LUKAS ZPIRA - BODY ART


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Près de deux années sont écoulées depuis notre première rencontre avec Lukas Zpira. Une période qui se sera révélée riche en événements pour l'équipe de Body Art avec l'organisation du festival Art-Kør.00 - un contre-événement culturel créé en réaction à l'étalage subventionné de la Beauté en Avignon, le lancement du Crazy Bod Mod Tour - une tournée internationale qui aura entraîné Lukas jusqu'en Amérique du Sud après les Etats-Unis, le Canada et l'Europe, et l'ouverture imminente d'un nouveau lieu à New York. Il était donc temps que le freak préféré de ces dames revienne nous parler de ses pérégrinations aux quatre coins de l'underground planétaire, de sa propre mutation et de ses révoltes entre deux avions pour l'Amérique du Sud et le Japon.

Propos recueillis par Laurent Courau.


Près de deux années se sont écoulées depuis ta première interview dans La Spirale. Une période durant laquelle tu as organisé le festival Art-Kør.00 en Avignon avant d'entamer le Crazy Bod Mod Tour à travers l'Europe, les Etats-Unis et l'Amérique du Sud. Quel bilan tires-tu du festival Art-Kør avec le recul ?

Art-Kør nous a permis de poser des bases, ce qui quelque part était son but, le .00. Nous avons depuis repris la Weird Faktøry, le local dans lequel a été organisé l'événement, pour y installer Bødy Art et continuer à y présenter tous les deux mois une nouvelle expo et régulièrement des sessions de performances. L'expo de cette fin d'année est d'ailleurs composée de traces, de marques de ces performances. Nous avons aussi, à travers toutes les rencontres faites lors de cet événement, fait naître ce que nous appelons la Art-Kør Connexion, un réseau impalpable de gens de tous horizons qui travaillent parfois ensembles, et dans tous les cas s'intéressent et soutiennent les projets de chacun.
L'événement a été extrêmement constructif? Les galères financières maintenant passées, le bilan humain reste positif. Nous préparons, avec un an de retard sur la sortie initialement prévue à cause de galères de maquette, la sortie d'un bouquin sur l'événement et nous sommes en train de monter trois cd-roms tirés des performances réalisées à cette occasion. Comme tu peux le voir Art-Kør est encore d'actualité pour nous.

Cette période a également coïncidé pour toi avec une forte évolution personnelle tant interne qu'externe : une nouvelle hygiène de vie, de nouveaux implants crâniens, des tatouages faciaux, des changements dans ton mode d'alimentation. Peux-tu nous en parler ?

Quand l'évolution prend cette intensité et cette force, je la nomme mutation. :)

Art-Kør a été pour moi un bon moyen de jeter les dés, et ensuite de faire le bilan. Il a été aussi le moyen de faire certaines rencontres qui m'ont fait fortement évoluer à travers les échanges d'idées et de points de vue qui s'en sont dégagés. Et puis vue l'intensité émotionnelle de l'évènement et les quelques problèmes aussi bien financiers qu'humains, il est vrai que j'ai été un peu déstabilisé. Art-Kør n'a laissé personne et surtout pas moi indemne? Je travaille sur la remise en cause et la redéfinition des confections mentales et ce bouleversement émotionnel était pour moi l'occasion rêvée pour tout arrêter ou aller plus loin. Beaucoup plus loin. Pour cela, il fallait absolument que je pose de nouvelles bases plus solides car j'avais à travers ces expériences pris conscience de certaines de mes faiblesses, mais aussi de mes points forts ! Cela s'est traduit par mes nombreux voyages afin de prolonger ces rencontres qui sont vraiment devenues pour moi un moteur. J'avais besoin de franchir de nouvelles étapes personnelles et professionnelles, mais également par une modification physique parfois (très) visible de mon apparence comme par exemple des implants transdermiques sur le bras et le front, en silicone sur le sexe et les mollets, et le tatouage de mes sourcils et de mon menton. Car même si les mots prennent de plus en plus d'importance, le Kør reste mon médium.
Rajoute à cela une modification comportementale assez radicale, car il était nécessaire d'éliminer certaines de mes faiblesses et d'avoir la mesure de la maîtrise que je pouvais avoir sur moi-même. Il m'est tout à coup apparu comme incohérent de chercher à m'éloigner de mon animalité et de me laisser dominer par mon instinct? En particulier le plus bas. J'ai donc commencé par arrêter toutes les drogues légales ou illégales, de la cigarette au shit en passant par le café, le vin ou la coke, même en usage ?récréatif?. Bref, je suis devenu « straight » et j'élimine petit à petit de mon alimentation tout les produits et dérivés animaux en essayant de tendre le plus possible vers le véganisme.
J'apprends aussi la patience? Ma démarche s'est aussi beaucoup plus ?politisée? même si c'est son essence artistique qui la motive avant tout. Bref, un processus de mutation qui s'est étalé sur un an, finalisé par un changement de l'orthographe de mon nom, que j'écris maintenant Lukas Zpira.01 (pour la version 1).

