OTOMO DE MANUEL


Enregistrement : 26/08/2015

Quatrième intervention d'Otomo De Manuel sur La Spirale, après trois entretiens consacrés à Souterrain Porte V en 2009, au Cabaret Rouge en 2010 et à Souterrain Porte VI en 2011.

Cette fois-ci motivée par une raison moins joyeuse, avec la fermeture du T.O.T.E.M. de Maxéville, un Territoire Organisé Temporairement en Espace Merveilleux. Espace de vie, de création et d'exposition, lieu de nombreux possibles et de toutes les expérimentations, ouvert à la fois sur l'art contemporain et les subcultures, la danse, le théâtre et l'underground.

L'occasion ici de faire le point à une échelle personnelle, locale et globale, entre Nancy et Berlin. Depuis les errances politiciennes françaises et l'énergie nécessaire pour leur faire front, jusqu'à l'avènement d'une nouvelle forme de totalitarisme, depuis le rôle de l’artiste dans un XXIe siècle gagné par la vitesse et l’entropie, jusqu'au « rock'n roll comme dernière aventure du monde civilisé ».


Propos recueillis par Laurent Courau



Démarrons par une fin, celle du T.O.T.E.M. De par sa fraîcheur, je suppose que le sujet reste encore douloureux pour toi et l'équipe qui t'entourait. Vous aviez récemment survécu à un incendie. Quel est ton sentiment a posteriori et néanmoins à vif sur la fermeture du T.O.T.E.M. ?

Et bien, paradoxalement, le sentiment n’est pas univoque. Il est fait d’une tension extrême et contradictoire, entre une profonde colère et un profond soulagement.

Tenir un lieu comme celui là pendant quinze ans est un travail colossal, qui peut s’apparenter au bagne ou à un sacerdoce. (rire) La plupart des membres de la compagnie ont cessé de s’impliquer sur le lieu, il y a bien longtemps déjà. Préférant se réserver au strict travail artistique. Leur deuil était donc déjà fait, d’une certaine façon. Même si ce n’est jamais très agréable de se faire foutre dehors, pour des raisons politiques et de façon cavalière, sans aucune considération pour tout le travail effectué. Quant à moi, c’est enfin l’autorisation - sans scrupule – de pouvoir lâcher l’affaire, puisque j’ai été le plus loin que je pouvais aller au regard du contexte. J’ai résisté le plus que j’ai pu. Une résistance qui me vaut d’ailleurs d’être aujourd’hui totalement grillé auprès des institutions de la région. (rire) Pour autant, ayant épuisé le lieu jusqu’à la corde, les choses s’arrêtent avec le sentiment d’un travail accompli. Donc, sans réel regret.

Et puis, tu parles de la maison qui a brûlé le 11 avril 2013. Je suis quelqu’un qui trouve du sens dans les signes. Car une maison qui brûle, c’est aussi un signe. Un signe de changement imposé par l’extérieur. Il y a cette formule alchimique qui nous renseigne bien sur cette question. INRI. Originellement la formule dit « Iesus Nazarenus Rex Ludaerum », soit « Jésus le Nazaréen Roi des Juifs ». Certes, ceci nous intéresse peu. En revanche, beaucoup plus instructif est le sens occulte et alchimique qui devient « Igne Natura Renovatur Integra » ce qui signifie « La Nature est régénérée par le Feu ». Quand ta maison brûle et que tu perds tout ou presque, tu sais que c’est un nouveau départ. Pour nous, ça a été le signal d’une succession d’événements qui nous accablent depuis maintenant plus de deux ans. De nombreux bouleversements, jusqu’à l’arrivée de la nouvelle municipalité et la certitude annoncée de la fermeture du lieu. Le nouveau maire – de gauche – avait fait toute sa campagne contre la municipalité précédente et avait annoncé haut et fort que la fermeture du T.O.T.E.M. faisait également partie de ses priorités. Donc, aucune vraie surprise. Il a annoncé et il a tenu parole. Après, ce n’est jamais difficile de tenir parole pour détruire, c’est pour construire que les choses deviennent plus délicates.



Mais il y a évidemment un peu de colère. Une colère liée au mépris des technocrates et des institutionnels vis à vis d’un travail acharné de vingt-deux ans avec Materia Prima et de quinze ans à élaborer l’endroit T.O.T.E.M. Ce, sans réels moyens autre que l’énergie et l’enchantement. Un endroit qui était « la possibilité d’une île » pour beaucoup de monde. Artistes, activistes, associations, public. Le tout au milieu d’un vide sidéral de sens, au cœur d’un paysage culturel dévasté par sa propre omnipotence. Où la culture même est l’éternelle absente, au profit d’une approche de plus en plus populiste, démagogique et mercantile des intentions. Où tout ressemble à une grande foire remplie d’incantations. Un supermarché de la consommation socioculturelle et de l’animation à ciel ouvert. Où tout se transforme immédiatement en mal-bouffe de l’esprit et en reality show. En kermesse pré-mâchée. Où on consomme du spectacle ou du concert, comme on bouffe un Mc-Do. Je n’ai rien contre Mc-Do, juste l’important, c’est d’avoir conscience de ce qu’on mange, quand et comment.

Quoi qu’il en soit, tout cela donne dramatiquement raison à Debord. On assiste bien à l’avènement d’une société du spectacle de masse, la plus obscène et débridée qui soit et qui étouffe les initiatives personnelles et la culture de proximité. Celles qui croient encore à la force de l’humain et de l’art. Celles qui croient au progrès, à la puissance de l’esprit et de la parole. Celles qui n’ont pas peur de bousculer les idées reçues pour éclairer. Celles qui ne reculent pas face au débat. Prométhéenne, porteuse de feu et de lumière, au sens noble et humaniste du terme. C’est Nietzsche dans « l’invention de la Tragédie » qui nous rappelle que lorsqu’une société n’a plus le courage d’affronter la réalité du dionysiaque par le biais de ses oeuvres, de se confronter à ses démons, préférant se conformer à la gaudriole, à l’animation populiste et à la stricte distraction de l’art apollonien, c’est qu’elle vit une crise psychique grave qui annonce sa décadence.

Plus prosaïquement aussi, ce qui me fout en rogne, c’est que tout ce travail de sape - ce massacre de ce qu’ont mis tant de temps à élaborer des gens comme Jean Villard, Malraux ou Lang, mais aussi les milliers d’artisans de terrain dont nous ne sommes qu’une infime représentation – a pour effet de supprimer des emplois, des moyens de subsistances, des lieux de production et de diffusion, et de projeter les gens encore un peu plus dans une misère sociale et un désoeuvrement. Tout ça sous un gouvernement de gauche, c’est dire combien le monde dans lequel on vit ne veut plus rien dire. C’est dire combien tout est à refaire dans son entier.

