ERICK GILBERT « LAST GASP »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Littérature subversive, comics undergrounds, érotisme, poésie, livres d’art, science-fiction…

Lancé par Ron Turner à la fin des années soixante dans un garage de Berkeley, Last Gasp fait aujourd’hui partie des plus importants éditeurs et distributeurs de productions undergrounds et peut s’enorgueillir de collaborations avec des artistes aussi prestigieux que Robert Crumb, Frank Kozik, Winston Smith, Coop ou Robert Williams.

La Spirale avait contacté Erick Gilbert à la fin des 90's, l'un des membres de ce gang de freaks qui répand la mauvaise graine depuis plus de trois décennies.


Propos recueillis par Laurent Courau.


Maison d’édition spécialisée dans les comics et la création underground, distributeur de livres, de vidéos et d’autres gadgets pop-culturels aux Etats-Unis avant de passer à une dimension plus globale avec Internet… Comment se porte Last Gasp après plus de trente années passées à défendre l’underground et la création marginale ?

D’abord, décrivons les personnages…. Last Gasp est une maison d’édition et de distribution de livres créée en 1970 par quatre associés dont Ron Turner qui en devient rapidement le seul propriétaire et en reste après 31 ans le patron absolu et exclusif. On peut lire sa version de l’histoire de Last Gasp sur notre site Web.

Last Gasp est une entreprise commerciale engagée dans une société basiquement capitaliste (la Californie) et doit pour continuer d’exister jouer selon les règles du “jeu de société”. Ce n’est pas une “entreprise modèle” à la Ben & Jerry ou un collectif à décisions communautaires. Last Gasp est un agrégat d’individus chapeautés par Ron Turner (il serait abusif de dire dirigés) qui par leurs choix personnels modèlent l’image que les observateurs extérieurs peuvent se faire de Last Gasp en lisant le catalogue ou en visitant le site Web. De fait, il n’y a pas de “ligne générale” chez Last Gasp.

Erick Gilbert est un employé de Last Gasp et ses goûts et opinions n’engagent que lui et ne sauraient être confondus avec une quelconque “voix de Last Gasp”. Last Gasp se porte comme il (elle?) s’est porté pendant 31 ans . De façon chaotique et brinquebalante, Last Gasp avance sur son chemin éditorial sans direction précise sinon rester en équilibre sur la vague, tel le surfeur.

Jean-François Bizot (Actuel, Nova, etc.) vient de publier son anthologie de l’underground. Il se trouve que vous occupez une position privilégiée d’observateurs des mouvements marginaux. Quelle est votre vision de l’agitation contre-culturelle de ce début de millénaire et que pensez-vous de son évolution durant les vingt ou trente dernières années ?

La contre-culture (une expression qui sent ses années 70) a perdu une grande partie de sa virulence par la facilité avec laquelle la société…euh… spectaculaire-marchande (spemar) l’objectifie et l’empaquette pour la consommation de masse. Ceci posé afin d’éviter une attitude extrémiste et un peu inefficace de refus du compromis. Position défendable à titre individuel mais pas au niveau de l’entreprise. Plus succinctement , les livres militants se vendent mal ! Ce qui ne nous empêche pas d’en publier, nous reviendrons sur leur direction militante dans d’autres questions.

Plus que de contre-culture, j’aimerais parler de “culture de la subversion”. Subversion qui peut s’appliquer à tout moment et tout endroit. Le punk a subverti l’Establishment du Rock ‘n’ roll, Bukowski a subverti la facilité amphétaminique des Beats, Last Gasp cherche à rendre compte de cet état de la subversion à travers les ages et pour cela mériterait bien un paragraphe dans les Lipstick Traces de Greil Marcus.

Donc des ”comix” et du “Summer of Love“ jusqu’à la subversion à l’intérieur de l’Etat Global (WTO, Internet…), Last Gasp témoigne des initiatives passées et indique des directions à suivre. La “vision de l’agitation” par Last Gasp est exprimée par le choix d’ouvrages que nous proposons Le fait que certains soient brûlés par des représentants de la Loi prouve en quelque sorte leur pouvoir subversif.

