CHRISTIAN GATARD « LES MYTHOLOGIES DU FUTUR »


Enregistrement : 16/10/2014

Troisième irruption de Christian Gatard dans La Spirale, pour son nouvel ouvrage Les Mythologies du futur. Et d’ors et déjà une affirmation de « copinage », puisque La Spirale et Vampyres figurent en bonne place dans les chapitres de cette somme de travail, aux côtés d’autres habitués de nos pages, dont Thierry Ehrmann, Rémi Sussan, Norman Spinrad, Rodolphe Bessey et Soizic Sanson.

Passé cet aveu, Christian Gatard livre ici un ouvrage foisonnant et atypique, entre l'essai prospectif, l'étude sociologique et un récit de voyage à travers l’espace et le temps. Où l’on retrouve une vision de notre futur proche autrement plus subtile et complexe que les maximes anxiogènes colportées par les médias de masse ; un appel à la mutation constructive, qui devrait régaler les habitués de La Spirale.


Propos recueillis par Laurent Courau.



Attaquons derechef avec l’argument principal de ce nouvel ouvrage : pourquoi ces « mythologies du futur » et en quoi diffèrent-elles des mythologies du passé ? Où situes-tu la rupture ?
 
Dans ce nouveau bouquin je propose de considérer les mythes comme des récits que l’humanité se raconte pour affronter les temps difficiles. C’est Frazer dans le Rameau d’Or qui le formule ainsi. J’aime bien les ethnologues un peu démonétisés comme lui. C’est dans les vieilles poêles qu’on fait les meilleures omelettes. Et puis, il y a toujours eu des temps difficiles. Et tout le monde a toujours pensé que le futur serait difficile. On a donc toujours besoin de récits. Mais comment s’en servir ?

J’ai appelé plan A l’invention des religions et de l’indignation.

Ça ne date pas d’hier et ça continue de séduire les foules. Le plan A, c’est de tout temps. On essaye de se tenir les coudes pour ne pas chavirer dans les mers déchaînées. On ne sait pas où on va, ni comment, mais on y va ensemble. On s’indigne, on prie, on invoque, on fait des incantations. Ça n’est pas une solution, c’est le degré zéro de la prise de conscience. Et on coule ensemble.

Il y a aussi un plan B. On a écrit des choses très intelligentes, très belles. On a fabriqué des mythes superbes, grandioses, émouvants. Ils expliquaient tout. Ils venaient des Grecs, des Romains, des Egyptiens, des Scandinaves ou des Amérindiens. Tout ça est resté enfermé dans les malles de la connaissance et du savoir, réservé à quelques initiés. Ces malles ont été fermées à clef… et on a perdu les clefs… clefs du coffre, clefs de compréhension.

Qu’est-ce ce qui manque ? Le mode d’emploi pour soi, ici et maintenant.

D’où le plan C.

Le moment de la rupture est le moment déclenché par la question : et moi là dedans ? C’est le « what’s in it for me » ? Un peu charité bien ordonnée commence par soi même.

Le plan C, c’est le moment où on se confronte soi-même aux grands récits qui se construisent… C’est ce que j’essaie de faire toucher du doigt dans mon bouquin. J’essaie de le faire sans trop me prendre au sérieux, ni prendre le monde trop au sérieux, avec cette position fabuleuse du trickster, ce fripon divin, ce petit dieu qu’on rencontre dans toutes les mythologies et qui est l’empêcheur de tourner en rond à la fois méchant et tendre… Le trickster a le rire puissant.

Les mythologies du futur que j’essaie de repérer sont donc des récits dans lesquels je peux trouver ma place. Et j’essaie tout au long du livre - qui est une aventure de trois années d’écritures, de voyages, de rencontres, de découvertes – de donner au lecteur un mode d’emploi pour qu’il se bricole à son tour ses propres récits. Bricoler est à prendre ici à la manière de Lévi-Strauss, of course, plus en odeur de sainteté que Frazer (sourire) : confectionner un objet matériel qui est aussi objet de connaissance…