On assiste donc à la fois à un naufrage spirituel et à la perte du minimum de confort vital, ce qui ne peut que révolter et indigner. Surtout lorsque tout cela est orchestré par des gens qui sont le plus souvent des fonctionnaires surprotégés. Des gens éloignés de la réalité pratico-pratique du quidam moyen. Des gens incapables de la moindre poésie, et souvent du moindre pragmatisme, qui ne savent qu’administrer et considérer les choses comme des éléments à faire entrer dans des cases. Des éléments à instrumentaliser à des fins électoralistes et des stratégies de parti. C’est cette effrayante déshumanisation, qui renvoie à la métamorphose de Kafka, qui me met vraiment en rage. Notre lente et effrayante métamorphose en blattes.



Comme tu me l'as récemment écrit, les projets abondent et fusent, dont une nouvelle compagnie et un nouveau collectif, deux livres en préparation, une anthologie, plusieurs Cabarets Rouges, une résidence artistique avec Lukas Zpira au HB55 de Berlin. Qu'est-ce qui motive ce bouillonnement, alors que d'autres se seraient reposés, voire laissés abattre par la fin de T.O.T.E.M. ?

Encore une fois, deux tensions. La première, intime, personnelle, je suis un hyper actif. Il faut que j’agisse pour ne pas trop penser. (rire) À la fois, il faut que j’agisse pour résister et penser le monde dans lequel nous vivons. Deux impérieuses nécessités pour ne pas me laisser submerger par la violence que me renvoie quotidiennement ce monde. Une violence qui m’est insupportable si je n’agis pas et qui engendre chez moi des pulsions de tout dézinguer au marteau ou au shrapnel. Mais bon, je suis un amoureux et un romantique, aussi je préfère m’adonner à l’art. À l’action et à l’exorcisme.

Les livres permettent de laisser des traces, de chroniquer l’éphémère. Donc oui, deux livres. Un récit de notre aventure avec Materia Prima art factory sous la forme d’un essai intitulé Arcane XXII et à paraître aux éditions du Camion Noir. Et un autre qui sera un gros livre d’image, livre objet avec dvd et cd sur nos quinze dernières années de travaux de création, le T.O.T.E.M., le Cabaret, les festivals.

Remonter une compagnie, c’est la possibilité de créer. Légalement créer. Je m’en passerais bien et me contenterais bien de n’avoir qu’à créer, sans me soucier d’histoires de formes juridiques, de dossiers et de paperasses, mais bon c’est ainsi que ça fonctionne. Donc, je travaille à donner du sens à cette nouvelle compagnie baptisée Butterfly Effect, pour nous raccrocher encore et toujours à notre réflexion autour du Chaos et un collectif intitulé Collectif BE. A la fois une sorte d’impératif à être et exister.

Concernant l’atelier à Berlin avec Lukas, c’est autant le fruit du hasard que l’envie de poursuivre mon dialogue avec lui, dans notre façon conjointe de résister à l’absurdité du monde dans lequel nous vivons et ce dans une ville mythique pour son énergie alternative singulière.

C’est drôle parce que tout le monde me renvoie à cette idée de « comment tu fais, comment tu trouves l’énergie pour continuer ? ». En même temps, je n’ai pas trop le choix parce qu’on est encore bien dans les soucis. C’est peut-être quand tout va enfin se poser que le burn out va se passer. (rire) Par ailleurs, je viens d’une famille de militaires, très profondément ancrée dans le christianisme catholique, d’un côté, et protestant, de l’autre. Je ne suis plus croyant depuis mon enfance, mais j’ai quand même été élevé dans l’idée qu’il faut porter sa croix en gardant les dents serrées et que la guerre est l’état naturel du monde. Alors, même si j’aspire à la plus profonde et romantique des tranquillités dans une île lointaine, entouré de jolies filles, ma conception du paradis, on n’échappe pas complément à l’endroit qui nous a façonné. C’est peut-être ça. (rire)



Est-ce que tu éprouves l'envie de remonter un projet ancré sur un point géographique précis, soit une continuité de T.O.T.E.M. ? Je me souviens que tu m'avais également écrit que ce genre de lieu est plus que jamais nécessaire au regard de l'époque que nous traversons. Peux-tu développer cette pensée et ton ressenti sur l'état actuel du monde ?

Encore une question compliquée. (rire) Effectivement, je défends toujours l’idée que les lieux gérés par les citoyens sont plus que nécessaires. Des lieux de bouillonnement, d’émergence, de prospection et de tentative. Débridés. Plus encore, à une période où les collectivités territoriales se réapproprient tout le maillage culturel, les lieux, les festivals à leur seul profit personnel et en régie directe, en se passant de plus en plus de ce qu’ont à proposer les associations et les citoyens. Où elles instrumentalisent et font de l’ingérence sur les programmations, en mettant la pression aux directeurs de salles et d’événements, tout cela à des fins très claires de propagande, d’électoralisme et de tour-operating. Alors, on ne peut que continuer à se battre pour la création de lieux et d’alternatives, peu importe la forme. Car faisant cela, les institutions nous dépossèdent et dépossèdent l’engagement et le débat public. Autrement que dans sa forme obsolète et politicienne, je veux dire.

Ce processus a commencé dans les années 90 et ne cesse de se répandre comme une métastase. Il ne faut pas être surpris si le populisme le plus exacerbé et réactionnaire se manifeste aujourd’hui au grand jour car c’est nos politiques qui le fabriquent, instant après instant. Principalement en Europe, mais il serait malvenu de dire que le monde va bien de manière générale.

Il n’y a pas meilleur allié aux pensées extrêmes, du Front National à l’intégrisme religieux, que la démarche des institutions en ce moment et du parti socialiste en particulier. Tout le monde s’est scandalisé des propos de Godard lorsqu’il a affirmé, un brin provocateur, qu’Hollande aurait dû assigner le poste de premier ministre à Marine Le Pen. Et pourtant, d’une certaine façon, il n’a pas tort. Tellement le jeu idéologique et l’égarement de la gauche politique actuelle est juste un tapis rouge déroulé à la frustration et aux extrémismes de tous bords. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus triste dans l’histoire, car avec la droite, on sait à quoi s’attendre, c’est à dire pas grand-chose pour des gens comme nous, mais chaque fois que l’on place nos espoirs dans la gauche, c’est la grande désillusion. Tout cela est juste navrant. Ainsi, on se retrouve dans une situation où il n’y a plus grand-chose à attendre d’aucun parti.

