STÉPHANE BLANQUET, ENTRETIEN


Enregistrement : 01/02/2015

Nous sommes tous prisonniers de nos corps, mais ces corps nous offrent aussi des sensations qui nous donnent envie de rester leurs prisonniers… Le travail de Stéphane Blanquet promène ses spectateurs dans un labyrinthe d’organes, qui revendiquent chacun leur propre existence, en vibrant, en frissonnant et en palpitant séparément les uns des autres. L’espace pictural de ses œuvres est empli de personnages et d’objets chaotiques qui, comme des pensées débordant d’un espace crânien, se ruent pour sortir de cet endroit trop limité ; afin de gagner le monde de créatures monstrueuses créées par l’artiste.

En pénétrant à l’intérieur d’une exposition de Blanquet, le visiteur se sent totalement immergé par son univers. Il participe à la danse macabre des bestioles qui recouvrent les murs. Captivé par la beauté damassée de ses personnages, on se laisse envahir par les myriades de détails qui s’agitent, tels des nuées d’insectes, dans nos cerveaux. Depuis la narration des contes jusqu’aux abstractions des « all-over » muraux, l’univers de Stéphane Blanquet nous propose une épreuve qui se vit, qui nous oblige à nous confronter à nos propres chimères, en offrant par la même occasion une hallucination charnelle et jouissive.


Propos recueillis par Alla Chernetska.



Une conscience dite « saine » supposerait que les scènes de violence suscitent de l’effroi, du dégoût et un rejet. Alors qu’au fond, elles éveillent surtout de l’intérêt et le désir d’en voir plus, encore plus de détails. Vos dessins abondent d’actes de mutilation qui font sourire, tant ils rappellent des jeux enfantins ; comme le sentiment qu’il y a toujours en vous un enfant resté franc et honnête. Selon vous, qu’est-ce qui explique l’hypocrisie des adultes face aux images violentes, alors que les enfants ne cachent pas leur amusement ?

Les oeillères de l'avouable semblent pousser avec le temps chez l'adulte. Il est rare de rencontrer des gens qui n'ont pas de dégoût face aux sécrétions, à la merde ou aux viscères. J'essaye d'être très honnête avec mes images, si on y voit un jeu de massacre joyeux, je le confirme, mais si on y voit plutôt une image bucolique, fantastique ou bien une image extrême, c'est aussi ça, car je suis ce tout.

Il n'y a pas une lecture, une seule vision, c'est une multi-vision. L'image directe ne m'intéresse pas, j'aime les couches et les jeux de labyrinthes.

Certains de vos personnages sont « plus » que de simples êtres vivants. On dirait que chaque partie, chaque membre de leur corps est vivant et fonctionne séparément. Leurs yeux, leurs entrailles vivent leur propre vie et déchirent leur corps. En fait, ils deviennent des monstres dont nous dépendons, dotés du libre arbitre de mettre fin à nos vies.

C'est une question de considération, pour chaque partie. C'est comme un corps-puzzle qui fonctionne dans son intégralité ou bien dans chaque pièce.

Je porte un grand intérêt aux corps, aux membres, aux muscles, à ce circuit mécanique. Mais si on regarde bien, je dessine une brindille comme si c'était un organe, de l'herbe comme des poils, c'est une vision organique de tout, tout transpire plus ou moins, et tout est vivant.

Et puis, il est bien plus passionnant de dessiner, de faire vivre des morceaux, cela devient comme des paysages, falaises de gorges, forêt de vulves, ça devient plus intéressant qu’une petite balade dans la campagne.



Parmi nos différents organes, le sexe est celui qui possède le plus de pouvoir sur nous. Est-ce que les pulsions physiologiques des organes génitaux transforment vos personnages en créatures maléfiques, en agissant sur leurs cerveaux ?

La sexualité dans mon univers est surtout généreuse. Elle sécrète en abondance, mais je ne la vois pas forcément comme maléfique. Elle s'amuse à jouir sur l'autre ou dans l'autre, mais j'y vois plutôt, encore une fois, une abondance joyeuse, aucune tristesse là-dedans.

J'y mets surtout de la passion, de l'acharnement, puis dans certains cas, dans certaines images, de la pression ; le désir est si fort que je dois faire exploser les têtes, les sexes, les faire cascades de liquides.

