LISA PALAC « FUTURE SEX »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Cybersexe, fétichisme, hédonisme, bisexualité… Fondatrice de l’excellent Future Sex, l'une des revues séminales de la cyberculture californienne du début des années 90, Lisa Palac se consacre dorénavant à la décoration d'intérieur pour multimillionnaires dans la région de Los Angeles.

La Spirale l'avait contactée au milieu des 90's afin d'échanger autour de ses nombreuses expériences, depuis le magazine lesbien californien On Our Backs jusqu'au futur des pratiques sexuelles et à The Edge Of The Bed, son autobiographie qui venait tout juste d'être publiée par Little, Brown & Company, en septembre 1997.


Propos recueillis par Laurent Courau.



Vous faites partie des figures mythiques de la cyberculture du début des années 90 aux côtés de R.U. Sirius, Timothy Leary ou Mark et Carla de Boing Boing. Comment voyez-vous cette époque avec le recul ? J’ai le sentiment que beaucoup moins de gens croient aujourd’hui que les nouvelles technologies vont amener des changements positifs à court terme et je me demande même si des magazines comme Future Sex ou Mondo 2000 pourraient voir le jour actuellement...

Le début des années 90 aura vraiment été une période incroyable, un moment magique. Je doute d‘avoir à nouveau l’occasion de croiser un mélange aussi parfait de gens dans une même unité de temps et de lieu. Qui pouvait se douter à cette époque que les changements en cours allaient se révéler être aussi fondamentaux par la suite ? Certainement pas moi. Je vivais sur le moment et faisais de mon mieux pour réaliser un magazine plutôt cool sur le sexe en utilisant les derniers outils technologiques. Personne ne se préoccupait de levées de fonds ou de stock-options. La plupart d’entre nous essayaient juste de comprendre à quoi pouvait servir Internet et une adresse e-mail, ce qu’était une communauté virtuelle et quelles pouvaient être les implications culturelles de tous ces trucs. C’est d’ailleurs certainement la raison pour laquelle si peux d’entre nous sont devenus des millionnaires des dot.coms. Tout ça semble si élémentaire aujourd’hui. Mais à cette époque c’était réellement nouveau et les possibilités nous paraissaient infinies. Mon Dieu ! On dirait vraiment une vieille hippie en train de parler des années 60. Ceci dit, 1991 a vraiment été mon Summer of Love.

Un Future Sex ou un Mondo 2000 n’aurait plus la même signification aujourd’hui – entre autres parce que ça a déjà été fait. C’est ce qui rendait ces magazines si frais et excitants. On n’avait jamais vu quoi que ce soit de comparable avant.

Après la presse avec Future Sex, l’édition avec The Edge Of The Bed et le multimédia avec Cyborgasm, quels sont vos projets actuels ?

Je me suis investie dans plein de projets différents. Après m’être occupée de production télévisuelle, j’ai écrit et réalisé des campagnes de publicité en ligne pour des dot.coms, dont un projet assez important pour le magazine Wired. Jusqu’à sa disparition en octobre dernier, j’avais la charge d’une rubrique régulière sur l’art numérique et le divertissement sur le site Newmedia.com. Le site étant toujours en ligne, vous pouvez encore y jeter un coup d’oeil. Et pour en revenir au sexe, j’occupe actuellement le poste de rédactrice en chef de Libida.com, un nouveau site que je décrirais comme une « spot pour la sexualité féminine ». C’est un important site d’information à vocation internationale. On y trouve aussi une boutique en ligne dans laquelle vous pouvez acheter des jouets sexuels, des vidéos et des livres.

Vous vous dévoilez très largement dans The Edge Of The Bed, votre autobiographie. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre et de vous exposer aussi ouvertement au regard du public ?

Je me devais de l’écrire. Il le fallait. Des amis tels que Susie Bright et Andrew Rice, mon mari, m’ont poussée à raconter mon histoire de la façon la plus honnête et la plus directe possible. Je me suis efforcée de ne pas trop penser à ce que les critiques pourraient en penser. Je l’ai écrit pour moi ainsi que pour toutes celles et ceux qu’intéresserait une vision différente du sexe, de la vie et de l’amour.

