JAÏS FRÉDÉRIC ELALOUF « UN ACTIVISTE PSYCHÉDÉLIQUE »


Enregistrement : 09/08/2016

Cinemix, Coldcut, Dance Conscious, Pink Floyd, Ninja Tune, contre-culture, Psychedelic Museum, web-documentaire...

Ou comment combattre notre ère d'abondance malsaine, et l’illusion d’une croissance infinie dans un monde fini, par la musique, l’audiovisuel et le psychédélisme ? Producteur, vidéaste et musicien, Jaïs Frédéric Elalouf se produit sur la planète entière, lorsqu’il n’opère pas aux commandes de Pingpong, l’agence de relations de presse de Ninja Tune pour la France.

Après nous être croisés à de multiples reprises sur le parquet de bal du Cirque Électrique ou dans les couloirs du festival « Trans-Cinéma : Psykedeklik » de Limoges en mars 2016, cet entretien s'est imposé comme une évidence. L'occasion de revenir sur la genèse de son dernier disque, Infinie Expansion, et d'aborder son grand projet de musée psychédélique.


Propos recueillis par Laurent Courau



Pour démarrer cet entretien, j’aimerais revenir sur les origines de ton engagement, holistique, comme tu le décris toi-même. Quel fut ton cheminement personnel, depuis les bancs d’une école de commerce et les bureaux de l’industrie du disque, vers un refus de cette « ère d'abondance malsaine, de croissance infinie dans un monde fini » ?

1997. Après un paquet de stages à Londres, à Madrid, mon premier véritable boulot fut une expérience de chef de produit « dance » à BMG (je vous ai pollué avec le morceau de Domino, Baila Baila Comigo). Si j'avais continué sur cette voie, une carrière de directeur de l'une des trois multinationales du disque me tendait les bras.

J'étais dj electro-eclectique à l'époque et j'avais du mal à assumer de fabriquer des centaines de milliers disques pourris. J'ai commencé la promo en France d'un petit label anglais en parallèle de mon travail chez BMG. Ce dernier s'est vanté de ses ventes en France à son label voisin, c'était Ninja Tune. Ils venaient de perdre leur attaché de presse et m'ont demandé de les représenter.

Les contestations de Coldcut, les fondateurs de Ninja Tune, m'avaient bluffé avec le clip Timber. Cette synchronisation de la musique et du visuel allait inspirer les vidéos que j'ai créées pour le projet Cinemix, un album de remixes des plus grandes bandes-originales françaises dont j'ai fait la production executive en 2003 sur Universal Jazz. Ce projet va en fait être la piece maîtresse de toute ma pratique artistique, près de dix créations distinctes suivront, du cinéaste Norman McLaren à des films érotiques 70's remontés (qui me vaudront de perdre mon compte YouTube avec un million de vues).

Pendant ce temps je continuais de butiner en toute insouciance d'organisation de concerts et de soirées (plus de 200) et à gérer Pingpong (l'agence de relation de presse de Ninja Tune en France). J'ai toujours pensé qu'il faut faire ce qui nous plaît le plus dans la vie. Mon engagement idéaliste à véritablement commencé en 2007, en réaction au documentaire Zeitgeist et à prendre conscience de l'apathie des gens face aux solutions disponibles pour métamorphoser le monde actuel.

Mais surtout c'est une réaction épidermique et situationniste par rapport à mon propre endormissement durant des dizaines d'années. Comment mon conditionnement m'a mené à ne pas réagir plus tôt ? La publicité, le consumérisme et un environnement confortable, certainement. Le fait qu'il soit mal vu de ne pas parler de choses divertissantes, de remettre en question notre société basée sur l'exploitation infinie des ressources naturelles, assurément.

Comme je le chante à la fin de Mille milliards, ne « pas confondre l'essentiel et le superficiel ». Chaque jour, cette quête de vérité va me mener tel un enquêteur à remettre en question de manière holistique pour commencer a écrire un livre interminable sur les solutions pour nous mettre en mouvement. Je vais decider au final de mettre mes recherches au service de mon projet vidéo-documentaire Dance Conscious, ce qui va grandement m'aider à réaliser mes vidéos de found footage.