Comme je le disais plus haut, le Crazy Bod Mod Tour t'a emmené jusqu'au Vénézuéla, en passant par le Brésil, les Etats-Unis, le Canada et une bonne partie des pays européens. Quelles informations et quelles expériences retires-tu de ces voyages ?

Il y a eu certains échanges de techniques, il m'a aussi été possible de réaliser des choses très fortes sur des gens intéressants, comme par exemple la scarification du visage de Steve Haworth (trois barres en travers de l'oeil droit). Ce fut pour moi un grand honneur car Steve m'a apprit la plupart des techniques que je pratique et n'avais jamais laissé personne pratiquer de procédure sur lui. Il y a aussi eu la scarification sur le visage de Hiro, un japonais qui doit être la personne la plus modifiée au monde. J'ai également rencontré Emilio Gonzales, à New -York, un superbe freak vénézuélien sur qui j'ai posé mes premiers implants transdermiques sur un visage et avec qui j'ai le projet d'ouvrir (enfin !) mon shop sur New-York. C'est chez lui que j'étais à Caracas. J'ai également réalisé ma première suspension à Phoenix, ensuite une à Toronto,(avec ma fille dans les bras !), une à Sao Paulo et une à Caracas.

Est-ce que les cyberpunks vénézuéliens portent les mêmes implants que leurs congénères nord-américains ? En quoi sommes-nous ou ne sommes-nous pas différents ? Peut-on parler d'une mondialisation de la contre-culture ?

Les techniques les plus pointues ont du mal à arriver jusque dans certains pays même s'il y a des personnes de bonne volonté sur place. Il est difficile de connaître ces techniques et de se procurer le matériel pour les réaliser quand on est isolé. En ce sens, il est bien que je me déplace dans ces pays pour pratiquer et montrer un travail qu'ils ne connaissent que par magazines interposés. J'ai rencontré des personnes qui ont envie d'aller plus loin, comme j'en rencontre dans tous les pays, même s'il est beaucoup plus difficile de vivre ces modifications extrêmes dans des pays encore fortement imprégnés par la culture judéo-chrétienne. Il était par exemple assez difficile pour moi de sortir dans les rues sans être accompagné de quelqu'un qui s'occupe de ma sécurité.
Grâce à ces voyages, j'ai pu remarquer que paradoxalement ,et ce depuis la disparition de la plupart des grandes cultures tribales, l'intérêt porté aux modifications korporelles et comportementales était directement lié au développement économique et social d'un pays.

Tu es de plus en plus sollicité par les médias. Quel regard portes-tu sur vos échanges ?