Vous êtes mariée depuis plusieurs années. Votre livre évoque votre combat pour mener de front une sexualité non conventionnelle et une relation plus traditionnelle. Pouvez-vous nous en parler plus en détail ?

Mon plus grand combat reste d’expliquer tout ça aux gens. : ) On me demande toujours si nous avons une relation monogame. La meilleure réponse que je puisse fournir est que nous avons une relation inclusive, ce qui signifie qu’elle inclut de nombreuses choses. Oui, ça comprend des aventures sexuelles qui, dans certaines occasions très particulières, peuvent inclure d’autres personnes. C’est quelque chose que nous apprécions tous les deux et qui fonctionne uniquement parce que ça vient d’un désir commun.

Le mot « mariage » a un sens très restrictif dans l'esprit de nombreuses personnes. Et notre mariage n’est effectivement pas complétement traditionnel. Je ne pense pas par exemple que le concept d’adultère, de tromperie, puisse s’appliquer à ma vie et à mon mariage. Je ne peux pas imaginer qu’Andrew me « trompe » et je ne peux pas croire qu’une aventure sexuelle – qu'elle soit longue ou courte - puisse endommager notre relation. Mais notre mariage reste complètement traditionnel sur de nombreux autres points. J’aime mon mari plus que tout et je veux passer le restant de mes jours avec lui. J’adore qu’il m’appelle sa femme. Je trouve ça très sexy et j’y prends un pied très post-féministe.

Votre théorie sur l’érotisme dans le catholicisme est tout à fait amusante. Les tabous et les interdits religieux font effectivement partie intégrante des plaisirs de la chair mais justement est-ce que ça ne deviendrait pas vite ennuyeux si l'humanité toute entière se livrait à des orgies de façon permanente ?

Peux de gens participent à des orgies jours et nuits. Vous imaginez à quel point ce serait épuisant ? : ) Tout ce qui est tabou peut se transformer en source d’excitation sexuelle. Mais il est également vrai qu’un examen trop poussé des recoins les plus sombres de votre libido peut réduire l'intérêt de la chose. Je veux dire par là qu’à trop fouiller votre subconscient, vous risquez de tuer vos fantasmes les plus brûlants. J’étais moi-même très branchée sur la relation père-fille. Je devenais dingue en entendant des trucs comme « sois une gentille fille pour ton papa » et je pouvais compter dessus pour vraiment prendre mon pied. Et maintenant ? Bâillement. En grande partie parce qu’à force de trop m'en servir, j’ai épuisé ce fantasme. Je l’ai examiné de trop près. Mais de nouveaux fantasmes ont heureusement pris sa place. Et je fais attention à ne pas trop chercher pour quelles raisons j’apprécie certaines choses – je me limite à m’amuser avec.

Avez-vous le sentiment que le Web ait finalement contribué à faire évoluer les mentalités ? Il paraît évident qu’il a permis à des personnes d’horizons différents de communiquer et de se rencontrer mais peut-on vraiment parler de révolution cybersexuelle ?

Oui, tout à fait. Je pense vraiment que le cybersexe constitue un changement fondamental dans la façon dont nous envisageons notre sexualité. Le sexe ne se définit plus seulement sur la base de « ton pénis dans mon vagin ». Le réseau a modifié la façon dont nous définissons une expérience sexuelle et de nombreuses personnes ont actuellement des relations sexuelles sans avoir de contacts physiques. Et le truc le plus important à mon avis est que ça a permis que le sexe rentre dans les conversations les plus courantes. C’est ça la vraie révolution, que les gens puissent enfin parler ouvertement et publiquement de leur sexualité.

Que pensez-vous de l’omniprésence de l’érotisme, et de manière plus générale de l’hédonisme, dans les médias occidentaux ? S’agit-il d’autre chose que de manifestations de la mainmise du marketing sur les médias et la culture dans l’intention de nous pousser à acheter des sous-vêtements et du parfum ?

