MISSY « SUICIDE GIRLS »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Première apparition des Suicide Girls dans un média français, sur La Spirale au tout début des années 2000 :

Annie Sprinkle, l’illustre et généreuse avocate de la pornographie féministe des années 70, n'aura pas prêché son message d'amour, de liberté et de tolérance dans le désert. Une nouvelle génération de filles issues des mouvances gothique, punk et techno, s'apprête à prendre la relève en revendiquant haut et fort le droit de disposer de leur corps pour exhiber leurs tatouages aux yeux du monde entier.

Lancé en 2001 depuis Portland, une ville du nord-ouest des Etats-Unis réputée pour sa scène alternative, Suicide Girls illustre parfaitement cette tendance. Le site, bien que proposant de très nombreuses photographies et vidéos qui mettent en scène cette nouvelle lignée d’agitatrices dénudées, se distingue de la majorité des publications érotiques par l’authenticité, la joie et l’énergie qui s’en dégagent. On sent dès les premières pages qu’il ne s’agit pas d’une succession d’étalages de chairs à vocation pécuniaire mais bel et bien du lieu de rendez-vous d’une petite communauté dont les modèles occupent fièrement la place centrale.

Titillée par toute cette agitation aussi charnelle que contre-culturelle, La Spirale n’a su résister à l’envie de contacter Missy, la fondatrice des Suicide Girls.


Propos recueillis par Laurent Courau.



Qu’est-ce qui vous donné l'idée de créer Suicide Girls ?

Nos amies. Nous connaissions tellement de jolies filles autour de nous qui voulaient être mannequins mais se faisaient systématiquement refuser parce qu’elles avaient des tatouages, les cheveux colorés ou juste parce que leur look ne correspondaient aux standards de beauté du grand public. Nous avons donc décidé de créer un site consacré au type de femmes que nous aimions.

Qu’est-ce qui selon vous différencie Suicide Girls de la majorité des sites érotiques ? Quelque chose me dit que ça tient à ce qu’il est dirigé par un groupe de filles. Ce qui explique sans doute aussi son ambiance communautaire, quasiment familiale…

Oui, nous avons fait de notre mieux pour concevoir un site qu’on peut apprécier sans se sentir coupable. Cette idée de photos érotiques décomplexées nous plaisait vraiment. Tout le monde est capable apprécier la beauté d’un corps de femme. Alors pourquoi ne pourrions-nous pas l’apprécier ensemble et prendre plaisir à en parler. Je pense que c’est cette attitude qui distingue notre site de la masse des sites érotiques et a amené les gens à nous voir différemment. Nos abonnés n’ont pas honte d’être membres de Suicide Girls parce qu’il n’y a aucune raison que ce soit le cas. Les filles qui posent pour nous sont contentes de figurer sur le site. Nos membres sont contents de regarder les photographies. Et en fin de compte tout le monde est content !

Comment expliquez-vous que 65 % de vos abonnés soient des femmes ?

Ca vient probablement de ce que les modèles se font plaisir en apparaissant sur notre site. Je pense que les femmes ont du mal à apprécier la pornographie lorsqu’elles sentent qu’une autre femme a été blessée, que ce soit physiquement ou psychologiquement, durant la réalisation des images.

Considérez-vous que Suicide Girls soit un site queer ? Et pensez-vous que ce projet peut être considéré comme féministe ?

Je pense que notre projet tient principalement à l’appréciation qu’en ont les filles qui sont dessus. Et je crois que nous aidons beaucoup de filles à se sentir mieux dans leurs peaux et dans leurs corps. Ceci dit, c’est avant tout un endroit où les gens qui apprécient le genre de filles que nous montrons peuvent se retrouver.

Parlez-nous de Portland... Pour ce que j’en sais, cette ville a donné naissance à des groupes tels que Poison Idea et les Wipers, mais c’est à peu près tout. Si ce n’est qu’elle a la réputation de bénéficier d’un climat particulièrement déprimant…

Portland est une chouette petite ville. Le temps est déprimant en hiver, mais en dehors de ça c’est vraiment un endroit bien. Il y a beaucoup de librairies et de cafés, de cabarets et de spectacles, de bons endroits où manger et plein de choses à faire. C’est aussi une ville dotée d’une population très jeune, où beaucoup de gens vivent à l’écart de la culture majoritaire, ce qui la rend intéressante.

Quelles furent vos influences en tant que photographe ? Je dois dire que votre travail me rappelle beaucoup les images de Richard Kern…

Le fait est que je ne connaissais pas Richard Kern avant de faire ce site. Je sais que ça a l’air idiot et je suis d’ailleurs une grande fan de son travail aujourd’hui. A l’époque, j’étais surtout influencée par les pin-ups des années 40 et les dessins de Varga. J’aime beaucoup le côté joyeux de ces images. Il y avait quelque chose dans les yeux de ces filles qui en disaient beaucoup plus long que ce qu’elles montraient. J’ai donc essayé de capturer cet esprit dans mes photographies pour Suicide Girls, en mettant l’accent sur la personnalité des filles que je prends en photo.