On ne peut traiter les sujets que j'évoque sans avoir potassé : éducation, santé, finance, bien-être, patriarcat, productivisme, libre échange, énergies…



Aujourd’hui, il est de bon ton de dire qu'il n’existe plus de contre-culture, au profit d’une multitude de subcultures. Est-ce que tu partages cet avis ? Et si c’est le cas, que manque-t-il à ce début de 21e siècle pour que se mettent en place une nouvelle vague contestataire de grande ampleur ?

Oui cette multitude de subcultures est passionnante, pour ce qui est spécifique aux contestations il faudrait que toutes ces initiatives se rejoignent, comme dit Edgar Morin, « que les rivières de deviennent un fleuve ». Il y a depuis peu un mouvement qui s'appelle la « convergence des luttes », rejoint par la Nuit debout, qui est a pour ma part un énorme potentiel de fédération.

Malheureusement à ce jour, la sauce n'a pas prise. C'est je pense dû à un endormissement généralisé de notre espace de cerveau disponible, de temps de réflexion. Les raisons sont, je suppose, l'omniprésence d'informations, futiles pour la plupart à tous moments de la vie par les smartphone, tablettes, ordinateurs.

Cela passe également par la publicité qui est de plus en plus intrusive, mais surtout par une éducation basée sur la sanction et la compétition et non l'épanouissement personnel. Les gens se trouvent dans l'obligation d'être dans une fuite et dans le divertissement ou l'alcool pour ne jamais réfléchir ou vivre des expériences transformatrices.



Tu disposes d’une impressionnante collection d’oeuvres psychédéliques, dont j’ai pu admirer un extrait à Limoges, à l’occasion du festival « Trans-Cinéma : Psykedeklik ». Qu’est-ce qui t’a attiré aussi fortement dans cette période précise de la culture populaire des dernières décennies ? S’agit-il exclusivement de son esthétique ou, comme je crois le deviner, également des utopies dont elle regorgeait et dont il me semble difficile de la dissocier ?

Pour commencer, j'ai été bercé par ce que mon grand frère passait. Il était dj disco au début des années 1980 et faisait partie des pionniers des radios pirates.

Mais ensuite, j'ai trouvé que la qualité de la musique qui me parvenait en tant qu’adolescent, jusqu'à la fin de cette décennie, était assez pauvre musicalement. En réaction à la pop synthétique en vogue dans la cour de récréation, j'ai découvert The Doors, ELP, The Beatles, Zappa, Pink Floyd, les premiers Deep Purple et des centaines d'autres.

Cette approche d'une musique psychédélique et progressive pour ne pas dire « libre » m'a énormément marqué, évidemment la virtuosité des musiciens était indéniable mais aussi l'avant gardisme. En toute logique, de cette richesse, je suis rapidement tombé dans le jazz, la soul, le funk puis les musiques du monde. C'était l'époque où la tromperie technologique du CD à supplanté le vinyle, les rééditions me ruinaient à 130 francs la pièce, mais comme un parfait mélomane je préférais manger des pâtes tous les jours et satisfaire ma curiosité (l’Internet n'existait pas encore).

D'autant qu'avec quelques amis, nous avions une émulation ; à qui découvrait le meilleur groupe de tous les temps, chaque semaine. Je n'ai pas véritablement compris la dimension de leurs paroles avant d'avoir pris mon premier LSD. Elles reflétaient les valeurs de la contre-culture : égalité entre humains, protection de la biodiversité, etc. Mais ensuite ce fût une seconde vague d'intérêt pour cet éveil de conscience qui manque cruellement de nos jours, cinquante ans plus tard.

Je me devais d'ajouter ma pierre à cet éveil en tant que vidéaste et musicien, d'où le projet Dance Conscious, qui est né en 2011.

Bref, cet environnement me passionnait, les pochettes illustrées également, leur créativité me surprenait sans cesse. Petit à petit, j'ai été envoûté par cette esthétique, ses couleurs, ses illusions d'optique, ses seconds degrés et j'ai voulu voir de plus grands formats. J'ai commencé à collectionner les affiches, les lithographies, la free press, presque sans m'en rendre compte, puis à devenir accro, de galeries en brocantes, et sur le web.