Les sens explosent, démons de chair, mais ce n'est pas maléfique.



Les innombrables bestioles monstrueuses qui parsèment vos œuvres ont particulièrement attiré mon attention. Certaines rappellent des mouches, d’autres des vers, comme dans Le Lombric ou dans les dessins en « ombre ». Les histoires cauchemardesques que vous inventez m’évoquent la réflexion sur un monde partagé entre nous et les insectes. Des insectes que l’on peut écraser d’un coup de talon, mais qui vont nous dévorer après notre mort et qui le font même souvent de notre vivant…

Nous sommes tous de la viande. Inutile de vouloir être autre chose que ça, des os, des muscles, des fibres, du sang, du lard, des boyaux. Ne pas vouloir l'accepter est une belle perte de temps.

Ma fascination pour les insectes à toujours été présente. Design parfait, mandibules ingénieuses, couleurs subtiles passant du vif à l'argenté, capacité à survivre ultime, reproduction nécessaire, goût du sacrifice. Les insectes font partie de mon univers, au même titre que des chimères ou des organes. Ils sont aussi importants que mes personnages, ils ont autant de forces et sont aussi peu recommandables.

J'aime ce danger latent entre nous et eux.

Le grouillement dans la viande peut surgir à n'importe quel moment.



Dans l’une de vos interviews, vous qualifiez La Reine des neiges de Hans Christian Andersen de chef-d’œuvre, en soulignant qu’il vous a beaucoup marqué. Et vous l’avez d’ailleurs illustré. Or, il s’agit d’un conte sur la cruauté, qui pénètre le cœur des gens au travers des morceaux d’un miroir fabriqué par un sorcier maléfique. Si quelqu’un reçoit dans l’œil l’un de ces morceaux, « le pauvre accidenté voit les choses de travers ou bien ne voit que ce qu’il y a de mauvais en chaque chose ». Et en même temps, pour Kay, le héros de ce conte, cette cruauté constitue une forme d’expérience, un défi qu’il se doit surmonter pour revenir à l’état d’innocence initial. Les héros des vos contes se voient, eux aussi, soumis à différentes épreuves et transformations. Peut-on dire qu’ils mènent un combat pour faire sortir ce morceau du miroir qu’ils ont reçu dans l’œil ou dans le cœur ?

C'est le conte qui m'a le plus marqué et j'y ai retrouvé beaucoup de petits fragments dissimulés dans mon univers, en le relisant bien des années plus tard. Il y a la cruauté, les épreuves et une solution finale, plus ou moins tragique. Et bien sûr le fantastique. Je trouve que la dureté aide à la survie, que l'épreuve fait se débattre pour survivre, c'est un stimulus comme un autre.

Je tiens à ce que mon univers soit avant tout grotesque, donc, attirant, puis que l'on s'aperçoive qu'il est plus profond, plus sale, sous cette couche trompeuse, plus éprouvant si on enlève le vernis coloré.



Certains de vos personnages sont des ermites enfermés dans leur univers, comme celui de La Peau de chagrin qui vit seul dans une maison au coeur de la forêt, avant de trouver l’amour. Ou Chéchette, abandonnée par les gens et considérée comme folle. Ou encore le garçon dans Mon Placard qui passe sa vie enfermé dans un placard et voit la réalité à travers un petit trou dans la porte. Isolés du monde, ils semblent garder la pureté que les gens perdent en se trouvant en contact perpétuel les uns avec les autres. Pourquoi faites-vous vivre cette épreuve de la solitude à vos personnages ?

Il s’agit là de contes. J’aime malmener un peu mes personnages, dans des simples dessins ou peintures ou volumes. Il faut qu'ils soient imparfaits, au bord d'un drame ou en plein dedans.

Je suis dans une nouvelle période, je m'éloigne de mes codes et de mes astuces. Je me mets moi dans l'inconfort, je creuse comme eux. Mes personnages deviennent plus chimériques, comme si eux-mêmes avaient passé ce stade de la mutation. Je les amène ailleurs, dans d'autres paysages, d'autres faux-semblants. Je les ai poussés dans le vide, je tombe avec eux dans l’ailleurs.

