbolise ces parties de notre conscient et de notre inconscient (« une unité passagère capable de sensation et d’expression », pour reprendre les termes de Crowley dans le dixième Ether de La Vision et la Voix) qui ne veulent ou ne peuvent rentrer dans le Divin.

Peux-tu brièvement nous parler de la « mythologie / théologie » crowleyenne ? Qui sont Babalon, La Bête, Nuit, etc. ? Et surtout, quel est leur rôle au sein de l'œuvre de Crowley ?

Brièvement ? Hum. Les trois couples Nuit et Hadit, Babalon et Chaos, la Femme Ecarlate et La Bête participent à leur manière d’une hiérarchie « salomonienne ».

Nuit, avec son parèdre Hadit et leur rejeton Râ-Hoor-Khuit (« l’Enfant Couronné et Conquérant »), fait partie d’une triade cosmologique. Nuit représente le cercle élargi à l’infini, dont la circonférence est incommensurable et dont le centre est partout (cependant que Hadit est le point infiniment petit, au cœur de toute créature unique). Hadit parle ainsi, dans le second chapitre du Livre de la Loi, où il est l’orateur : « Dans la sphère, je suis partout le centre, de même qu’elle, la circonférence, n’est nulle part trouvée. Néanmoins elle sera connue & moi jamais. […] Je suis la flamme qui brûle en tout cœur d’homme, et au noyau de chaque étoile. » Dans la pensée thélémite, c’est l’interaction entre ces deux principes cosmiques, Nuit et Hadit, qui engendre l’univers manifesté. Crowley précise, dans l’un de ses commentaires au Livre de la Loi : « Nuit est Tout ce qui existe, ainsi que les conditions de cette existence. Hadit est le Principe qui engendre des modifications dans cette Existence. Cela explique pourquoi l’on peut appeler Nuit la Matière, et Hadit le Mouvement. »

Râ-Hoor-Khuit, leur enfant, est à la fois une « Unité qui inclut et couronne toutes choses » (Magick, Chap. 0, Partie III, p. 200), en même temps que la Déité censée régner sur « l’Eon d’Horus » (la période cyclique censée débuter en 1904 de par la révélation à Crowley du Livre de la Loi).

C’est dans La Vision et la Voix (texte de Crowley narrant son propre « franchissement de l’Abîme » au cours d’une longue marche dans le désert algérien, ponctuée de pratiques rituelles, mantriques et tantriques, en 1909) que Babalon fait sa première apparition dans la littérature thélémite. Babalon est la Grande Mère (et la Grande Mer), de même que Chaos est le Grand Père

Babalon exerce une fascination considérable sur les thélémites contemporains : parente de la Kali hindoue ou de la Barbélo des Gnostiques, elle est fréquemment associée à l’archétype de la femme fatale, de l’impitoyable amante, et à des comportements liés à la cruauté sexuelle. Elle est considérée comme prostituée sacrée parce qu’elle ne refuse personne, et cependant elle prélève un prix élevé — le sang même de l’adepte et son identité, son ego, en tant qu’individu terrestre.
« La Bête » et la « Femme Ecarlate » (ce terme renvoie notamment à la « Prostituée » de l’Apocalypse de Jean) sont d’une certaine manière les émissaires terrestres de ces couples cosmiques et métaphysiques. « La Bête » ou « To Mega Therion » est le nom mystique de Crowley, relativement à son Grade de Magus (l'un des plus hauts niveaux de conscience dans le système de Crowley, l'AA).

La « Femme Ecarlate » est sa partenaire, mentionnée dès la réception du Livre de la Loi (Chap. I, verset 15) : « Maintenant saurez-vous que le prêtre & apôtre élu de l’espace infini est le prince-prêtre la Bête ; et en sa femme appelée la Femme Ecarlate est tout pouvoir donné. Ils rassembleront mes enfants en leur bercail : ils apporteront la gloire des étoiles dans les cœurs des hommes. » La « Bête » et la « Femme Ecarlate » constituent manifestement un couple tantrique, comme on s’en aperçoit en creusant la pensée et la littérature crowleyenne.

Est-ce que ce style « pseudo-égyptien » mâtiné de kabbale est indispensable à la poursuite de la magie « thélémite » ? Ou existe-t-il des magiciens thélémites recourant à d'autres « folklores » ?

Rien n’est jamais indispensable, hormis l’honnêteté de la démarche. Toute imagerie passée ou collective est remplaçable par une autre imagerie plus actuelle, ou plus intime. Bien sûr, il y a des magiciens ayant recours à d’autres « folklores », on peut toujours tout « mixer », mais c’est comme en musique électronique, il y a les mixages foireux pour la jet-set sous coco et les perles underground qu’écoutent isolés des individus rares (un peu comme les premiers chrétiens dans les catacombes) : tout cela pour dire que toujours se pose la question de l’aspect qualitatif de la manière de procéder et donc, fatalement, du « style ». Le style, ce n’est pas juste une forme dont un fond se revêtirait, c’est la splendeur même du fond se révélant dans l’esthétique. C’est la joie de danser juste.


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Titre : PHILIPPE PISSIER « MAGICK : LIBERA ABA »
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