UN MYTHE CONTEMPORAIN : LES ILLUMINATI


Enregistrement : 14/07/2016

Les Illuminati, sorte de mythe de l’extrême modernité, est intéressant pour comprendre la diffusion des idées. En tapant simplement « Illuminati » sur le moteur de recherche google, on a près de 41 millions d’occurrence en toutes langues et provenant du monde entier. Cela montre son importance dans notre monde saturé par l’information. Pourtant, il s’agit d’un mythe qui ne parle qu’aux plus jeunes, voire à ceux qui évoluent dans les contre-cultures. Il est donc nécessaire de le définir (I).

S’il est un mythe postmoderne, ses origines sont à chercher dans un passé de plusieurs siècles, la fin du XVIIIe siècle pour être précis, dans les milieux hostiles à la Révolution française (II), avant de se transformer au contact de la culture radicale américaine (III). Malgré son apparition dans ces secteurs bien précis de l’extrême droite catholique et contre-révolutionnaire, il s’est émancipé pour devenir un thème fréquent de la culture populaire (IV).


Un article de Stéphane François




I/ Qu’est-ce que le mythe des Illuminatis ?

Les Illuminés, à l’origine du mythe des Illuminati, était une formation politique apparu en Bavière en 1776. Elle fut mise en place par un intellectuel et un enseignant allemand Adam Weishaupt (1748-1830). L’objectif pour Weishaupt était de créer une société secrète progressiste qui devait lutter contre une autre, la Rose Croix d’or, paramaçonnique de nature conservatrice. En outre, la partie catholique de l’Allemagne était dominée par l’ordre des Jésuites, très conservateur, qui formaient les futures élites de l’Etat. Il s’agissait donc pour lui de devancer ces forces conservatrices en formant une élite progressiste. Pour cela, il devait faire du prosélytisme et choisit de le faire dans le cadre d’une société secrète. En aucun, comme beaucoup le disent, en particulier ses adversaires, il ne s’agissait pour les Illuminés de Bavière de noyauter ou de faire de l’entrisme dans les différents secteurs de la société pour la renverser.

Un des lieux de ce prosélytisme fut la franc-maçonnerie, qui n’est en rien une secte ou une société secrète, mais une société de personne discutant après la célébration de rites de questions religieuses ou de société.

Le projet de Weishaupt a été un échec : il attira peu de personnes, surtout des proches et d’anciens élèves. Tout changea avec l’arrivée dans l’ordre en 1780 d’un aristocrate lui-aussi membre des Lumières, Adolf von Knigge (1752-1796). Celui-ci décide qu’il faut investir les loges maçonniques pour y recruter de nouveaux membres, les loges étant en plus des lieux de rencontre des élites de l’époque, sans mentionner leur appartenance à la société secrète des Illuminés. Dans ces loges, il cible non pas de futurs fonctionnaires, mais des personnes qui sont déjà en poste. Cette stratégie fonctionne : les Illuminés passent de quelques dizaines de membres à plus de 1500.

Malgré les précautions, l’existence de l’ordre des Illuminés est connue. Dès 1782, certains francs-maçons hostiles aux Illuminés dénoncent leur présence au sein des loges. Et en 1785, l’Électeur de Palatinat, Charles-Théodore (1724-1799), dévoile publiquement, le complot illuminé. Les membres sont arrêtés, voire même persécutés. Weishaupt doit quitter la Bavière et petit à petit l’ordre disparaît…

L’idée d’un complot pour améliorer la société est abandonnée. Le mythe persiste cependant, mais il se transforme en profondeur. Ainsi, il réapparaîtra sur Internet à dater des années 2000. Les Illuminés, devenu Illuminati – « Illuminati » étant l’écriture anglo-saxonne de nos « Illuminés », et qui, de fait, est passée à la postérité –, sont toujours une société secrète. Ils auraient infiltré, à l’échelle mondiale, les rouages du pouvoir : les banques, les industries, les propriétaires des grands médias et les stars du show business... Même les dirigeants politiques et les différents monarques de notre planète en seraient ou seraient manipulés par ces Illuminati. L’objectif, par contre, a changé. Dans cette nouvelle mouture du mythe, il ne s’agit plus d’éduquer les gens pour leur donner un avenir meilleur, mais au contraire de provoquer des crises financières, des attentats terroristes, de promouvoir l’usage des drogues, et d’appauvrir de pans entiers de la population, bref de semer le chaos, pour mieux les contrôler et les asservir.