Je suis très partagé. Il y a des médias sérieux qui cherchent à aller plus loin et à comprendre tous les aspects sociaux-culturels de nos démarches, loin de l'effet de mode de l'année dernière par exemple où le terme de mutation a été utilisé à toutes les sauces, alors qu'il aurais été plus juste à l'époque de rajouter un point d'interrogation derrière ce terme. Ca me gonfle toujours quand je vois un canard soit-disant artistique, Technikart pour ne pas le citer, qui a toujours ignoré nos koncepts et qui sort un petit encart sur Lza en précisant bien que sa démarche est esthétique et, je cite : « sans revendication ni agenda politico-social » ? C'est franchement nous cracher à la gueule et à celle d'Lza en ignorant, ou plutôt en feignant d'ignorer que l'on ne touche pas à son Kør en toute impunité et sans que cela ait des retombées « politico-sociales » dans un pays où, rappelons-le, notre Kør appartient à l'état qui continue à pouvoir en disposer et à avoir un regard sur l'usage que l'on peut en faire. Il y a toujours une revendication dans cette atteinte faite à ce que l'état et les médecins appellent « l'intégrité corporelle ». Il y a un manque de respect de l'engagement qu'elle a pris et qui lui est quand même rappelé tous les jours quand elle se promène dans la rue. Je rappellerai à ce genre de trou du cul, la citation de David Le Breton : « Le corps est aujourd'hui un enjeu politique majeur, il est l'analyseur de nos sociétés contemporaines. » Et l'analyse que l'on peut faire de nos démarches, aussi différentes soient-elles, c'est qu'il n'est jamais simple et gratuit de prendre en main son destin dans une société encore fortement maintenue en laisse par ses maîtres, contrairement à ce que voudrait laisser croire Technikart en digne représentant d'un art toujours aussi consensuel et commercial.
J'ai également refusé de faire l'émission Ca se discute sur le Kør où ils ne voulaient de moi que pour faire le freak de service et refusaient de me laisser engager le débat autour des propos de Baudrillard. Ceci dit, il y a des médias sérieux avec lesquels je prends plaisir à faire les choses , même le freak ; ) à partir du moment où il y a une véritable volonté de compréhension et de respect derrière leur interrogation, même si nos points de vue divergent.

Baudrillard avait effectivement parlé à propos de Body Art d'inventaire pathétique et burlesque. Tu as réagis dans un texte diffusé en introduction de votre site sur lequel nous reviendrons plus loin mais avant tout, qu'est-ce qui a motivé cette attaque selon toi ? Baudrillard choisissant certainement les mots qu'il emploie avec précision, que penses-tu précisément des adjectifs « pathétiques » et « burlesques » ?

Baudrillard nous a pris pour des clowns qui se peignent le gueule et agitent les bras pour qu'on les remarque. C'est ignorer un peu trop facilement la dimension politique de notre démarche. Si nous nous faisons parfois remarquer c'est pour mettre en garde sur les implications à venir des modifications korporelles tels que les implants technologiques dont il est impératif de garder la maîtrise.
Il s'agit de sa part d'un dangereux manque du sens de l'analyse qui traduit peut-être son obsolescence et qui n'a d'égal que celle du système qu'il continue à cautionner par cette analyse faussée. Je trouve sa sénilité prématurée assez pathétique. Ses derniers soubresauts pourraient être burlesques s'il n'était pas si dangereusement stupide.

Tu parles dans ta réponse à Baudrillard d'une nouvelle avant-garde que vous contribuez à faire naître. Il se trouve que ce concept d'avant-garde revient de plus en plus fréquemment ces derniers temps. On en entend autant parler dans la contre-culture que dans les médias de masse. Peux-tu nous en donner ta définition et nous dire ce qui fait selon toi qu'on appartienne ou pas à une avant-garde ?

Il est logique que les médias de masse après avoir utilisé le terme de mutation utilisent maintenant celui d'avant-garde ? La mutation définit la fin d'une chose et la naissance d'une autre qui se présente à ses débuts sous la forme d'une avant-garde.
L'avant-garde c'est ce qui naît après que l'on ait fait table rase du passé. L'avant-garde, c'est un urinoir signé d'un faux nom par Duchamp qui tentera en vain de le faire exposer, et qui pourtant deviendra la clef de voûte de l'art contemporain. Nous sommes l'avant-garde artistico-politique de ce siècle naissant. Duchamp a posé un urinoir, nous pissons dedans.