Plusieurs de vos dessins et de vos films d’animation sont réalisés en ombres chinoises. Les ombres sont les réflexions d’objets, mais des réflexions inexactes. Il y a toujours une altération de l’objet ou de la personne réelle dans son ombre. À travers les ombres, on voit les aspects qu’on attribue aux êtres ou aux objets dans notre propre imagination. Ce théâtre (monstrueux) des ombres serait-il le monde créé par notre propre conscience ?

Je le veux précis et imprécis. Moi, j'essaye de créer une atmosphère, un combat entre les formes pleines et détaillées. J'aime jouer avec ces ombres, les étirer, les faire fourmiller. C’est souvent un inconscient réel chez moi, j'aime y donner une matière, puis je la lâche comme un fauve. On y voit ce que l'on veut y voir dans ces ombres, souvent on s'y découvre plus facilement que dans la lumière.

Je vais de plus en plus vers l'abstraction d'une image, j'enlève les codes au maximum. Trop dire, trop définir m'ennuie de plus en plus. Je veux radicaliser les compréhensions de mes images, avoir des sensations plus psychiques, du moins essayer.

Quand j’ai vu vos œuvres en « ombres », leur beauté m'a frappée. Vos monstres sont à la fois exquis et terrifiants. Dans de nombreuses cultures, les divinités monstrueuses étaient vénérées comme des protecteurs et on les représentait de façon très esthétique, décorées de bijoux, de belles parures. Pourquoi nous, dans le monde occidental actuel, percevons-nous les monstres comme des êtres maléfiques ?

Il y a là-dessous la question du pêché, de la diablerie, des enfers et du châtiment. Bosch n'a mis aucun ornement, pourtant, ces monstres sont réjouissants. Ce sont les enfers, comme dans une fanfare infernale, grotesque et païenne, elle représente la punition, mais on y voit surtout la fête.

Sophie Dutertre m'a raconté qu'elle avait mis un de mes dessins près du lit de son jeune fils pour le protéger de ses cauchemars et qu’il n’en faisait plus depuis. La force d'un dessin monstrueux est bien plus forte que ce que l'on voit au premier regard.



Puis, vous avez fait une série de photos de corps couverts par les dessins-ombres. Comment avez-vous eu cette idée de transposition des ombres sur le corps ?

Au départ, c'est venu d'une idée simple, un personnage coincé entre deux seins, puis j'ai eu envie d'aller plus loin. Secrètement, sans rien montrer, j'ai dessiné sur des corps de femmes. Je me suis adapté à des corps différents en choisissant une seule pose possible, pour la cohérence entre mon dessin, la position du corps, puis la photo finale.

J'ai réalisé au cours d'un été plus de quatre-vingt peintures sur un seul modèle, une exploration quotidienne, formes, corps, peintures, le livre est paru également chez Alain Beaulet, un soutien fort pour cette expérience artistique. Mes peintures sur peau, jusqu'a présent, ne fonctionne que pour un seul cliché, ce n'est pas une performance, mais une préparation pour une image précise, si je reprends un jour, cela sera sans doute plus brut, plus primitif.



Depuis 2007, vous occupiez la fonction de  « directeur oculaire » du Centre Dramatique National de Normandie ? En quoi consistait-elle et quels projets avez-vous réalisés au sein de la Comédie de Caen ?

Quand Jean Lambert-Wild, est devenu directeur de la Comédie de Caen en 2007, nous avions déjà travaillé ensemble sur un pièce sur le marquis de Sade et l'édition d'une poupée pour sa pièce Crise de nerfs - parlez moi d'amour. Il m'a proposé de tout refaire , le logo, la charte graphique, les affiches, mais surtout le programme pour chaque saison.

L'idée étant de faire, pour chaque année, un programme que les gens, le public pouvait garder comme un objet, un objet dessiné par moi, éliminant volontairement toutes photos de spectacles, d'acteurs, etc. Il y a eu des programmes de saisons sous la forme de grands dioramas, des dessins en ombres chinoises, des dessins sur les saisons fantastiques faits avec des lunettes 3D - ce que l'on ne voyait plus depuis ce revival obsolète, des impressions en encre métallique, des puzzles programmes, etc. Une belle plateforme graphique unique à mon avis.