Cette nouvelle version a beaucoup de similitudes avec un autre mythe important : les Protocoles des Sages de Sion, qui seraient le plan écrit d’agitateurs Juifs pour asservir le monde. De fait, nous sommes en présence de mythologies contemporaines et de mythes « agglutinants », c’est-à-dire de mythes différents qui s’agrègent et fusionnent entre eux. Du fait du caractère polymorphe de ce nouveau mythe, on le retrouve formulé aussi bien par l’extrême gauche que par l’extrême droite, toute deux étant très perméables aux théories du complot.

II/ Le rejet de la franc-maçonnerie et de la Révolution française

L’ordre des Illuminés, peu connu hors du monde germanique, réapparaît à la suite de la Révolution française, dans différents écrits politiques. Le premier livre à mentionner cet ordre est celui d’un jésuite conservateur, antidémocrate et rejetant les idées des Lumières, Augustin de Barruel (1741-1820). En effet, le prêtre dénonce dans Mémoires pour servir l’histoire du jacobinisme, un ouvrage en 5 tomes paru à Hambourg entre 1797 et 1799, le rôle supposé des francs-maçons et des Illuminés de Bavière dans le déclenchement de la Révolution française. Toutefois, « il est précédé en cela par la brochure du comte Ferrand, publié à Turin en 1790, Les Conspirateurs démasqués. ». Cependant, Ferrand voit surtout dans ce complot l’action d’un protestant, Necker (1732-1804). Barruel va plus loin : il estime que le complot est à la fois antichrétien, antimonarchique et cherchant à détruire la société d’Ancien régime. Les acteurs changent aussi : il ne s’agit plus d’un complot protestant, mais maçonnique et en particulier illuminé. Là encore, Barruel ne fait que reprendre une idée déjà formulée : « Cette dénonciation avait été répandue en France dès 1789 par Jean-Pierre-Louis de Luchet, marquis de La Roche du Maine, dit aussi “marquis de Luchet” dans son Essai sur la Secte des Illuminés ».

Cette idée de complot illuminé se retrouve également chez un auteur écossais, John Robison (1739-1805) qui publie, également en 1797, un ouvrage développant la même thèse, intitulé Preuve d’une conspiration contre toutes les religions et les gouvernements d’Europe fomentées les assemblées secrètes des francs-maçons et des illuminés. Pour ce dernier, les Illuminés auraient infiltré les loges françaises et auraient provoqué la révolution française dans le but de mettre en place un gouvernement mondial. Cette idée se retrouvera dans la version contemporaine des Illuminati.

À compter de ce moment, l’idée d’un complot mondial d’une société secrète cherchant à renverser les gouvernements va se diffuser dans différents milieux et dans différents pays. Jusqu’à récemment, cette thèse était surtout mise en avant par des auteurs ou des groupes que l’on peut classer à l’extrême droite, principalement dans la mouvance catholique traditionaliste et contre-révolutionnaire. Encore aujourd’hui, des militants notoires de l’extrême droite, considèrent que la Révolution française est à chercher dans l’action de ces Illuminés. C’est par exemple le cas de l’antisémite et ancien collaborateur Henry Coston (1910-2001) qui diffusa cette idée des années 1930 à sa mort en 2001 et qui publia en 1977 un livre sur ce thème, La Conjuration des Illuminés. C’est le cas également de Philippe Ploncard d’Assac, avec le livre Le Complot mondialiste paru en 2007. Nous pourrions multiplier les exemples…

Henry Coston et Jacques Ploncard (dit d’Assac), le père de Philippe Ploncard d’Assac, étaient des militants d’extrême droite dont l’amitié était soudée amis par des antisémitisme et antimaçonnisme virulents. Conspirationnistes, ils participèrent durant la guerre au dépouillement des archives du Grand Orient de France et à la recherche d’une supposée subversion maçonnique. Ils étaient en outres des membres influents de la Commission d’études judéo-maçonniques (CEJM), qui siégeait dans les locaux du Grand Orient de France. Le financement de leurs activités provenait des occupants nazis, qu’ils fréquentaient dès 1934, mais également de l’État français. Leurs thèses furent reprises après-guerre par différents groupes extrémistes, allant des néonazis aux catholiques traditionalistes.