Donc oui, ouvrir des lieux, se réapproprier le débat public et l’espace urbain. Résister encore et toujours il semblerait. Après, disant cela, se pose le problème de l’âge ! De l’énergie que cela demande ! Il faut que les jeunes se mobilisent. Il faut une relève ! (rire)

Par ailleurs, si j’ai toujours en tête de remonter un lieu, il faut résoudre certaines questions du quand, du comment et du où. La relation avec une municipalité est trop versatile à une époque où plus aucun parti ne s’intéresse ni à l’art ni à la culture et n’a de projet de société. Je dois avouer que je ne crois plus beaucoup aux dynamiques culturelles, telles qu’elles ont été pensées ces 30 dernières années. Vu où ça nous a mené, je crois aujourd’hui qu’il vaut mieux procéder avec la plus grande autonomie et en initiative privée, mais pour ça il faut des moyens. Il faut repenser nos pratiques, notre façon de faire, voir même nos territoires d’action.
Et puis, nous sommes à deux ans des prochaines présidentielles, pas évident de faire s’envoler un lieu d’ici là. Or c’est important, il me semble de tenir compte de ce qui va se passer durant les deux prochaines années car je n’exclue pas cette fois la possibilité que le Front National accède au pouvoir. Une occurrence qui va considérablement changer la donne, mais aussi les modes d’action et de résistance, le cas échéant.

Tout le monde compte, avec optimisme béat, sur le joker d’un « front républicain », mais dans un jeu de carte il n’y a pas cinquante jokers. Le front républicain n’est plus à considéré comme acquis, le seul joker du jeu ayant déjà été posé sur la table. Nous sommes nombreux aujourd’hui, républicains convaincus, qui savent déjà qu’ils ne se prononceront pas en cas de ballotage inconvenant. Pour ma part, je ne vote plus si je n’ai pas en face de moi un projet solide. Un vrai projet de société, porteur de sens, de prospectives et de perspectives. Donc, EXIT l’idée du vote républicain. EXIT aussi l’idée du vote « CONTRE ».

Aujourd’hui, nous sommes nombreux à vouloir voter « POUR » quelque chose. Si les politiques ne sont pas à la hauteur, qu’ils aient le courage de céder leur place. Et s’il faut aller au clash et être une bonne fois pour toute dans la grosse galère, et bien allons-y puisque tout le monde semble s’entendre sur la question. Les médias, autant que les politiques, tout comme le peuple, ce bon peuple gavé à outrance et capricieux. Tout le monde est d’accord et fait tout pour que le pire arrive, alors peut-être faut-il aller au pire une fois pour toute, ma foi.

Et pourtant, comme une ironie de l’histoire, tout a été dit. Nous sommes nombreux, artistes et intellectuels à soulever les problèmes et à tirer des sonnettes d’alarmes depuis de nombreuses années. Mais tout le monde s’en contre-fiche persuadé d’être surprotégé du pire. « Le XXIéme siècle sera spirituel ou ne sera pas » n’a jamais été autant d’actualité.

Il me semble indéniable que le monde connaît une profonde crise spirituelle et un profond désenchantement. On assiste à un retour aux vieilles valeurs, comme une confirmation de l’échec de la post-modernité et une réponse désespérée d’individus cherchant à se protéger de la noyade. Les religions et l’obscurantisme reprennent une vigueur stupéfiante et le monde républicain, démocratique, n’arrive pas à penser une spiritualité laïque émancipée du dogme et de la religiosité.

Pourtant, ce n’est pas si compliqué. Ce qui fonde une spiritualité c’est avant tout la question du sens. Donner du sens au monde dans lequel nous vivons pour ne pas sombrer dans la folie face à l’absurde. Élaborer un projet de société qui transcende le réel et les contingences de la survie au quotidien. En finir avec ces histoires de crise, d’austérité et autres conneries du genre que subit le citoyen lambda, mais qui ne lui appartiennent pas au final.

On ne fait plus assez confiance aux artistes dans leur hypersensibilité à sentir venir les problèmes et à les représenter. Ainsi, l’histoire se répète. Au début du XXème siècle, les courant d’avant-garde donnaient déjà une lecture du monde et des problèmes à venir. Que ce soient les futuristes, les expressionnistes, Dada, les surréalistes, les cabarets berlinois… tout le monde cherchait à appréhender l’apocalypse annoncée. Artistes et intellectuels avançaient main dans la main, en cherchant à apporter des réponses, des contre-points. La bande à Bataille, Caillois, Leiris et Klosowsky avaient anticipé les horreurs du nazisme, avant même qu’elles ne se produisent. Pas dans leur aspect formel bien sûr, mais dans leur potentialité. Mais comme toujours, quand les choses ne sont pas encore arrivées, elles ne sont pas prises au sérieux et finissent donc – fatalement - par se produire.

Aujourd’hui, on sent bien que quelque chose va se produire, alors on nous alimente à outrance sur la Shoah et le devoir de mémoire, on fait la promo d’Hitler tous les soirs à la télévision, mais la Shoah n’est que le symptôme le plus spectaculaire de l’horreur de l’époque, cela ne nous renseigne en rien sur la mécanique qui a fabriqué cette horreur. Or c’est sur cette mécanique, et sur les contre-points de l’époque, qu’il conviendrait surtout de nous rafraichir la mémoire. Particulièrement en ce moment où le monde entier est tranquillement assis sur une poudrière mais où, ça y est, des forces ont allumé des mèches qui se consument très rapidement.

Tout est dit depuis des années dans les sub-cultures, mais elles sont soit étouffées, soit récupérées et vidées de leur substance. Les intellectuels pertinents passent toujours à des heures improbables, au cœur de la nuit. Pourtant, les régimes totalitaires ne s’y trompent jamais, eux. Lorsqu’ils accèdent au pouvoir, la première chose qu’ils font c’est de dézinguer les artistes considérés comme « dégénérés », de brûler les livres, d’enfermer les intellectuels dissidents et d’étouffer la parole citoyenne, possiblement vecteur d’insurrection.

Ce qui a profondément changé aujourd’hui c’est que le travail de sape a déjà commencé, avant même l’avènement d’un état totalitaire. En gros, pour les futurs partisans de la dictature et de la tyrannie, c’est juste « vacances aux caraïbes ». Il y a juste à laisser les choses se faire.

Alors oui, il faut des lieux alternatifs émancipés de l’instrumentalisation institutionnelle. Des lieux de résistance, de débat et de contrepoint. De fête aussi. Au sens dionysiaque de la fête qui renvoie à la profanation et à l’initiation. Qui renvoie à la rencontre avec soi-même, avec l’autre et le monde. Mais je crois malheureusement que c’est déjà trop tard, car les collectivités en question ne reviendront pas en arrière, inconscientes qu’elles sont des dégâts qu’elles sont entrain de commettre. Elles ont trahi le pacte républicain, trop occupées qu’elles sont à servir des plans de carrière personnels. Nos projets ont dégagé avec la vague, mais on est loin d’être les seuls. Ce qui n’empêche pas tout le monde d’être « Charlie » et de défendre la liberté d’expression, l’exception culturelle française. La blague est amusante, mais indigeste.

Après, en disant tout cela, je provoque un peu le génie de la contradiction pour qu’il me prouve mon erreur d’appréciation. En fait, en disant cela, je n’ai jamais autant espéré me tromper. L’avenir proche nous le dira.