Ta question sur la rupture est donc très pertinente : dans les mythologies du passé les récits parlent de l’histoire humaine dans laquelle l’individu n’est qu’un maillon dans une chaîne infinie de contes et de légendes – il n’en sait rien, il n’en est pas conscient. Dans les mythologies du futur, c’est pareil, l’individu n’est qu’un maillon … mais il le sait, il en a pris conscience ! La rupture, c’est la prise de conscience. C’est de prendre les rênes du devenir, se mettre dans le poste de pilotage. Tout en acceptant cette idée, bien évidemment, que nous ne faisons que prolonger l’histoire humaine, dans laquelle nous ne sommes qu’un maillon (là-dessus, rien n’a changé) mais le fait de le savoir change notre rapport au monde. Nous pouvons piloter l’avion-humanité… ou du moins est-ce là un des grands mythes du futur - la balle est dans notre camp… Cette idée est typique d’un de ces récits qui permet d’affronter des temps difficiles. Mais pouvons-nous vraiment piloter l’avion ? Nous ne le saurons sans doute jamais … mais on peut faire semblant…
 
Le propos me semblant ici central, qu'est-ce qui motive, selon toi, la constitution de telles mythologies ? S'agirait-il d'une manière de conjurer les multiples crises que traverse notre civilisation ? Ce qui ne manque pas de m'évoquer l'excellente Crise de transformation de Norman Spinrad, que tu as rencontré et que tu cites.
 
Tu as raison. Le texte de Spinrad est au cœur de ce débat. Il reprend d’une façon magistrale toute l’histoire de la matière dès avant le Big Bang, pour aboutir à l’homme et il propose des solutions pas très politiquement correctes pour que son histoire continue, des solutions qui prennent à rebrousse-poil les intégristes et autres idéologues, comme par exemple le recours au nucléaire… en attendant éventuellement mieux.

Son texte - Crise de transformation - a tout ce qu’il faut pour constituer un « récit mythique »… ou peut-être pour façonner quelque chose comme une « mythurgie » … comme on parle de métallurgie pour le travail sur le métal ou de chirurgie quand on parle d’incisions et de sutures sur les tissus. Je t’avoue que je n’avais pas ce néologisme - « mythurgie » - en tête avant cet entretien. Comme quoi toute conversation est source d’inspiration. Toutefois j’essaie de ne pas abuser des néologismes mais dans un monde en mutation, il faut bien trouver à les nommer, ces mutations.

Bref,  il y a là quelque chose qui permet de naviguer dans le monde qu’on vit.

J’évoque ainsi quelques techniques mythurgicales dans mon bouquin : les mythologies d’hybridations, les mythologies de permutations, les mythologies de décrispations, les mythologies de protestations , les mythologies de divertissements, les mythologies de coopérations… et oui, elles servent à surfer sur les crises…
 
Pour revenir sur l’idée de rupture et eu égard à ta longue expérience, considères-tu que la période que nous traversons marque une rupture avec un monde passé et définitivement enterré ? Que nous serions entrés de plain-pied dans une nouvelle ère, celle du changement et de l’instable, que certains lient à l’irruption de l’Internet et des NTIC, sur fond de crises économiques, écologiques et démographiques ?
 
Je pense qu’il est beaucoup plus difficile qu’on ne le dit généralement de se faire une idée claire sur le sujet. Bien entendu nous sommes en mutations – au pluriel ! Avec Internet on communique plus et plus vite qu’avant. Les évolutions écologiques et démographiques nous surplombent – toujours plus menaçantes. Les peurs augmentent.  Les cultures s’entrechoquent et les extrémismes / intégrismes donnent dans une surenchère effrayante.

Mais je ne crois pas que du passé nous fassions - ni ne puissions - faire table rase, pour reprendre le vieux cliché. Je ne crois pas que le monde qui vient soit en rupture radicale avec un « monde d’avant » qui serait en voie de disparition définitive, comme si on pouvait inventer une ère nouvelle qui n’aie aucun héritage. Je crois, ou plutôt je constate, que ce « monde d’avant » s’accroche et n’a pas l’intention de se laisser débarquer de l’histoire de l’espèce. Les mutations en cours gardent des traces inexpugnables de passés plus ou moins récents. Précisément en ce moment les  commémorations, anniversaires  et autres souvenirs plus ou moins solennels cherchent à exorciser des passés en mille-feuilles, à extirper de l’Histoire des  enseignements pas forcément idiots, des  leçons parfois utiles, des morales, elles,  plus ou moins hasardeuses. Plus que jamais nous puisons dans des cultures ancestrales pour essayer de donner du sens à notre époque. Nous sommes comme l’espèce humaine l’a toujours été : dans une continuité.