Pour passer maintenant à un point de vue plus personnel, la subversion la plus profonde et la plus efficace passe par l’éducation et la lutte contre l’ignorance. Si les livres que je choisis de publier et de distribuer peuvent pousser les lecteurs à utiliser leur cerveau pour remettre en cause leurs a priori et leurs lectures et prendre des décisions indépendantes qui touchent leur vie personnelle ou publique, j’aurais rempli mon programme “politique”…

Quels sont les artistes, les éditeurs ou les activistes dont vous vous sentez proches aujourd’hui ?

Ceux et celles que nous éditons et distribuons tiens donc !

Avec ce programme d’Automne de livres de Mark Ryden, Chris “Coop” Cooper et Shag, ne sommes nous pas au top du must des artistes hyper cool?

Plus personnellement, j’aime bien les couvertures de paperbacks des années 40, les artistes du Dernier Cri, Hergé et Crumb (sans qui…), les musiciens du label Tzadik, Machin, Trucmuche et Telautre, les revues Adbusters et Raw Vision et l’oeuvre complète de Jean Graton, et tout le reste qui encombre murs et étagères chez moi… mais surtout ce que je préfère, c’est rien fout’… arrêter de regarder des images imprimées, d’écouter des sons en boîte et laisser yeux et oreilles se déconnecter pendant que les rayons du soleil, tempérés par quelque verdure font doucement mijoter mon usine à fantaisies…

Qu’est-ce qui explique, selon vous, la concentration permanente d’excentriques et d’agités sur le sol californien ? Pensez-vous que Last Gasp aurait pu voir le jour dans une autre ville américaine ou dans un autre pays ?

La Côte Ouest des USA a toujours été le refuge des marginaux, inadaptés, visionnaires et autres excentriques qui ne s’intégraient pas bien aux institutions de l’Est ou du reste du monde Le mythe américain toujours vivant du “On peut toujours partir plus loin, là où on pourra vivre librement” a fait de l’Ouest cette concentration de zinzins…

Seattle avec les hobos et les syndicalistes, L.A. avec les cinéastes (une belle brochette de vicelards dont New York ne voulait plus !) et les mystiques, San Francisco avec les chercheurs d’or, outlaws de tout poil, beatno-hippies et leurs descendants.

Last Gasp, éditeur de BD underground dans les années hippies n’aurait pas pu naître et se développer autre part qu’à SF et sans la personnalité de son fondateur Ron Turner…. Maintenant au 21ème siècle, Last Gasp pourrait aussi bien être une entreprise virtuelle sans adresse concrète mais il faudrait trouver un assortiment de zozos comme l’équipe actuelle pour en retrouver la spécificité… Et où le trouver sinon à San Francisco.

Question plus personnelle. Qu’est-ce qui vous a amené à quitter la France pour la Californie et comment s’est passé votre rencontre avec l’équipe de Last Gasp ?

J’ai rencontré le boss de Last Gasp, Ron Turner à son passage à Paris en 1980 quand je travaillais dans une librairie de BD et lui commandais des comix et d’autres publications. L’année suivante, j’ai participé à la création et à la réalisation de la revue Viper dans laquelle nous avons publié des BD extraites de comix publiés par Last Gasp.

Après deux années de Viper, j’eus envie de quitter la France et San Francisco était l’endroit où je connaissais du monde et où la plomberie correspondait à mes notions de confort. Donc en route pour SF… Après quelques mois de vacances, il fallut bien… n’est ce pas ? Et Last Gasp reconnaissant mes qualités m’offrit un poste d’empaqueteur-emballeur… 19 années plus tard, vétéran de l’entreprise, je suis toujours là sans véritable titre ou position mais toujours très occupé.