Tu évoques l’« avènement d’un état totalitaire » et les « futurs partisans de la dictature et de la tyrannie ». Et nous nageons en effet en pleine obsession du tout-sécuritaire, avec un contrôle toujours plus performant des populations - croisements des bases de données et exploitation du Big Data en tête. Comment expliques-tu cette volonté de maîtrise et de régulation jusqu’à la lie, alors même qu’il ne semble plus y avoir de pilotes valables aux commandes de la planète ?

(rire) Je n’aurai pas la prétention d’apporter une explication qui soit autre chose qu’un délit d’opinion parmi d’autres. C’est une question vaste, mettant en cause de nombreux facteurs conjoints, et qui pourrait faire l’objet d’un bouquin tellement elle est complexe, je crois. Une question plus amusante encore pour moi, parce qu’elle est au cœur du long dialogue que j’entretiens depuis mon adolescence avec mon vieil ami, et sociologue, Gérald Bronner.

Alors, je ne sais pas, peut-être l’hypersensibilité dont je parlais tout à l’heure. J’ai toujours senti de façon intuitive que nous progressions vers une société de contrôle, que c’était dans notre nature. Bon, après dans ma famille c’est une névrose familiale. (rire) Si Gérald envisage parfaitement l’idée que l’homme s’enferme dans des systèmes de croyances, en vue d’échapper à la dramatique et anxiogène incertitude d’être en vie, il n’a jamais vraiment adhéré à l’idée de société de contrôle. Je pense qu’il y voit quelque chose qui s’apparente trop à une forme de théorie du complot.

Sans doute aussi parce qu’un des principaux théoriciens des sociétés de contrôles reste Foucault et que, pour Gérald, la pensée de Foucault est trop lestée du poids idéologique du marxisme pour être totalement prise au sérieux. Je suis d’accord avec lui d’ailleurs sur ce point, mais celui qui m’a toujours interpellé sur la question c’est Deleuze. En effet, pour Deleuze, c’est la société toute entière qui, inconsciemment, tend à s’auto-contrôler. Nous tous, moi, toi et tout un chacun. Dans nos caprices et nos injonctions contradictoires, nous nous enfermons progressivement. Comme si Vichy et la paternalisation était l’ordre naturel des choses depuis la Rome antique.

Évidemment, là je parle d’un point de vu franco-français. Tu vas en Allemagne l’approche est peut-être déjà un peu différente. À Berlin, le sentiment de liberté est déjà plus grand et la notion de responsabilité individuelle également. Mais quand même. Et ça c’est la vertu du libéralisme. C’est quand même bien parfois de le rappeler. On l’oublie, mais le libéralisme a aussi des vertus, Le préfixe est le même que celui du mot liberté ou libertaire.

À Berlin l’idée c’est « si ça fait de l’argent et que c’est favorable à l’économie, alors on laisse faire et on mise sur la responsabilisation individuelle ». De cette façon, on ne va pas te vendre une Mercedes pour ensuite te dire que tu dois rouler à 30 km/h et mettre des radars partout comme ça se pratique en France. On va pas laisser les clubs ouverts non-stop du vendredi soir au lundi matin pour ensuite fliquer à tout va les clopes, les nuisances sonores, l’alcool et le reste. On va pas te dire « y a pas de pognon, il faut de la croissance » et t’empêcher de prendre des initiatives. On ne va pas te parler d’en « finir avec le chômage » et ruiner toutes les prospectives qui ne rentrent pas dans les cases mais qui ont la vertu de générer de l’emploi. Certes, l’Allemagne n’échappe pas totalement à la règle, mais quand même avec un train de retard. Les gens peuvent encore s’auto-discipliner et ressentir du possible. C’est d’ailleurs l’ironie de l’histoire, car Berlin est une ville de droite et pourtant on a le sentiment en y vivant d’être dans une ville incroyablement de gauche.

Quand tu vois chez nous ce que fait la gauche, entre la loi sur le renseignement qui est pire que celle le Patriot Act américain, la limitation de la vitesse sur les nationale à 80km/h, j’en passe et des meilleurs, on crois juste rêver ou au retour de Staline.
In fine, pour bien montrer l’aberration du bazar, ce serait très instructif de comparer leurs chiffres annuels d’accidents de la route de l’Allemagne, où il n’y a que très peu de limitation de vitesse, avec les nôtres. Je suis persuadé qu’on se rendrait vite compte où est l’arnaque.
Et pour voyager un peu, sur la question des sociétés de contrôle, savais-tu par exemple, qu’au Japon une loi de 1948 serait remise au goût du jour depuis 2014 qui fait qu’on ne peut plus danser dans les discothèque après minuit. T’es renseigné sur l’ambiance ? Sérieux. (rire)

Toujours est-il que dans les cultures catholiques comme la notre il y a toujours un intercesseur pour te dire si ton caca est trop dur ou trop mou. On nous déresponsabilise, on nous victimise et nous paternalise à tour de bras, tout en nous culpabilisant, tout à la fois. C’est le principe de précaution dans toute sa splendeur, dans une société où les politiques mettent souvent leur burnes au placard. Préférant se cacher derrière des slogans, des formules toutes faites et des empêchement généralisés qui les protègent.
On espère le risque zéro, on refuse le jeu de la vie, alors on s’enferme doucement mais sûrement pour se prémunir. On réclame plus de sécurité, des radars, des caméras, du contrôle et d’autres gardes-chiourmes, loi, décrets, en veux-tu en voilà, on freine et étouffe les élans et les recherches, mais à la fois on s’en plaint. C’est une ambiance totalement schizophrène.

On parlait de Charlie Hebdo, c’est quand même incroyable qu’à la suite des attentats 75% des français étaient pour plus de sécurité. Incroyable aussi tous ces milliers de gens dans les rues pour crier « OUI » à la liberté d’expression et en même temps toute cette censure et auto-censure que l’on voit depuis. Les œuvres retirées des programmations, les courbettes et génuflexions que l’on fait pour prévenir d’un éventuel danger, la réforme de Najat Vallaud-Belkacem. On tend son cul à l’État islamique en toute impudeur et ça ne choque personne dans une démocratie laïque ? Moi, ça me choque. Des injonctions contradictoires parmi des centaines et des centaines d’autres qui aboutissent à plus d’enfermement et plus de contrôle, de censure. À la fois, ce contexte d’hypocrisie me fait marrer. Elle me rappelle un jeu de rôle auquel on jouait quand j’étais gamin. Ça s’appelait « Paranoïa ». Et bien c’était exactement ce que nous vivons aujourd’hui. Un monde pop mais totalement anxiogène à la Brazil, à la 1984 ou à la Metropolis.

Quoi qu’il en soit, imagine maintenant que ce penchant rencontre une offre politique en mesure de porter le projet du « tout sécuritaire » et du « tout contrôle » haut et fort ? Et bien c’est là que cela devient dangereux. Parce que le discours est prêt à être entendu et les gens à se ruer pour voter. Je crois que de ce point de vue, en France, tous les indicateurs sont dans le rouge.