Pourtant, le  thème du changement obsède les medias, il fascine les commentateurs. De quoi ce changement est-il le nom ? Hé bien je pense que – plutôt qu’une rupture - c’est celui d’une intensification du monde, ce que j’appelle par ailleurs une sensationnalisation. Plus de sensations, plus de sensationnel,  d’étonnements, de spectaculaire…   Et cet appétit de « toujours plus » est en clash avec l’aspiration à « ralentir », avec un besoin qui s’exprime aussi de réduire la voilure, de calmer le jeu. C’est une querelle très contemporaine : fast contre slow… Et ça peut se comprendre : l’intensité du monde est épuisant. Pour tenir le coup il faut qu’on se ménage à un moment donné. Ce n’est pas facile.

Les mutations en cours sont évidentes mais elles sont soumises à des forces contraires. D’un côté des forces centrifuges nous amènent au dépassement de soi, dans une forme d’extension permanente. Un peu à l’image du cosmos en expansion continue, l’idée c’est de toujours repousser les limites. De l’autre des forces centripètes nous poussent à réintégrer le monde, rentrer à la maison, nous replier sur nous-mêmes. Locavores et compagnies.

Est-ce qu’Internet s’inscrit dans ce changement ? Bien sûr mais il est un accélérateur plus qu’un déclencheur. Il intensifie l’impulsion donnée par Gutenberg, prolongée par Bell. L’imprimerie ou le téléphone ont certes changé le monde en leur temps …  mais n’y avait-il pas dans l’air de ces temps-là une formidable mue socioculturelle qui mettait en jeu toute la dynamique de la société ? Les innovations technologiques ne sont peut-être que la chrysalide de ces moments, l’incarnation matérielle d’un stade de développement plus large incluant une dimension disons… spirituelle. Les mutations technologiques et les mutations psychologiques sont peut-être intimement liées et s’auto-alimentent.
Alors sommes-nous dès maintenant dans une nouvelle ère ?

 On dit que l’époque moderne est arrivée à son terme – on parle de post-modernité… sans nommer ce qui viendrait après… cette notion de post-modernité me paraît aujourd’hui assez dépassée. Et pourtant j’ai beaucoup de tendresse pour Maffesoli qui la revendique et qui m’a offert une superbe préface alors que je le taquine pas mal dans le chapitre sur son nœud papillon dans mon livre. Le concept de post-modernité – dans sa formulation même – laisse entendre que notre époque serait le terme de quelque chose sans visibilité sur la suite. Le concept de post-modernité enferme. Il est temps de penser ouverture, renaissance, nouveau souffle… et je pense que le concept qui va définir le nouvel ordre /désordre du monde doit oublier cette histoire de changement/rupture au profit d’un concept mutation/ régénération. Il y a un joli terme pour ça la palingénésie : le retour à la vie, dans la nature - en se redistribuant après la mort les éléments de la vie s’échangent et prolongent le devenir du monde.
 
 
La Spirale revient souvent sur la nécessité d'emprunter des chemins de traverse pour capter l'époque et son devenir, à l'écart des grandes autoroutes (de l'information). Une démarche que je retrouve au coeur de ton ouvrage. Peux-tu nous toucher quelques mots de ta méthodologie ?
 
Concrètement je fonctionne avec une sorte de dispositif que je complète et que j’enrichis en permanence. Voyager, écrire, entrer en conversation. Mes terrains d’étude sont des exercices hautement impliquant pour aller voir de près ce qui se passe, mes livres sont des pauses pour essayer de mieux comprendre les mutations en cours, et les conférences que je propose sont des sources d’inspiration. Aussi, je voyage dans le monde entier en permanence. C’est une grande chance. Je mène des missions d’étude pour de nombreuses entreprises, un travail essentiellement centré sur l’analyse psychosociologique des groupes humains. J’ai la chance de pouvoir m’exprimer devant de nombreux publics et échanger avec eux. Or j’insiste : c’est en écoutant les gens qu’il y a le plus à apprendre du devenir du monde. C’est aussi vrai d’un groupe de citoyens lambda en Chine ou au Togo que d’une audience grand public à la Gaité lyrique à Paris que d’un parterre d’hommes d’affaires à Tanger.

Ma démarche est en décalage avec l’Académie. Je suis toujours un peu étonné quand je reçois un courrier de lecteurs universitaires qui apprécient mon travail et adhèrent à ma démarche. (C’est que je dois avoir une idée assez fausse de l’Académie.) Je pratique une sorte de gonzosociologie aux prises avec le siècle. C’est très subjectif, très immersif, souvent intense. Tout contact est toujours une expérience à partager. Tout contact qui ne brûle pas les doigts ne doit pas annoncer grand chose du futur.