III/ Un détour par la culture paranoïaque américaine : radicalisation et délires autour du mythe

Le passage du mythe des Illuminés de l’Europe vers les États-Unis est difficilement datable, d’autant que ce pays connaît une culture du complot qui lui est propre et qui est dynamique. Toutefois, nous trouvons des références à ceux-ci dans la littérature conspirationniste dès 1958, avec, par exemple, le Canadien William Guy Carr, très lu aux États-Unis. Ce sont ces milieux qui firent de la pyramide surmontée d’un œil (symbole de l’omniscience divine) représentée sur les billets américains ou sur le grand sceau de ce pays un symbole Illuminati. Parallèlement à cela, il faut prendre en compte que la franc-maçonnerie se développa rapidement dans ce pays après l’indépendance de celui-ci ; que plusieurs rédacteurs de la Déclaration d’indépendance et acteurs de la guerre contre les Britanniques étaient des francs-maçons. Le rejet de l’État fédéral, le rejet de la franc-maçonnerie, l’antisémitisme et la tendance au conspirationnisme firent qu’une première mouture du mythe Illuminati vit le jour dans ce pays au début du XXe siècle.

Il reprit une nouvelle vigueur dans les années 1980 lorsque certains militants d’extrême droite le fusionnèrent avec les extraterrestres et le mythe de l’existence de bases aliens aux États-Unis, lors de l’« affaire de Roswell ». S’il s’est bien passé quelque chose à Roswell en 1947, à savoir la découverte par le fermier Mac Brazel de débris métalliques dans son champ, à l’époque, il n’était pas question de la découverte d’une soucoupe volante du côté de Magdalena, mais plutôt d’essais d’armes secrètes dans le cadre de la guerre froide naissante. En fait, cette « affaire » ne commence réellement qu’en 1980 avec la publication du livre de Charles Berlitz et de William Moore, Le Mystère de Roswell. Moore est un ufologue assez marginal marqué par le conspirationnisme. Le succès de ce livre popularisera l’ufologie conspirationniste et permettra la fusion du mythe de l’occupation de la Terre par des Entités Biologiques Extraterrestres (EBE), au choix « Petits gris » ou « Reptiliens » les versions varient sur ce point, avec celui du gouvernement mondial et secret des Illuminati.

Ce sont donc d’autres histoires qui vont alimenter l’idée d’un complot. Il y a deux versions du complot au départ, celle défendue par l’ex militaire et journaliste Donald Keyhoe (1897-1988), qui déclare, dès 1950, dans un article publié dans True, que l’armée cache des informations et hésite à les divulguer. L’autre version c’est celle de Franck Scully (1892-1964), le premier auteur à diffuser l’idée que des soucoupes seraient tombées et auraient été récupérées par l’armée. Cependant, le conspirationnisme qui nous intéresse, c’est-à-dire la version agressive et marquée idéologiquement n’apparaît aux États-Unis qu’au milieu des années 1980, en particulier grâce, selon Bertrand Meheust, à « la diffusion, sur tout le territoire américain, de rumeurs fantastiques relatives à des pactes secrets que les autorités auraient passés avec les Prédateurs. » Le gouvernement américain, l’ONU ainsi que les gouvernements européens auraient fait alliance avec des extraterrestres dans le but d’asservir la Terre et de leur fournir des cobayes humains. Il existerait donc un gouvernement mondial, fantôme, extraterrestre, dirigeant les gouvernements nationaux : le Majestic 12 ou MJ 12, un thème qui circule dans les milieux ufologiques radicaux dès 1985.