Les deux grands partis sont totalement obsolètes, en panne d’idées et de prospectives. Le centre fait de la plongée. Rajoute à cela des polémistes pro-apocalypse à la Zemmour, Dieudonné, ou Soral, qui font le coup de poing et jettent des grenades dans le feu (même si là, ils ferment un peu leur gueules, ce qui n’est pas un mal), bref, quand tu arrives à ce niveau d’abrutissement et de pauvreté politique, l’outsider a forcément des cartes à jouer. Il n’a quasi rien à faire ni à dire. Il a juste à être là. Et là, justement, l’outsider le plus crédible c’est le Front National. Tu vois l’ambiance ?

Et comme on assiste, en parallèle, à une crise spirituelle mondiale profonde, où chacun veut se réinventer des valeurs, la mode « automne-hiver Old School » redevient populaire. Il manquerait plus que le dit « parti » fasse comme le IIIème Reich et comble à la fois le vide politique et le vide religieux ou spirituel. Qu’il invente une « église » ou une sorte de « culte », ou de secte politique à ciel ouvert avec grand rassemblement en forme de messe, pyrotechnie, jeux de lumière, symbole de référence, et bien… tu peux relancer la production du Zyklon B, tu te feras des couilles en or. (rire)

Machiavel et Montesquieu nous ont déjà largement expliqué comment gérer le « bon peuple ». Ce « bon peuple », fait des braves gens dont parle Brassens, totalement masochistes, qui réclament le bâton pour se prendre régulièrement une bonne branlée et ainsi se remettre les idées bien en place. Il est con ce peuple, c’est navrant. D’autant plus que ça prouve que la culture ne sert pas à grand chose finalement, puisqu’on ne tire visiblement aucune leçon de notre histoire.

Ce scénario c’est celui le plus évident. On pourrait imaginer un scénario encore plus alambiqué, mais qui reste crédible pour le vieux rôliste que je suis : on serait en train d’assister à la mutation de la pensée totalisante, sans en avoir pleinement conscience. Une pensée totalisante d’un nouveau genre, qui serait engendrée par la somme de notre flux informationnel.

Je me range de l’avis de Jean Michel Truong et j’ai l’intuition que la société de contrôle, ce n’est peut-être pas consciemment nous qui la fabriquons mais un « Grand Autre » qui s’est engendré grâce à nous. Un peu comme « Sans Visage » dans Le Voyage de Chihiro, qui te subjugue de ses cadeaux et te bouffe sournoisement. Ce serait ça le contrôle auquel nous assistons. Une somme d’information sans visage qui nous submerge.
Alors, il faut que je précise un peu, sinon Gérald Bronner va m’engueuler. Je ne crois pas que ce « Grand Autre » soit pour l’instant une entité consciente et intelligente, que l’on soit bien clair. J’imagine ça plutôt comme un flux informationnel tellement immense et véloce, qui nous dépasse tellement que nous n’avons plus vraiment ni le temps, ni les capacités de le traiter correctement et avec le recul nécessaire.
Alors le plus confortable pour la personne lambda c’est de revenir à des schémas simples et rassurants, même s’ils sont erronés. Du coup, on assiste à une sorte de supermarchés des croyances, où tout vaut tout et qui peut apparaître terrorisant. Dans un tel contexte, dans un tel bordel, on peut comprendre que le troupeau soit dans l’attente d’un berger qui lui dirait comment agir. Ce que l’on peut faire ou pas, ce que l’on a le droit de faire ou pas et comment. C’est tellement plus confortable, quand on n’a pas à penser par soi-même, ni à prendre ses responsabilités. Tellement plus confortable quand quelqu’un s’en charge à notre place et endosse tout le stress qui va avec. Tellement plus confortable quand tu n’as pas à prendre de décisions et que ta vie est castrée par les interdits.

On assisterait donc à un asservissement aux lois de la machine technologique, qui conduirait à l’emballement frénétique de tous les marchés. Marchés monétaires et idéologiques, autant que des marchés de la connaissance. Une réalité qui fait que même si Marine Le Pen passait, elle ne pourrait sans doute pas faire ni mieux, ni rien, comme ses prédécesseurs. Contre ça, il n’y a même pas d’asile politique à demander. (rire)

Ce serait peut-être ça cette « volonté de maîtrise et de régulation » une entité informationnelle qui a sournoisement pris possession de nos esprits et du village global et qui, progressivement, nous abêtit et nous rend fous.



Tu évoquais plus haut l’importance des « artistes dans leur hypersensibilité à sentir venir les problèmes et à les représenter », l’un des débats récurrents dans La Spirale. Il me semble important de développer ce point ; comment conçois-tu le rôle de l’artiste dans notre XXIe siècle gagné par la vitesse et l’entropie ? Et penses-tu que ce rôle soit différent aujourd’hui de ce qu’il a pu être par le passé ?

Encore une question compliquée. C’est vrai que trop d’informations tue l’information, mais pour autant je ne crois pas que nous soyons gagnés par une forme d’entropie bien au contraire.

C’est le flux que nous ne parvenons pas à traiter. Si ça continue ainsi, nous serons, nous humains, totalement dépassés et seules les machines pourront vivre le monde. À moins de fusionner avec les machines justement, pour décupler nos capacités à poursuivre le processus. Ce que, d’une certaine façon, nous avons commencé à faire en tant qu’individus en perpétuelle hyper-connexion avec nos ordinateurs, nos téléphones portables, nos tablettes. Et concernant la question artistique, je suis à un point où je suis totalement largué. (rire)

Comme l’expliquait très bien Yves Michaux dans son très bon livre L’Art à l’état gazeux, sorti dans le début des années 2000, comment faire de l’art quand il y a de l’art partout ? Que l’art a été totalement instrumentalisé, dévoyé, détourné, noyé dans le concept un peu fourre-tout de « culture ». Qu’il a proliféré comme une herbe folle et qu’Internet facilite encore moins la tâche. Qu’il n’est plus vraiment une chose concrète et pleinement définissable, qu’il s’est distillé de façon vaporeuse dans chacun de nos instants. J’avoue ne plus en savoir grand-chose.

En trente ans, j’ai tout essayé. Joué le jeu des institutions, navigué dans l’underground, voulu démocratiser mais sans trivialiser, et aujourd’hui j’en arrive presque à l’idée d’un retour à une forme d’intimité, une forme d’élitisme. L’envie de quitter encore plus les chemins balisés. J’avais déjà quitté les autoroutes de la culture pour préférer les départementales, mais là c’est carrément les sentiers dans les bois que j’ai envie de prendre. Faire de l’art des « cérémonies secrètes ». (rire).

C’est encore plus vrai aujourd’hui, quand on voit les collectivités, les villes, les territoires s’approprier le fait artistique à des fins encore plus prononcées de propagande. Pour ma part, je ne vois pas vraiment de différence entre ce que font les élus et les institutions politiques avec l’art, que ce qu’en faisaient Goebbels et Staline. Bon, les finalités ne sont pas les mêmes, certes, mais les moyens mis en œuvre s’apparentent. L’artiste est là aujourd’hui au service des municipalités pour flatter les électeurs. Faire du tour-operating, faire du commerce et servir de dépressurisateur social.