C’est en cela que je me suis vite retrouvé très en phase avec La Spirale et avec ta propre démarche.

Il faut surfer sur la lave des textes, des livres, des pays, des cultures et des gens, surtout des gens. Je dis la lave. Ce qui m’intéresse, c’est le feu, les braises. Je cherche les signaux faibles … qui sont des braises. C’est presque comme ce jeu « tu brûles /tu es glacé » selon qu’on se rapproche ou s’éloigne de l’objet caché. Quelque chose me dit qu’il y a ici ou là des escarbilles incandescentes et qu’en soufflant dessus le futur s’y enflammera.
 
Alors, justement… Sans dévoiler l’ensemble du contenu de ces Mythologies du futur, peux-tu nous donner un aperçu des « braises » que tu as débusquées au cours de tes pérégrinations ? Et donc des personnages, souvent atypiques, que tu as croisés ?
 
Des écrivains de science-fiction en conclave sur les hauteurs d’un village de Haute-Provence aux fermiers bio du Colorado, des femmes-chamanes- artistes d’avant garde de Shanghai aux créateurs d’imprimantes 3D au Togo, des mariés en fleurs en Normandie aux jeunes filles new-age de Mexico…  jusqu’aux troubadours de l’occulte de la Demeure du Chaos qui triomphent avec la même aisance à Wall-Street… oui, ce peuple du futur va mettre le feu au siècle. Ce sera un feu qui éclairera le monde plus qu’il ne le cramera.
 
Il est dorénavant d'usage de s'appesantir sur une crise du monde occidental, voire plus précisément de la vieille Europe. D'après tes nombreux voyages et les rencontres qu'ils ont occasionnées, est-ce que tu perçois une différence importante entre le ressenti d'un jeune Français et par exemple celui d'une Chinoise ou d'une Togolaise de la même génération ?
 
Les généralisations sont perfides. Les jeunes Français, les jeunes Chinois, les jeunes Togolais, ça n’existe pas. C’est une réduction dans laquelle je ne reconnais pas les gens que j’ai rencontrés. Non pas qu’il n’existe pas des sentiments d’appartenances géographiques et culturelles. Il y a une fierté identitaire, un sentiment puissant et heureux d’être de quelque part et d’avoir des racines… et  il y a des déprimés partout mais surtout il y a des optimistes et des enthousiastes partout, et ce sont eux qui mènent le monde. Ce n’est même pas une question d’âge… ou en tout cas pas que cela. Il y a des tempéraments. Il y a des gens qui aiment entreprendre, des artistes potentiels, des jeunes en colère…
 
Et donc, car il m'apparaît important de l'évoquer, quels sont selon toi les grands empêcheurs de « muter en rond » de l'époque ? Les forces réactionnaires incarnées ou mythologiques, après tout, qui limitent notre capacité d'évolution ?
 
La palingénésie que j’évoquais tout à l’heure n’est pas un jardin de roses.  Cette régénération permanente profite des mutations , des évolutions, des révolutions pour assurer le triomphe final de la vie … et la vie se prolonge, certes, mais dans la douleur des crises, dans l’accentuation des fractures…
 
Ta question devance ce que j’allais aborder… ces tempéraments magnifiques des jeunes dans le monde sont précisément et partout soumis à la contrainte dictatoriale de ce que j’appelle dans le livre les forces d’Azazel, le dieu de l’obscurité, de la destruction, de la stérilité et de la mort. Il met le monde à feu et à sang. La liste de ses méfaits est interminable. Il est le premier porte-enseigne des armées infernales. Ses croisades de désordre et de sang incarnent la barbarie absolue. Il n’est pas encore une star au panthéon des salauds, mais pourrait gagner des galons. Il est en conflit permanent avec Ahura Mazda le dieu de la lumière, de la construction et de la fertilité.

C’est terrible à dire mais là rien de nouveau sous le soleil. Azazel aujourd’hui c’est l’intégrisme radical sous toutes ses formes. Suivez mon regard. Il est partout sur Youtube.

C’est encore plus terrible à penser mais c’est précisément dans cette confrontation permanente, millénaire qu’on trouvera des ouvertures. Ce qui ne tue pas rend plus fort. Il faut être inquiet mais rejoindre le banquet du monde pour manger le poulet rôti et boire le vin clair.


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