Ce thème conspirationniste a été vulgarisé, popularisé, aux États-Unis vers la fin des années 1980 par deux auteurs : John Lear et William Cooper (1943-2001), mais nous nous intéresserons surtout ici au second. William Cooper a été assassiné en 2001 dans des circonstances douteuses (il fut tué lors d’un échange de tir avec des policiers venus l’arrêter). Cooper se présentait en outre comme un ancien membre des services de renseignement de la marine américaine – sa position doit être indiscutable – qui aurait trouvé, par hasard, des documents secrets concernant les rapports entre les extraterrestres et le gouvernement fédéral. Il était également un animateur-radio dont l’émission était appréciée par les milices patriotiques et surveillée par la Maison Blanche. L’antisémite Cooper a republié intégralement les Protocoles des Sages de Sion dans son livre Behold a Pale Horse (« Voici le cheval pâle »), demandant à ses lecteurs de remplacer le mot « Juif » par « Illuminati ». C’est donc lui qui fit le lien entre les deux discours. Selon les émules de Cooper, les EBEs/Illuminati contrôleraient différentes organisations internationales comme l’ONU, la Trilatérale, certaines loges maçonniques, etc., voire que le sida serait une manipulation des extraterrestres pour affaiblir l’humanité… Ils chercheraient également à mettre en place une gouvernance mondiale, le New World Order (NWO), une vieille antienne anti-étatique et anti-élites des milices américaines et un thème récurrent des extrêmes droites anti-judéo-maçonniques. Nous retrouvons donc de vieux motifs provenant de l’extrême droite la plus radicale.

Pour les plus radicaux, tel le Britannique David Icke, cette présence extraterrestre sur Terre serait beaucoup ancienne que 1947 : les EBE dirigeraient le monde depuis l’Antiquité, reprenant et déformant, dans un sens conspirationniste, la thèse des « Anciens astronautes », ou des « paléovisites ». Ils auraient été en fait divinisés par les peuplades primitives de notre planète. Ce motif se retrouve, par exemple, dans l’idée que les Annunaki, castes de dieux dans le système de croyances des mésopotamiens de l’Antiquité, en particulier sumérien, seraient la première représentation humaine de ces EBEs, souvent représentés comme étant des « Reptiliens ».

IV/ Exemples dans la culture populaire et analyse

Malgré cette origine d’extrême droite, le mythe des Illuminati s’est diffusé dans la culture populaire : on trouve dans différents films américains, comme Lara Croft : Tomb Raider, sorti en 2003 ; comme Anges et démons (2009), tiré du roman éponyme de Dan Brown et paru en 2000, 23 sorti en 1998, ou enfin avec Benjamin Gates et le livre des secrets, sorti en 2007. En bandes dessinées, on le retrouve par exemple dans les Hell Boy ou Les portes de Shamballah… Dans les romans, on peut citer, outre Anges et Démons de Dan Brown, Illuminatus, un roman de science fiction, de Robert Anton Wilson. Enfin, en musique, les références sont fréquentes, surtout dans le rap. Nous ne donnerons qu’un exemple, empreint de la théorie du complot : Illuminazi 666 de Rockin’Squat. Il y a également plusieurs exemples à prendre dans les jeux vidéo.

Nous pouvons donc nous demander : pourquoi cette omniprésence ? Premier élément de réponse. Dans un monde saturé par l’information et sujette à une « crise de sens », il est plus facile d’adhérer à une théorie du complot, dans laquelle s’inscrit le mythe des Illuminati, plutôt que d’accepter le monde dans sa complexité et surtout dans son absurdité. Il est plus facile de dénoncer l’action d’une société secrète que de reconnaître que le monde évolue trop vite pour le comprendre. Enfin, cela permet aussi de combler des « blancs » dans l’histoire récente : il n’y a plus d’inconnu(e)s, de mystères, d’incompréhensions.

Cette incompréhension et cette volonté de combler les « blancs » se parent souvent d’un refus du « système », d’un hypercriticisme, et d’une condamnation du néolibéralisme économique, ainsi que d’un antisionisme/antisémitisme. Ces éléments, comme nous l’avons dit précédemment, fusionnent dans le mythe des Illuminati. Ils permettent également l’élaboration d’un discours plus confus que confusionniste, agrégeant des thèmes et des positions d’extrême gauche et d’autres provenant de l’extrême droite. Toutefois, nous devons garder à l’esprit que ces sous-ensembles, s’ils peuvent communiquer, restent quand même des ensembles distincts ayant des différences, voire des divergences, textuelles et génériques.