Comment recrutez-vous les modèles qui posent pour Suicide Girls ?

Nous avons commencé en demandant à nos amies de poser pour nous. Depuis que le site a décollé, nous avons mis en ligne un formulaire que les filles qui veulent poser pour nous peuvent remplir et nous envoyer. La plupart des modèles qui travaillent avec nous en ce moment nous ont contacté par ce biais. Sans oublier le bouche à oreille. Les filles qui sont déjà sur le site en parlent aussi à leurs amies qui viennent à leur tour poser pour nous.

Pensez-vous que la mentalité des filles issues des mouvances punk, gothique ou techno ait évolué durant ces dernières années ? Je ne crois pas qu’un site, ou une publication telle que la vôtre ait été possible au début des années 90.

Bien sur. Je pense vraiment que les cultures underground et alternative évoluent et deviennent moins extrêmes, voire plus homogènes avec le temps. De plus en plus de filles s’intéressent aux mouvements punk et gothique. Ca transforme ces mouvances qui sont du coup moins extrêmes dans leur volonté de rester à l’écart de la culture grand-public et plus ouvertes aux différentes façons d’exprimer leurs différences culturelles. Ca a certainement facilité la création de Suicide Girls, qui aurait été beaucoup plus difficile à concevoir une dizaine d’années en arrière.

Pensez-vous que le web ait contribué à faire évoluer les mentalités, que ces nouveaux réseaux d’échanges et de communication nous entraînent vers plus de tolérance ?

Je ne sais pas. J’ai longtemps pensé que le web provoquerait des changements ou des glissements dans les normes culturelles, mais j’en suis aujourd’hui moins sure. Le web a permis aux gens de se rencontrer et d’interagir au-delà des barrières géographiques. Ce fut très pratique… la possibilité de commander des choses en ligne et de se les faire livrer. Mais je ne suis pas certaine que ça ait vraiment provoqué une évolution des mentalités ou des changements d’attitude. Grâce au web, tout le monde peut nous voir et nous contacter, mais il nous reste encore pas mal de travail pour faire parler de notre site, pour que les gens entendent parler de nous et nous découvrent.

J’ai lu sur le site que la plupart des filles qui se déshabillent sur Suicide Girls travaillent en parallèle comme vendeuses ou comme serveuses, voire étudient à l’université. Comment réagissent leurs familles, leurs amis et leurs collègues lorsqu’ils apprennent qu’elles posent nues pour vous ?

La plupart des filles sont confrontées au même type de réactions de la part de leur entourage. Les gens veulent simplement voir. Ce qui n’a rien de surprenant... Celles qui en ont parlé à leurs familles ont pour la plupart eu des réactions positives et reçu le soutien de leurs proches. Les gens en ont une opinion négative jusqu’à ce qu’ils voient le site. Sa visite les rassure généralement.

Qu’en pensent les membres de votre famille ? Comment réagissent-ils à votre implication dans ce site ?

Ma famille me soutient. Ils sont avant tout contents de voir que je suis contente. Ils ont d’abord été un peu nerveux lorsqu’ils ont appris ce que je faisais mais ont ensuite su me faire confiance. Ils sont fiers de savoir que j’ai créé quelque chose que des gens du monde entier apprécient, bien que ce ne soit sans doute pas la carrière dont ils auraient rêvé pour moi.

Que se passe-t-il lors des soirées annoncées sur votre calendrier ? Certains des évènements comme les trocs de vêtements paraissaient tout à fait sympathiques…

Les filles se rencontrent et passent un bon moment. Il n’y a pas d’orgies ou de bacchanales dionysiaques. Nous nous retrouvons entre nous pour boire des verres, dîner et nous amuser.

Etes-vous en contact avec l’industrie pornographique ? Bien que vous ne soyez probablement pas intéressées par eux, eux risquent de l’être par vous.

Oui, nous recevons beaucoup d’emails et de coups de téléphone de photographes, de sites et de magazines. Mais nous ne travaillons pas avec eux. D’autant plus qu’ils ont une attitude particulièrement condescendante à notre égard.

Est-ce que vous recevez beaucoup de propositions bizarres de vos fans et de vos visiteurs ?

Ce qui m’amuse le plus, c’est quand les gens nous écrivent pour nous dire qu’ils ne sont pas membres du site mais qu’ils aimeraient faire passer un message à l’une de nos filles. « Rose est la femme de ma vie. S’il vous plait, dites-lui de m’écrire. J’ai besoin de lui parler de notre futur à tous les deux. »

Je me demande toujours ce qui les empêche de dépenser 9 dollars pour contacter la femme de leur vie...


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A propos de cet article


Titre : MISSY « SUICIDE GIRLS »
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : La Spirale.org - 1996-2008
Date de mise en ligne :

Présentation

Missy, Suicide Girls - Une interview tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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