J’ai vu sur le site de Last Gasp que vous vous occupez plus particulièrement de tout ce qui touche à l’érotisme. Le sado-masochisme, les différentes formes de fétichisme et l’homosexualité sont de plus en plus présents dans la publicité. Que pensez-vous de cette récupération progressive des tendances les plus extrêmes de l’érotisme par les médias de masse ?

Ces “tendances” ne sont extrêmes que par rapport à une échelle de valeurs notoirement désuète. La publicité, langage privilégié du “spemar” mentionné plus haut n’a qu’un mot d’ordre : vendre… et ce par tous les moyens, si une créature couverte de latex en fouettant une autre portant des talons aiguilles fait vendre plus de petits pois, pourquoi s’en priver ?

La “récupération” joue à tous les niveaux aussi bien en ce qui concerne les pratiques sexuelles que l’avant-garde artisto-politico-pouetpouet (Caroline Sury en couverture de livres de poche, La Ligue Comm. en rad-soc, etc.).

Toutefois malgré des apparences de tolérance largement propagées par la propagande officielle, il reste dans la tête de la population des attachements à la position du missionnaire. Dans le cadre des publications “militantes” de Last Gasp, je voudrais signaler le livre Lust & Romance du photographe Michael Rosen, refoulé (pas interdit) par le Ministère de ‘l’Intérieur (...pourrait troubler l’ordre public…) qui présente la superbe variété des genres (rôles sexués) et de leurs accouplements. (ammultiplements?) divers de façon positive et dans un cadre esthétique évident.

La publication ou la distribution de publications marginales, voire sulfureuses, sur le territoire américain aurait pu vous causer quelques problèmes. Avez-vous eu à souffrir de la censure ?

Nos livres ont été saisis et relâchés dans quelques boutiques des USA sans suite (voir plus bas). Par contre, nos titres furent saisis et brûlés par les Autorités de nombreux pays, tous défenseurs de la liberté d’expression et de la ..koff, koff… dignité humaine : Canada, Grande Bretagne, Nouvelle Zélande, Allemagne, Australie…

Mes plus gros problèmes de censure ont eu lieu en France. (Voix du Ministère : il ne s’agit pas de censure, Monsieur Gilbert). Je vous ferai parvenir séparément un texte qui raconte mes problèmes avec les autorités françaises et la liste des titres refoulés (non, non, pas interdits) par un rond de cuir au Cabinet du Ministre de l’Intérieur (ledit rond de cuir a depuis été appelé à un poste encore plus exaltant pas forcément parce qu’il avait protégé le pays des livres de chez Last Gasp…).

Aux USA, il existe le Premier Amendement de la Constitution qui précise que le Gouvernement ne peut faire de lois qui restreignent la liberté d’expression. Pour qu’une publication ne soit pas protégée par cette Amendement, il faut qu’elle en ait été jugée indigne par un tribunal. Ces cas sont extrêmement rares et surtout ne se développent souvent qu’au niveau local. Une Cour d’un niveau supérieur pourra en effet annuler une décision de “censure” d’une Cour locale car cette décision est anti-constitutionnelle.

Vous est-il arrivé inversement de vous auto-censurer, d’abandonner la distribution de livres ou de revues pour des raisons par exemple morales ?

Démonstration par l’exemple :

A. Last Gasp est ciblé comme un fournisseur de “matériel adulte” à des fins… hmm… titillatoires et l’association de cette réputation et de représentations pouvant, dans ce contexte, être considérées comme sexualisées font que nous refusons tout livre avec des photographies d’enfants ou de moins de 18 ans nus.