L’art, pour ce qu’il est vraiment, on s’en fout. Ce qui importe, c’est qu’il y ait de l’animation et que ça mousse, surtout pas de fond. Rien qui ne bouscule, juste faire passer un bon moment et montrer que nos barons et nos princes sont des gars gentils qui donnent du pain et des jeux au bon peuple pour calmer son impatience. C’est un vide de sens atrocement totalitaire si on y regarde de plus prêt.

En tout cas, il y a une équation à résoudre qui est « comment vivre à peu près correctement tout en continuant à faire de l’art sans se compromettre et trop collaborer à cette gabegie ». C’est l’équation que j’essaye de résoudre en ce moment.

Après, mon côté vieux punk me permet de garder le sourire en répétant le mantra « I don’t give a shit » en regardant une photo de Johnny Le Pourri. (rire)



Nul doute que ta position au coeur de T.O.T.E.M. t’ait permis d’observer l’évolution des sub-cultures depuis le début des années 2000. Quels sont les changements, les évolutions qui ont retenu ton attention ? Quels sont, par exemple, les artistes ou les initiatives qui t’ont le plus marqué ou touché, au fil des éditions de « Souterrain - Corps/Limites » ?

En fait, ayant grandi à Nancy, les sub-cultures et l’undergound sont dans mes gènes. Quand j’avais dix-huit ou dix-neuf ans, le top 50 local mettait en tête le Live in Japan ou le Kaw Liga des Résidents, Half Mutte ou Desire de Tuxedemoon. Les groupes à la mode, c’était Minimal Compact ou Einstürzende Neubauten. On allait graffer en écoutant les Blurt, tu vois un peu l’esprit ? (rire)

Il y a cette histoire, ce lien fort à Nancy - et dans l’est de la France plus globalement - avec l’underground. Pour quelle raison, je ne sais pas. Peut-être notre proximité et notre histoire singulière avec l’Allemagne. Peut-être aussi parce que nous sommes dans un gros bassin industriel, rempli d’usines, qu’il y a ce sentiment de grisaille. Et surtout, peut-être, parce que si on ne fait rien, si on n’invente pas, on mourrait d’ennui dans le trou du cul du monde. Il ne se passerait rien. Franchement, ça ne viendrait à l’idée de personne, au premier abord, de venir s’enterrer dans l’Est. On est un peu comme le Manchester français.

Alors, on avait le festival mondial du théâtre dans les années 70, monté par Jack Lang. Jack Lang, sans doute la seule figure politique sensée avec Malraux que la gauche ait réussi à produire en matière de culture. Dans ce festival, qui rivalisait alors avec celui d’Avignon, il y avait tous ces grands noms qui ont été découverts grâce à lui. Pina Bausch, Terayama, Bob Wilson, la danse Buto, etc. Et puis dans les années 80, Nancy était encore une grosse plate-forme d’avant-garde, avec tous ses groupes, ses labels. Un courant no-wave, plus que new wave. Très singulier. On peut citer Kas Product en tête, évidemment, mais pas que. Oto, Dicktracy, Candidate, Geinz Naït, Double Nelson, les Nox à Metz, tous ces groupes.
Une attitude post-punk-industrielle très dandy, avec son langage propre, son humour et son côté « bizarre » et un peu taciturne au premier abord. Un truc qui t’imprègne et qui te marque à vie d’une façon ou d’une autre.

Avec Souterrain, l’idée c’était de poursuivre ce travail de chineur et d’émergence. De poursuivre cette urgence, de ne pas sombrer dans la dépression. Et puis, tant que le système global déconne, c’est qu’on n’a pas trouvé la solution, alors il faut chiner encore et toujours. Trouver de nouvelles paroles, de nouvelles propositions, des alternatives ou ressusciter d’anciens malentendus. Il faut traquer des prospectives, encore et toujours. Et s’il y a moyen de détourner un peu d’argent que les collectivités gardent à leur fin personnelle, pour le rendre à qui de droit et essayer de montrer et faire émerger des artistes, et bien c’est encore mieux.

Tous les artistes que je fais venir quand je programme, c’est clairement qu’ils m’ont marqué d’une façon ou d’une autre. Même quand je prends un risque et que je le fais à l’intuition. Sur l’impression d’une vidéo, de liens, de photos. Et surtout, surtout, quand j’ai analysé et lu les propos, les intentions. Le « pourquoi un artiste se fait chier à faire ce qu’il fait ». C’est quoi le sens ? La finalité ? Qu’est-ce que ça raconte, au regard du monde dans lequel on vit.



Aujourd’hui, la plupart des programmateurs se fichent de plus en plus des intentions d’un artiste. On programme parce que ça marche et que ça va remplir une salle. On vise à nous faire gober que Molière est l’homme de la situation pour nous parler du monde dans lequel nous vivons. Mais Molière, c’était précisément l’avant-garde de son époque. Et on nous parle de culture ? Mon cul sur le siège de la Peugeot ! Tout le monde s’en branle de la culture ! Il faut juste que ça fasse de la couleur. Mais pareil, pas trop non plus, juste pastel pour suggérer et ne pas abîmer les yeux.
Je ne programme donc que pour partager une émotion que j’ai pu ressentir et le sens induit dans l’œuvre. Pas parce que c’est tendance ou que ça va le devenir. Je pourrais ainsi répondre simplement et directement que tous les artistes que j’ai programmé m’ont touché ou marqué et on est quittes. (rire)

Après, c’est vrai que je voue un immense respect à la démarche de Lukas qui est le premier citoyen du monde que j’ai rencontré depuis ma naissance. Pas le truc qu’il fait bien de dire pour montrer son côté « cool » et qu’on aime tout le monde. Le truc pour clamer qu’on fait partie de la grande famille des humains, alors qu’on ne sort jamais de sa tanière et qu’on est même pas capable d’aligner deux mots en anglais. Non pas ça. Lukas a une vraie démarche d’aller à la rencontre des gens et de la planète. Il a transformé le « No Future » du zonard punk trop fasciné par Sid Vicious en un incroyable « Yes Futur » créatif, prospectif et expérimental. Une vraie alternative de vie, sincère et aventurière. Maximum respect car, en plus, Lukas a su garder la simplicité et la générosité des gens qui aiment les gens. Bon, j’arrête là parce qu’à la fin on va croire qu’on couche ensemble. (rire)

Sinon, il y a Olivier de Sagazan bien sûr, Yann Marusich, Ron Athey et Stelarc, évidemment. Mais aussi Taketeru Kudo que je connais très bien et depuis longtemps. De nombreux artistes français feraient bien de voir dans quelles conditions travaillent les artistes japonais. Ce que ça peut vouloir dire pour eux « faire de l’art ». Là, on est loin du « il faut que je chope mon intermittence, c’est chaud… alors je vais aller faire le poireau à Auchan pour la semaine des soldes, ils recherchent des comédiens ». Non, rien à voir.