Le discours qui nous intéresse ici s’inscrit globalement dans une conception paranoïaque-critique du monde, ainsi que dans une forme de pensée mythique, « bricolée » pour reprendre la célèbre expression de Claude Lévi-Strauss, ayant des liens vers une interprétation paranoïaque-clinique du monde. Une conception fort à la mode dans notre époque à la fois saturée d’informations et sujette à une « crise de sens », au point que nous pouvons parler à ce sujet de nouveau mode de pensée sociale. Cette vision du monde, cette cosmologie, née d’une crise de repères et d’une hyper-rationalisation, voire d’un hypercriticisme comme nous l’avons dit, est banalisée par une culture populaire de type « paranoïde » qui s’est largement développée grâce à la révolution Internet. Ce média est en effet un outil indispensable au développement de ce type de discours, de cet imaginaire : les publications à connotation paranoïaque/conspirationniste parlant des Illuminati étaient jusqu’à présent très peu lues, et surtout peu diffusées. Elles restaient donc confidentielles. Internet, en dématérialisant les supports, a permis une diffusion accrue de ces thèses, au travers notamment de la démultiplication de ces sites : une personne peut animer plusieurs sites, voire monopoliser plusieurs forums sous différents avatars, comme cela est souvent le cas dans les milieux extrémistes.

Cette nouvelle phase conspirationniste est intéressante par son aspect polymorphe et polyculturel : on la retrouve dans les milieux subculturels (ufologiques, New Age, etc.), dans les milieux extrémiste de droite, chez les fous de Dieu et les intégristes de tous poils, quelque soit la religion, mais aussi dans la scène rap (Rockin’Squat et Keny Arkana pour ne citer que des exemples français), à l’extrême gauche, surtout dans les milieux altermondialistes ou antimondialiste, et évidemment à l’extrême droite. Le conspirationnisme s’est donc démocratisé, s’est donc diffusé et s’est dilué dans les différents segments de la société. L’hypercriticisme domine cette nouvelle phase : les partisans de l’interprétation paranoïaque-clinique du monde tendent à voir des manifestations du « complot » partout. Les tenants de cette vision du monde appliquent la ritournelle de Jacques Dutronc : « on nous cache tout, on nous dit rien » et surtout évitent de réfléchir et d’essayer de décoder un monde devenu trop complexe pour eux.

Deuxième élément de réponse, beaucoup plus court : le thème du complot d’une société plus que secrète qui dirigerait le monde offre d’excellents matériaux scénaristiques pour les films, les jeux ou les bandes dessinées, tout simplement. Mais il faut garder en tête qu’il ne s’agit que de mythe et de création artistique.

Contrairement à ce que l’on peut croire, le mythe des Illuminati n’est pas récent : il a plusieurs siècles d’existence ; mais surtout il n’est pas anodin. Son premier lieu de formulation est l’extrême droite, dans sa tendance la plus radicale : raciste, antisémite, antirépublicaine, antidémocrate. S’y référer est, de ce fait, assez toxique car cela permet sa banalisation, et la banalisation de l’idée qu’il existe des cinquièmes colonnes au sein des pays pour les détruire de l’intérieur. Pour certains, cette cinquième colonne est le Juif (le « sioniste »), pour d’autres le musulman, pour les derniers, les francs-maçons. Et pour les plus radicaux, une alliance de toutes ses catégories…

Stéphane François

GSRL (EPHE/CNRS)
Université de Valenciennes

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1 - Recherche effectuée le 26 mai 2015.