Tu parles également, toujours dans le même texte, d'une nouvelle forme d'humanité, une idée qui revient de plus en plus fréquemment chez les artistes et les scientifiques. A quoi attribues-tu l'engouement actuel pour le post-humain ? Un besoin de changement ou d'évolution ?

À une réalité doublée d'une nécessité. Si nous continuons à garder la forme et le fonctionnement qui sont les nôtres sur cette planète, nous en serons rapidement éliminés et les quelques fractions d'éternité que nous y aurons passé seront vite oubliées.

Justement, as-tu le sentiment que nous sommes à l'aube de changements importants, d'une mutation qu'un nombre d'individus chaque jour plus important appellerait de ses voeux ?

Oui mais le problème reste qu'il y a tellement de courants divergents que nous continuons de baigner dans un chaos dont les extrémistes, principalement des courants d'extrême-droite car soutenus par le système capitaliste, sont les mieux armés dans tous les sens du terme à sortir.

Où en sont tes projets d'implants technologiques ? Maxence (ndlr : Maxence Grugier, ex-rédacteur en chef du défunt et regretté Cyberzone - magazine français consacré à la cyberculture) m'avait parlé de ton projet d'implantation d'un transpondeur. Peux-tu nous en parler ? Et nous expliquer au passage ce qu'est un transpondeur ?

Il s'agit d'une petite puce sur laquelle il est possible de rentrer et de sortir des infos mais qui ne nécessite pas d'alimentation, un peu comme on le fait pour le marquage des animaux en remplacement du tatouage (tiens, tiens?). C'est quelque chose de très anecdotique, mais derrière cette apparence anodine se dévoile des implications et des applications beaucoup plus importantes. S'il s'agit avant tout d'un moyen de contrôle, l'usage que je compte en faire en détourne le sens car les infos rentrées à l'intérieur de cette puce ne correspondront pas aux données liées à mon entité biologique, mais à ma personnalité nouvellement créée. Mais la personne qui doit me fournir le système me laisse sans nouvelles. Il semblerait que la société pour laquelle elle travaille bloque le projet? Une fois de plus? Mais je ne désespère pas. Il n'est jamais évident de concrétiser ses fantasmes et je finirai bien par trouver quelqu'un capable de m'aider dans cette voie.

« Le problème avec les implants, c'est que notre système nerveux sera connecté à un réseau très puissant et très intelligent. Il est même probable que nous deviendrons les points nodaux d'un réseau intelligent qui prendra les décisions à notre place. » Cette citation de l'interview accordée par Kevin Warwick à La Spirale fait froid dans le dos. Que penses-tu de cette vision négative des mutations post-humaines, de cette perspective d'une communauté de cyborgs interconnectée à travers les réseaux informatiques ?

Si nous ne prenons pas tout de suite conscience des implications de ces formes d'implantations et si nous ne prenons pas les choses en main, l'avenir donnera raison à Warwick. Il est en effet impératif de comprendre ces options afin de pouvoir les choisir, et non les subir. La maîtrise de ce que nous allons devenir passe plus que jamais par la connaissance. C'est pourquoi je m'étonne qu'un Baudrillard se rende complice de la désinformation qui tend à nous faire accepter ces implants sous des prétextes sécuritaires, des raisons pratiques ou encore médicales, comme il en sera pour les implants de carte bancaire et le fameux Gardian Angel. Les choix que nous ferons face à ces options seront la première forme de rébellion contre cette main-mise sur notre avenir et sur nos êtres, des états et des multinationales, déjà possesseurs de nombreux brevets sur le Kør humain, dont Baudrillard se fait aujourd'hui la caution morale.
C'est pour cela que nous nous plaçons en body hackers et que le mot d'ordre lancé en sous-titre de Art-Kør.00 reste à l'ordre du jour : HACKING THE FUTURE !


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Titre : LUKAS ZPIRA - BODY ART
Auteur(s) :
Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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Lukas Zpira, Body Art - Une interview tirée des archives de La Spirale.

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