Je vais continuer cette expérience graphique l'année prochaine à Limoges, autre théâtre, toujours avec Jean Lambert-Wild qui a été nommé directeur, et qui m'a proposé de le suivre pour m'occuper de tous les visuels et autres expérimentations graphiques et populaires. Mes collaborations avec Jean Lambert-Wild ne s'arrêtent pas seulement ici, puisque nous travaillons sur une adaptation de Richard III, ainsi que d’Ubu Roi.



Votre activité d’éditeur est très soutenue. Hormis vos propres livres, vous éditez le travail de nombreux artistes. D’où vous vient cette passion ?

J'ai commencé a édité mes dessins avec deux photocopies papier couleurs pliées en deux, à dix exemplaires, je devais avoir douze ans. Puis un fanzine collectif est venu à mes quinze ans : Chacal Puant, qui regroupait des dessinateurs inconnus et d'autres plus connus, venus des graphzines des années 90.

Puis j'ai goûté à l'auto-publication, des petits livres d'images faits spontanément, dessinés en quelques courtes semaines, imprimés dans la foulée, en parallèle des livres sortis chez mes éditeurs.

Éditer d'autres artistes c'est une volonté de faire des livres avec des gens dont j'aime le travail, montrer un travail que je trouve important, indispensable - beaucoup d'artistes sont peu visibles ou mal visibles. J'essaye de les mettre en valeur et de m'effacer le plus possible, UDA c'est avant tout ça, montrer des univers singuliers, soigner l'impression, monter le tirage pour faire basculer un prix de revient et le diffuser nous-mêmes pour éviter qu’un distributeur prenne sa marge. C'est une volonté ferme, je ne fais pas des livres pour les collectionneurs, mais pour les vrais amateurs d'images. Et ils sont plus nombreux que ce que l'on croit.

Éditer le travail de Namio Harukawa par exemple est une fierté, ses deux livres l'ont fait découvrir à un grand nombre de personnes, il a dépassé le cercle du fétichisme pour devenir plus populaire au même titre qu'un Tom de Finland

Beaucoup d'artistes sont à faire découvrir.

Pouvez-vous parler de vos projets d’édition actuels, de votre participation à United Dead Artists ?

J'ai commencé United Dead Artists officiellement avec le collectif Le Muscle Carabine, puis j'ai proposé à quelques amis dessinateurs de faire des livres solos et un livre en a amené un autre ; un tabloïd, puis des monographies, puis depuis environ une année, United Dead Artists édite des jouets en plastique d'artistes. En quelques années, il y a eu environ une centaine de productions, tous supports confondus.

Un livre de Hayashi est en cours, une compilation de Mike Diana, un livre de Céline Legouail, un Pit et un livre-bible de Bruno Richard, etc. Et une exposition se prépare.



Commentaires

Vous devez vous connecter ou devenir membre de La Spirale pour laisser un commentaire sur cet article.

A propos de cet article


Titre : STÉPHANE BLANQUET, ENTRETIEN
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : Alla Chernetska pour La Spirale.org - Un eZine pour les Mutants Digitaux !
Date de mise en ligne :

Présentation

Le travail de Stéphane Blanquet promène ses spectateurs dans un labyrinthe d’organes, qui revendiquent chacun leur propre existence, en vibrant, en frissonnant et en palpitant séparément les uns des autres. L’espace pictural de ses œuvres est empli de personnages et d’objets chaotiques qui, comme des pensées débordant d’un espace crânien, se ruent pour sortir de cet endroit trop limité ; afin de gagner le monde de créatures monstrueuses créées par l’artiste.

Liens extérieurs

Blanquet.com
UnitedDeadArtists.com

Thèmes

Pornographie
Arts graphiques
Mutation
Sexualités
Peinture
Erotisme
Edition
Underground
Poésie
Art contemporain

Mots-clés associés

Stéphane Blanquer
United Dead Artists
Dessin
Peinture
Auto-édition
Graphzine
Micro-édition

Contact

  • Captcha capttchaaa

Connexion


Inscription
Lettre d'informations


Flux RSS

pub

Image aléatoire

pub
« Fuck Consensual Reality »
© Laurent Courau
pub

Contenu aléatoire

Peinture Peinture Texte Peinture Texte Photo Graphisme Texte Texte