2 - Au siècle des Lumières, les sociétés groupées sous le nom de « Rose-croix » existent surtout en Allemagne, où elles prennent le nom encore plus poétique de « Rose-Croix d’or » (Gold-und Rosenkreutz). Il s’agit de groupements épars, fréquemment intéressés par l’alchimie. C’est vers 1755 qu’on voit apparaître des cercles importants portant ce nom : en Allemagne du Sud, en Europe centrale, à Francfort. Ils recrutent des gens importants, comme Stanislas II, roi de Pologne. Le groupe visé par Weishaupt est la « Rose-Croix d’or d’ancien système », qui devient 1777 l’un des groupes quantitativement les plus importants, qui existera durant 9 ans environ. Ouvertement ésotérique, baignant dans l’alchimie, ce groupe draine des francs-maçons à la recherche de symbolisme… Mais il semblerait qu’aucune de ces sociétés aient été maçonniques, mais bon nombre de leurs membres sont également francs-maçons. Sur la question des Rose-croix en Allemagne, voir Antoine Faivre, « Rose-croix », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 mai 2015. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/rose-croix/

3 - Sur l’histoire des Illuminés de Bavière, voir René Le Forestier, Les Illuminés de Bavière et la franc-maçonnerie allemande (1914), Milan, Archè, 2001 ; Pierre-Yves Beaurepaire, « Illuminati, Illuminaten, Illuminés de Bavière », in Pierre-Yves Beaurepaire (dir.), Dictionnaire de la franc-maçonnerie, Paris, Armand Colin, 2014, pp. 113-118. Voir également, Adam Weishaupt, Introduction à mon apologie. Suivi de Johann Heinrich Faber Le Véritable Illuminé ou les vrais rituels primitifs des Illuminés, Tours, Grammata, 2010.

4 - Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, Paris, Fayard/ Berg International, 2004.

5 - Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 32 ; « Rennes-le-Château : Quelques questions posées par un “mythe agglutinant” », Politica Hermetica, n°9, 1995, pp. 194-208.

6 - Sur Barruel, cf. Gérard Gengembre, « Barruel, Augustin de », in Jean-Clément Martin (dir.), Dictionnaire de la contre-révolution, Paris, Perrin, 2011, pp. 83-85. Voir aussi, avec des réserves, Michel Riquet, Augustin de Barruel : un jésuite face aux jacobins francs-maçons, Paris, Beauchesne, 1989.

7 - Une édition abrégée, Abrégé, en deux volumes parut à Londres en 1798-1799.

8 - Gérard Gengembre, « Barruel, Augustin de », art. cit., p. 83.

9 - Ibid., p. 84.

10 - John Robison, Proofs of a Conspiracy against all the Religions and Governments of Europe, carried on in the Secret Meetings of Free-Masons, Illuminati and Reading Societies, etc. collected from good authorities, Edinburgh, 1797. Traduction française, d’après la troisième édition de 1798 : Preuves de conspirations contre toutes les religions et tous les gouvernements de l’Europe, ourdies dans les assemblées secrètes des Illuminés, des Francs-Maçons et des sociétés de lecture, recueillies auprès de bons auteurs.

11 - Henry Coston, La Conjuration des Illuminés, Paris, Publications Henry Coston, 1977.

12 - Philippe Ploncard d’Assac, Le Complot mondialiste, Toulon, Société de philosophie politique, 2007.

13 - Ainsi, Jacques Ploncard participe, dès la fin des années 1920, à la Revue Internationale des Sociétés Secrètes (fondée en 1912) du très antisémite et antimaçon Monseigneur Ernest Jouin (1844-1932). En 1979, Jacques Ploncard d’Assac publie un ouvrage intitulé Le Secret des francs-maçons (Édition de Chiré, Chiré en Montreuil). Cet ouvrage a été plusieurs réédité depuis sa publication et est toujours considéré par les milieux de l’extrême droite catholique comme un ouvrage de référence. Henry Coston publiera une vingtaine d’ouvrages antimaçonniques durant toute sa carrière, sous son nom ou sous différents pseudonymes.

14 - Cette commission fut créée à l’instigation du lieutenant SS Moritz en 1942. Moritz était le chef de l’action antimaçonnique en zone occupée.

15 - Michaël Lenoir, « Henry Coston (Henri Coston, dit) et Jacques Ploncard d’Assac (Jacques Ploncard, dit), in Pierre-André Taguieff (dir.), L’Antisémitisme de plume. 1940-1944. Études et documents, Paris, Berg International, 1999, pp. 370-384.