Après, dans le nord de la France, il y a une scène intéressante qui bouge vraiment bien et de façon très créative. Je pense à Gaël L, à Clair Obscur ou Alter Sessio. Ça me fait vraiment quelque chose de fort de savoir que cette scène est en train de prendre son envol avec de beaux projets, innovants et pertinents dans les intentions, c’est rassurant Et puis évidemment, quand tu partages un moment avec des gens comme Martin Rev de Suicide, Annie Sprinkle ou Lydia Lunch, c’est forcément énorme. C’est une façon de créer du lien entre la nouvelle et l’ancienne génération. Von Magnet également… la famille. (rire) Jad Wio, Dj Hell ou Cio d’Or…
L’idée de Souterrain, c’était aussi ça, que tout le monde puisse se rencontrer. Artistes, techniciens, publics. On mangeait tous ensemble. Au même endroit, dans notre resto. Imagine que tu sois public et que tu puisses manger à côté de Genesis P-Orridge ? De Phil Von ? De Lydia Lunch ou des Kas ? Et bien au T.O.T.E.M., c’était possible. Briser les codes, les barrières.
Pour moi l’art c’est avant tout ça. Créer du lien, du sens. Par tous les moyens. Pour conserver de la dignité et ne pas sombrer dans la folie face au merdier ambiant. Pas juste venir consommer un truc rapido, parce qu’il n’y a rien de mieux à voir à la télé.

J’ai toujours été vigilant à ce que mes lieux soient comme des maisons ouvertes aux quatre vents, afin que tout le monde puisse venir s’y rassasier et qu’il puisse se passer quelque chose. L’éducation populaire au sens d’éducation du peuple par le peuple. Laisser les choses se faire, advenir. Quelque chose qui, avec un peu de chance, modifiera le monde et favorisera l’avenir. Avec 15000 spectateurs en 2014, pour un lieu underground, je crois que j’ai un peu réussi mon coup. On aura pas totalement perdu notre temps. Il y a au moins tous ces gens qui maintenant sont potentiellement en quête d’autre chose. Toute cette histoire, je la raconte plus en détail avec les anecdotes et les secrets dans Arcane XXII.

Pour autant, je crois que c’est ça qui a changé et qui est encore en train de changer. La différence entre l’« avant » et le « maintenant », c’est que ce type d’initiative tend rapidement et presque totalement à disparaître, puisque le système a annexé les territoires et ne laisse plus les acteurs de terrain faire le boulot autrement que sous contrôle. J’ai même entendu dire qu’on envisageait de créer une école Nationale du slam et du hip hop. Non mais, tu vois le truc ? On va aller apprendre dans une École nationale ce qui est né de la nécessité de survivre. De ce qui est né de la rue et de la galère. Encore une idée de gones qui n’y connaissent que dalle et qui ont phosphorés de loin autour d’une table. Non mais sérieux, j’entends ça et ma tension monte à 22. Passes moi la kalach’ ! (rire) C’est ça qui a changé.



Je souriais récemment en me disant que la vague punk du début des années 80, celles de CRASS et d’Exploited au Royaume-Uni, des Dead Kennedys et du hardcore US, faisait partie des mouvements sub-culturels les plus prophétiques, de par les thèmes de prédilection de ses morceaux et de son artwork ; ce que l’on retrouve par ailleurs chez ses contemporains de la musique industrielle. Deux scènes plutôt mal perçues par les critiques esthétiques de leur temps. De ton point de vue, qui sont aujourd’hui les nouveaux prophètes, toutes pratiques et tous médiums confondus, artistiques ou pas ?

Ha ! Enfin une question simple, ou je ne vais peut-être pas trop raconter de conneries ! (rire)

Les nouveaux prophètes sont - et seront encore pour un temps je crois - à chercher…dans le rock’n roll. Toute scène confondue. (rire) Le rock a en lègue la poésie de Rimbeau et de Baudelaire. En lègue, les vers d’Apollinaire. L’impertinence et le goût du scandale de Dada et des surréalistes. Ce sont les nouveaux bardes et les nouveaux troubadours. Peu importe le médium, c’est l’attitude.

Le rock EST le médium populaire par excellence, tout en sachant rester exigeant et élitiste, si besoin. Le rock est définitivement politique et c’est aussi la seule religion valide. D’ailleurs, je ne suis pas sûr mais… il me semble que c’est le Christ qui a inventé la notion de performance dans le rock’n roll. Non ? (rire)

Et quand je dis rock’n roll, je ne parle pas d’une structure musicale en 4x4, couplet/refrain. Massive Attack, bien que faisant du trip hop, est rock’n roll. La scène techno - bien que son côté parfois trop « je consomme tout et n’importe quoi et m’en bats les couilles » à tendance à m’énerver - est rock’n roll.

Pirate Bay c’est rock’n roll. Tomy Lee Sparta ou BONES, c’est rock’n roll. Le Wu Tang, Marcel Duchamp, Artaud, Georges Bataille, Hakim Bey et même Pirates des Caraïbes, c’est rock’n roll…

Je parle avant tout d’une attitude et d’une philosophie. Je parle de cette dangerosité larvée dans le non renoncement à la part d’enfance qu’il y a en nous. Cette volonté de vivre, de croire, de jouir, de rêver, d’aimer et de baiser le temps d’un battement de paupière, avant de crever.
Comme le poète romantique, le rockeur se tient digne face à la mort et remercie la vie d’être en vie. Et en même temps il s’en tamponne les cacahuètes et le montre par sa frénésie, sa rage, sa détermination à se consumer dans l’œuvre. « L’activité de dépense » comme disait Bataille.

Tiens, je te renvoie à cette petite définition de Lux Interior des Cramps :

« Nous sommes, spécifiquement et de par notre propre décision, un pur groupe de rock’n roll. A ce que je vois, les gens n’ont aucune idée de ce qu’est le rock’n roll. Une vie entière de dévotion est nécessaire pour le comprendre. Ca n’a rien à voir avec la musique. A la base, rock’n roll veut dire baiser, aller jusqu’au bout de l’expérience humaine. Ca veut dire aller chaque fois au devant de quelque chose de nouveau, d’une sensation nouvelle. Il n’y a pas de limite à ce que ça peut vouloir dire, mais ce n’est rien de musical : ce n’est pas une danse, ni un groupe pop. Le rock’n roll est quelqu’un de dangereux, un individu menaçant qui cause des interférences dans les rythmes de la vie, c’est la seule chose intéressante.»