Point de vue plus personnel : “’Toute façon, à c’t’âge là, çà sait pas baiser…”

B. J’ai tiqué lorsque j’ai vu à notre catalogue un roman raciste interdit en France (The Turner Diaries… no relation). Le goût pour la provocation d’un de nos acheteurs/vendeurs… Toutefois notre clientèle n’apprécie pas ce genre de publications et il fut abandonné pour cause de ventes très médiocres. De fait, au-delà de cette provocation gratuite, Last Gasp n’a aucun intérêt pour ce genre d’ouvrages. Les clients pour ce genre de matériel seraient plutôt le genre à purifier Last Gasp par le feu et le fer…

Mentionnons au passage que des histoires de R. Crumb sur des thèmes racistes (et chargées d’une sérieuse dose d’ironie) parues dans Weirdo furent publiées sans autorisation par un fanzine néo-nazi.

C. En général, les gens qui travaillent à Last Gasp ont des idées qui influent sur le choix de publications que nous proposons. J’ai entendu des objections aux oeuvres de Trevor Brown, de l’inconfort face à Tintin au Congo

Votre catalogue est pour le moins imposant et diversifié. Comment faites-vous pour vous tenir au courant de l’actualité et faire votre sélection dans les innombrables parutions alternatives ?

Chacun en fait un bout, nous recevons beaucoup d’échantillons de petits et auto-éditeurs. Gaspeurs et Gaspettes sont des lecteurs avides. Les gens viennent nous voir dans les foires au livre, conventions de BD… Nos clients se décident à passer à l’acte et nous demandent de les distribuer. Dans une large part, le choix de livres distribués par Last Gasp dépend de l’humeur et des goûts du patron et des employés.

En ce qui concerne les publications Last Gasp, le choix vient de Ron Turner, déjà mentionné et de moi.

Quel fut l’impact de l’Internet et de votre site LastGasp.com sur vos activités de distribution ?

Relativement bénéfique pour notre VPC. Plus importante au niveau communication (imelles) qu’au niveau commandes en ce qui concerne les boutiques. Le site Web est surtout une référence à laquelle nous renvoyons les clients potentiels pendant qu’ils attendent un catalogue d’encre et de papier.

Jacques Noël du Regard Moderne, éminente librairie parisienne du quartier latin, constate depuis quelques années une raréfaction croissante des imprimés au profit des médias électroniques. Comment analysez-vous ce phénomène ?

A voir sa boutique, on dirait pas !!! Si tous les bouquins qui s’y entassent étaient transformés en “bits”, on pourrait y respirer… C’est vrai qu’il est plus facile à n’importe qui de faire un site web que de publier avec de l’encre et du papier. Mais il y a encore assez de fétichistes de l’encre et du papier de par le monde pour nous soutenir jusqu’à notre (inévitable?) disparition qui reste quand même de la science-fiction... Et quand je pense qu’en l’an 2000 je devais avoir une voiture atomique et passer mes wouikendes sur Vénus…

Où et comment voyez-vous le futur de Last Gasp ? Un élargissement de votre réseau de distribution, plus de productions ? La création de votre organe de presse ? Intervenir sur d’autres médias à l’instar de Disinformation.com qui produit une émission de télévision pour la chaîne anglaise Channel 4 ?

Si vous connaissiez mieux Last Gasp, vous ririez avec moi de cette question… Comme je le mentionnais tout au début, Last Gasp cahote et brinquebale sans direction précise sinon celle que veut lui donner son propriétaire et je doute, après 19 ans de pratique du personnage qu’il en ait une. Mes propres hypothèses de travail sont purement techniques : programme et budget de publication, présence dans les foires. Rencontres, conventions, recherche de nouveaux clients ou marchés…

Depuis 2-3 ans, nous avons augmenté notre production éditoriale dans diverses directions. La distribution étant moins profitable que l’édition, j’aimerais que nous restructurions ce secteur mais le verbe est inconnu chez Last Gasp.. Alors bon, on continue cahin caha et on s’occupe chacun dans son coin... Dans mon coin, il y a un livre avec Mïrka Lugosi, des BD “adultes”, des photos hard et des envies de vacances…


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Titre : ERICK GILBERT « LAST GASP »
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Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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Erick Glibert, Last Gasp - Une interview tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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