16 - Cf., notre livre, La Modernité en procès. Éléments d’un refus du monde moderne, Valenciennes, Presses Universitaires de Valenciennes, 2013, en particulier le chapitre intitulé « Dérive paranoïaque », pp. 153-167.

17 - William Guy Carr, Pawns in the Game, Los Angeles, St. George Press, 1958.

18 - La traduction française est publiée l’année suivante : Charles Berlitz et William Moore, Le Mystère de Roswell, Paris, France Empire, 1981.

19 - Pierre Lagrange, La Rumeur de Roswell, Paris, La Découverte, 1996, pp. 111-113.

20 - Le motif apparaît dans la littérature ufologique en 1967, Brad Steiger & Joan Whritenour, Flying Saucer are Hostile. UFO Atrocities from strange disappearances to bizarre deaths, Award Books, 1967.

21 - Bertrand Meheust, En Soucoupes volantes. Vers une ethnologie des récits d’enlèvements, Paris, Imago, 1992, p. X.

22 - Voir notamment, William M. Cooper, Le Gouvernement secret. L’origine, l’identité et le but du MJ 12, Montréal, Louise Courteau éditrice, 1989.

23 - Véronique Campion-Vincent, La Société parano. Théorie du complot, menaces et incertitudes, Paris, Payot, 2005, p. 63.

24 - Ibid., p. 63. Voir aussi Pierre Lagrange, La Rumeur de Roswell, op. cit., p. 121.

25 - Celle-ci peut être résumée de la façon suivante : la visite sur Terre, à des époques très anciennes, de « visiteurs » extra-terrestres, mais pas forcément non-humains. Voir à ce sujet le livre de Wiktor Stoczkowski, Des Hommes, des dieux et des extraterrestres, Paris, Flammarion, 1999.

26 - La méthode hypercritique se présente comme une attitude hyper-rationaliste, un ultra-scepticisme « scientifique », en fait scientiste. Elle consiste à critiquer le moindre détail, à déconstruire systématiquement, une affirmation/fait historique opposés. Ce sophisme est à l’œuvre dans les discours négationnistes. Voir aussi sur ces questions les articles suivants de Gérald Bronner, « Le paradoxe des croyances minoritaires », Information sur les sciences sociales, n° 37, 1998, pp. 299-320 ; « Fanatisme, croyance axiologique extrême et rationalité », L’Année sociologique, vol. 51, n°1, 2001, pp. 137-160 ; La Pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques, Paris, Denoël, 2009.

27 - Cf., « Dérive paranoïaque », art. cit., pp. 153-167.

28 - « Le propre de la pensée mythique, comme du bricolage sur le plan pratique, est d’élaborer des ensembles structurés non pas directement avec d’autres ensembles structurés, mais en utilisant des résidus et des débris d’événements : “odds and end”, dirait l’Anglais, ou en français, des bribes et des morceaux, témoins fossiles d’un individu ou d’une société. », Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 32.

29 - Véronique Campion-Vincent, La Société parano. Théorie du complot, menaces et incertitudes, Paris, Payot, 2005, p. 16.

30 - Cf. Marc Augé, Le Sens des autres. Actualité de l’anthropologie, Paris, Fayard, 1994, pp. 186-187.

31 - George Marcus, Paranoia within Reason : A Casebook on Conspiracy as Explanation, Chicago, University of Chicago Press, 1999, p. 1.

32 - Pour l’anthropologue, l’être humain pense et dépolie ses raisonnements dans le cadre d’une vision du monde, plus ou moins cohérente, selon les cas, qui porte sur les êtres, les objets et les puissances censés peupler le réel, sur leur propriétés, leurs rapports, leur origine et leur devenir : ce sont les cosmologies. Celles-ci offrent « une matrice générale d’intelligibilité des faits empiriquement observables, qu’ils soient de l’ordre des pratiques, des idées ou des institutions » (Wiktor Stoczkowski,Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann, 2008, pp. 17-18.). Il s’agit aussi d’une « conception du monde [qui] se présente sous des formes discursives ou sous celle de structures sous-jacentes à plusieurs dispositifs symboliques » (Eduardo Vivieros de Castro, « Cosmologie », in Pierre Bonte & Michel Izard (dir.), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 2010, pp. 178-179.).


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