Il y aura toujours la tentation d’utiliser des paires de fesses et des seins pour vendre des produits – c’est ce qu’on appelle le capitalisme. Mais j’ai aussi le sentiment d’avoir énormément appris à travers la culture populaire. Où est-ce que ces sujets sont évoqués autrement ? J’ai le sentiment d’avoir énormément appris sur le sexe sous toutes ses formes en écoutant Led Zeppelin, en regardant la série Tv Drôle de Dames et en lisant des livres comme Go Ask Alice. Particulièrement en tant qu’adolescente. Je pense en effet que l’imagerie et les sujets sexuels occupent une place de plus en plus importante dans la pop culture mais je trouve aussi que la façon dont on aborde ce genre de sujets dans les médias ou sur le Net est de plus en plus intelligente. Et la possibilité d’accéder à ce type d’information joue un rôle clé dans la constitution de nos identités sexuelles. Maintenant, ça ne serait pas mal non plus de faire entrer l’éducation sexuelle dans les salles de classe américaines… mais si George W. Bush devient président, on risque de baigner dans l’abstinence. Oh, ne me laissez pas démarrer sur cet crétin !!!

Quelle est votre vision du féminisme et du rôle qui lui reste à jouer au début du troisième millénaire ?

Ma vision du féminisme est toujours restée la même : permettre à chaque femme de rechercher sa propre vérité.

La société californienne a longtemps fait office de laboratoire social et culturel en étant en avance sur son époque. Est-ce toujours le cas ?

Ce que je trouve vraiment intéressant aujourd’hui en Californie, et je vis à Los Angeles en ce moment, n’a pas grand-chose à voir avec le sexe mais plutôt avec les questions raciales. De l’extérieur, les gens imaginent souvent la Californie, et plus spécialement Los Angeles, comme un endroit peuplé de bimbos blondes avec d’énormes seins siliconés. Et, bien que ce genre de créatures soient probablement plus nombreuses ici qu’au Kansas, la majorité des angelenos sont des gens de couleur. Ils ont les cheveux noirs, la peau sombre et de belles grosses fesses. La population d’origine latino-américaine est très importante ici et les blancs sont en passe de devenir une minorité. Par moment on pourrait vraiment se croire à Mexico City et les latinos ont eu un impact énorme sur la culture locale, bien que ça ne transparaisse toujours pas dans les productions hollywoodiennes. La Californie reste l’état le plus peuplé des Etats-Unis, et il sera intéressant de voir de quelle façon ces groupes impressionnants de gens issus de cultures différentes vont choisir de cohabiter.

Doit-on encore craindre un retour du moralisme ? Un retour en arrière, vers une société plus conservatrice par exemple, est-il encore possible ?

Il y aura toujours un va et vient entre les franges progressives et conservatrices. Mais j’ai l’impression que nous autres libértaires sexuels finissons toujours par gagner du terrain.

Ian Banks, un écrivain de science-fiction, décrit dans son Cycle de la Culture un futur lointain dans lequel les pratiques sexuelles actuellement considérées comme marginales – bisexualité, échangisme, etc. – sont totalement banalisées. Est-ce que vous partagez cette vision du futur ?

Je crois que le futur est déjà là. Etre gay ou bisexuel est déjà quelque chose d’accepté par le grand-public. L’échangisme est de nouveau à la mode - je le sais par ce que je l’ai lu dans le New York Times Sunday Magazine ! Eux-mêmes le disent, vous ne pouvez pas défaire ce qui a été fait. Un grand nombre d’entre nous ont déjà effectué leur « coming out »… Qu’il se soit agi de s’autoproclamer queer, d’apprécier la pornographie ou de servir de vibromasseurs, de reconnaître avoir vécu des expériences sado-masochistes ou de participer à des discussions chaudes sur le web. Il ne sera plus possible de revenir en arrière, de revenir à l’époque où on pensait que les gens biens faisaient uniquement l’amour dans la position du missionnaire. L’immensité des banlieues nord-américaines constitue un terreau particulièrement favorable pour la perversité. Le Net l’a clairement prouvé. Le Net a aussi prouvé que tout le monde s’intéresse au sexe et que les centres d’intérêts sont incroyablement variés. Et c’est probablement une des meilleures nouvelles qu’il m’ait été donné d’entendre récemment.


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A propos de cet article


Titre : LISA PALAC « FUTURE SEX »
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : La Spirale.org - 1996-2008
Date de mise en ligne :

Présentation

Lisa Palac - Une interview tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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Wikipedia.org/wiki/Future_Sex

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