(rire)



Une citation de Lux Interior, qui me rappelle aussi cette phrase des Montpelliérains d’OTH : « Le rock'n roll est la dernière aventure du monde civilisé. » Si tant est que l’on considère notre époque comme civilisée… Ce qui m’amène tout droit à la question rituelle de conclusion sur La Spirale. Comment envisages-tu le futur, tant à l’échelle de la planète et de la civilisation humaine, qu’à un niveau personnel ? Norman Spinrad a écrit dans son texte La crise de transformation que « nous devons faire le travail, tous ensemble et aujourd’hui, car sinon il sera trop tard ». Est-ce que tu partages cette vision d’une époque charnière, d’un tournant définitif ?

Je la partage totalement. Et sur ce point, ce n’est pas le réchauffement de la planète qui m’inquiète le plus, si tant est que je sois inquiet. La nature arrivera toujours à s’en sortir, elle est bien plus puissante que nous.
En fait, je crois que nous sommes confrontés à plusieurs facteurs conjoints auxquels nous devons faire face et il m’apparaît peu probable que nous soyons en mesure de tous les surmonter. Le monde va trop vite et nous sommes trop préoccupés par nos petites ambitions personnelles, plus que par une vraie aventure humaine collective qui viserait à nous rassembler, donner du sens et parvenir à un rythme plus serein et constructif.

Déjà, le premier bouleversement important que je vois est à l’échelle nationale. Aujourd’hui la France connaît une crise culturelle énorme et est empêtrée dans des enjeux politiques tels qu’elle ne se rend même plus compte qu’elle est en train de couper la branche sur laquelle elle est assise. Notre fierté, c’était notre exception culturelle, mais, à force d’instrumentalisation notre paysage culturel est devenu risible et se métastase à une telle vitesse que nous sommes déjà plus que l’ombre de nous-mêmes. Or, quand on délaisse la culture, à quoi bon se battre. C’est Churchill qui posait cette question lorsqu’il fut sollicité sur le fait de réduire le budget culture pour le transférer sur l’armement, pendant la deuxième guerre mondiale : « Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? ».
En général, on se bat précisément pour ça, pour préserver une perspective, une certaine idée qu’on se fait du monde et de notre survie, ou de notre développement, et qui prend racine dans le débat culturel. Mais quand il n’y a plus de perspectives, quand le débat est impossible, quand la parole est falsifiée, démagogique, étouffée, censurée, le combat est vain et perdu d’avance.

Je pense que nous allons assister, dans un avenir très proche, à l’avènement d’un gouvernement de droite dure qui ne sera que la manifestation affirmée de ce dans quoi nous sommes déjà et qui sera aussi la contradiction absolue de tout ce que nous étions avant et ce pourquoi nous nous sommes battus depuis la Révolution. Et pour moi, ce sera essentiellement dû à notre négligence collective et à notre arrogance de nous croire toujours supérieurs à la réalité des faits. Dû aussi à notre manque de courage, à commencer par celui de nous remettre en question.

Ceci étant, ce sera peut-être pour nous le moyen de nous réveiller et de repartir du bon pied, parce qu’en l’état nous sommes déjà distancés par de nombreux pays qui orientent le monde et notre voix ne pèse plus très lourd dans la balance, malgré notre prétention à croire le contraire. Nous ne sommes plus franchement crédibles. Nous ne sommes plus à la hauteur des grands principes que nous agitons comme de vieux fantoches sortis d’un placard. Il suffit d’aller à l’étranger pour se rendre compte combien notre fonctionnement paraît de plus en plus incompréhensible. Alors, rien qu’à l’échelle européenne, pourquoi nos voisins comme l’Allemagne, la Grande Bretagne et même les pays du nord porteraient un quelconque crédit à ce que nous avons à raconter. Qui pensons-nous encore convaincre ? Pour moi la Vème république est un cadavre putréfiant, mais tout le monde refuse de l’admettre clairement et de prendre les mesures qui s’imposent.

Sous un autre angle, le déséquilibre planétaire entre les pays les plus pauvres et les pays les plus riches se creuse tellement que je vois difficilement une issue favorable. Si on associe cela au réchauffement de la planète et aux bouleversements que ça engendre, à la crise de l’eau, aux conflits, aux problèmes des ressources, tout cela va pousser des populations entières à migrer de plus en plus. Ce besoin de fuir est somme toute normal, chacun doit se battre pour sa survie, c’est un impératif catégorique à l’échelle du vivant. Mais alors, que va-t-il se passer ? Comment pensons-nous gérer le problème ? Occupés que nous sommes à nous concentrer quasi exclusivement sur notre nombril et nos imprimés. Un problème qui en est déjà un si on considère les 17000 cadavres de migrants déjà en train de se décomposer au fond de la Méditerranée.

Enfin un autre point, qui m’apparaît d’ailleurs le plus préoccupant de tous à moyen terme, c’est qu’il y a un fossé important qui se creuse entre notre capacité à créer des systèmes, des outils, des machines de plus en plus performantes, et notre capacité à les maîtriser. Nous n’arrivons déjà pas à réguler notre économie ou de simples échanges de données. Croyons-nous sérieusement que nous parviendrons à maîtriser les machines, quand elles seront devenues intelligentes et qu’elles auront réalisé que, non seulement, nous sommes obsolètes, mais qu’en plus nous sommes nuisibles pour notre environnement. En bonne intelligence, elles se débarrasseront de nous. À leur place, c’est ce que je ferais puisqu’elles seront les seules en mesure de le faire. Elles ont d’ailleurs commencé à le faire, en prenant notre place dans de nombreux secteurs d’activité, une chose qui va aller en s’accentuant. Et malgré cela, je reste pro-technologie et convaincu que c’est devant que ça se passe, pas en retournant vivre dans des tipis. En revanche, pour construire correctement ce devant, il faut qu’il devienne une priorité.

J’ai toujours cru que l’art pouvait contribuer à élever les consciences et aider à changer le cours des choses. Je ne suis plus du tout aussi optimiste. Je pense que si l’art aide déjà celui qui le fait à tenir debout, c’est déjà pas si mal et s’il permet la même chose à certaines personnes avec qui on le partage, alors c’est parfait. Pour ma part, je vais poursuivre ma route en essayant de survivre et de découvrir le monde comme je l’ai toujours fait, partager avec les nouvelles générations dans lesquelles je mets beaucoup d’espoir, et rester ouvert à ce qui se présente et qui paraît excitant à vivre. En ce sens, mon futur proche s’appelle Berlin.

Mon seul regret dans toute cette histoire ? Avoir oublié de flinguer nos pères. Tous ces escrocs de 1968.



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A propos de cet article


Titre : OTOMO DE MANUEL
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : La Spirale.org - Un eZine pour les Mutants Digitaux !
Date de mise en ligne :

Présentation

Quatrième intervention d'Otomo De Manuel sur La Spirale, après trois entretiens consacrés à Souterrain Porte V en 2009, au Cabaret Rouge en 2010 et à Souterrain Porte VI en 2011. Cette fois-ci motivée par une raison moins joyeuse, avec la fermeture du T.O.T.E.M. de Maxéville, un Territoire Organisé Temporairement en Espace Merveilleux.

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