En tant que Dj Oof Cinemix, j'ai donné plus de 500 concerts audiovisuels dans quarante pays, mon obsession était de trouver de nouvelles volutes et j'en ai trouvé partout, de toutes les époques, de tous les supports. Mon projet de vie est à présent de réaliser le « Psychedelic Museum », en sept environnements immersifs : spiritualité, enfance, influences, illusions d'optique, société, musique et cinéma. Bien sûr avec une cafétéria bio, une galerie, un espace de libre création, un magasin et surtout une salle de spectacle polyvalente.

Il sera sur Paris ou bien là où un millionnaire passionné me guidera !



Venons-en à ton récent projet de mini-album, Infinie Expansion, pour lequel tu as rencontré Nicolas Hulot, Matthieu Ricart, Frédéric Ottensen, Hubert Reeves, Edgar Morin et Helen Mc Arthur. Quel en fut le déclencheur ? Lors d’une récente interview, tu parlais de ton bilan carbone… (sourire)

En fait j'ai réalisé plus de soixante clips de found footage au travers de mes cinq créations, mais il est compliqué construire une carrière en termes médiatique en utilisant principalement les images d’autres.

En parallèle j'ai écrit deux films transmédias qui n'ont pas été produits, faute d'aide du CNC. J’ai énormément travaillé sur Le bruit invisible, un documentaire-fiction d'après des faits réels, sur le nucléaire et les bruiteurs de cinéma. Tout était prêt pour que je produise mes propres images et deviennent autonome par rapport au système de production de films.

Mon évolution personnelle en terme de critique du système m’a conduit à interviewer plus de cinquante personnalités qui aident ce monde à se métamorphoser. Je leur ai posé la question « quelle est la solution pour changer le monde ? » Toutes les réponses méritaient d'être diffusées au plus grand nombre. J'ai donc initié deux projets. Le premier, « Jaïs », est de composer ma propre musique avec des samples de ce que j'ai filmé, tout en chantant des refrains pour rendre cela accessible. Un premier disque est sorti pour la COP21, un autre viendra pour la COP22. Et le second projet consiste à entrer dans un web-documentaire de quatre manières différentes. Par les thèmes que les intervenants ont mentionnés, les vidéo-clips musicaux qui renvoient aux thèmes, le nom des intervenants et les faits d'actualité qui renvoient également aux grands thèmes.

De là, il s'agit d'atteindre 100% pour sauver l'humanité en faisant son Best Of des solutions et de les partager avec son entourage. Mon bilan carbone est une bonne raison pour être aligné et compenser toutes les fois où j'ai pris l'avion en prêchant la bonne cause.



L’écrivain Norman Spinrad parle dans son texte La Crise de transformation de la période que nous traversons comme d’une époque charnière, celle où nous devons agir avant qu’il ne soit trop tard. Est-ce que tu partages ce point de vue, à la fois volontaire et pessimiste ?

J'ai la même position que cette citation de Spinrad, mais je pense que l'homme ne réagit pas, tant qu'il ne se confronte pas à un mur. Je pense que plus tôt le système s'écroulera, plus nous aurons de chances de sauvegarder ce qui reste de biodiversité et de notre peau. Et surtout de repartir sur des bases plus frugales et d'assumer une décroissance volontaire.

En 2010, j'ai commencé des recherches intensives pour l'écriture d'un livre Chacun est la solution, qui énumérait constat et solutions. Il y en avait tellement que j'ai du arrêter d'écrire. Mais cela m'a donné la confiance nécessaire, en tant qu'artiste de traiter tous les sujets de société, et surtout l'assurance que je ne pouvais plus cautionner cette « société du spectacle », sans faire passer ces messages humanistes. Chacun peut se mettre en mouvement à son niveau et changer les choses, globalement.


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Titre : JAÏS FRÉDÉRIC ELALOUF « UN ACTIVISTE PSYCHÉDÉLIQUE »
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Genre : Interview
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Comment combattre notre ère d'abondance malsaine, et l’illusion d’une croissance infinie dans un monde fini, par la musique, l’audiovisuel et le psychédélisme ? Vidéaste et musicien, Jaïs Frédéric Elalouf se produit sur la planète entière, lorsqu’il n’opère pas aux commandes de Pingpong, l’agence de relations de presse de Ninja Tune pour la France.

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